Lundi 22 décembre 2014





CULTURE
Livre/traduction

Marie Vieux-Chauvet au Mount Holyoke College

Le Nouvelliste | Publié le : 04 janvier 2013

Carolyn Shread, professeure au département de français à Mount Holyoke College dans le Massachussets, vient de traduire ''Les Rapaces'' de la romancière haïtienne Marie Vieux-Chauvet en anglais. Nous avons assisté à quelques-unes de ses interventions dans le cadre de son cours sur Chauvet. Elle nous parle de son travail.

Dieulermesson Petit Frère : Dites-nous comment êtes-vous venue à la littérature haïtienne, particulièrement Les Rapaces.

Carolyn Shread (C.S.): Tout a commencé avec un beau tableau sur une affiche annonçant un cours lors du bicentenaire de la Révolution haïtienne, j'étais encore doctorante à l'université de Massachusetts (UMass). Sans ce tableau, je ne me serais peut-être pas plongée dans cette aventure passionnante qu'a été la découverte de la littérature, la culture, l'histoire haïtiennes. C'est dans le cadre de ce cours que je suis allée chercher les oeuvres d'un écrivain dont on m'avait parlé à Paris, mais que je n'ai pu trouver dans aucune librairie : Marie Chauvet. C'est au 12e étage de la bibliothèque W.B. Dubois à UMass enfin que j'ai pu faire la rencontre avec Rapaces.

D.PF : Pourquoi avoir traduit ce roman en anglais?

C. S. : L'idée de traduire Les Rapaces en anglais n'est venue que par la suite, lorsque, ayant terminé le doctorat, j'ai commencé un master en traductologie. Pendant trois ans j'ai considéré ce court récit de 120 pages sous tous les angles de la traductologie. Avoir un texte auquel je pouvais me référer pour explorer toute notion théorique m'a beaucoup apporté, notamment à travers les résistances, les défis du texte face aux idées présentées par la théorie.

D.PF : Ce n'est pas la première oeuvre que vous avez traduite en tout cas?

C.S : Non, pas du tout. Je me suis lancée dans la traduction par réflexe dès la fin de mes études à Oxford University. La première traduction que j'ai réalisée était sur commande. C'était pour le compte du gérant d'un petit magasin de tapis persans : un texte assez poétique au sujet des tapis volants. Je trouve ce début bien apte, car la traduction m'a emmenée loin.

Depuis, les tapis m'ont amenée dans les plus beaux pays, incluant ceux de la psychanalyste Bracha Ettinger et de la philosophe Catherine Malabou, dont j'ai récemment traduit trois oeuvres. Le dernier s'intitule Ontologie de l'Accident : Essai sur la plasticité destructrice. Traduction et plasticité vont très bien ensemble...

D.PF : Parlez-nous un peu de l'aventure de Les Rapaces. Y a-t-il quelque chose de particulier dans le roman qui vous a attirée ?

C.S : Malgré la simplicité apparente de cette allégorie - un chat, un rat, la police - je demeure toujours aussi fascinée par la complexité de l'engrenage de les Rapaces. Comme analyse d'une société en mouvement - dans un mouvement de violence - ce récit présente aussi cette vision de la possibilité de transformation. C'est sans doute cet espoir qui me retient auprès du texte depuis si longtemps. En tant que littéraire, je partage cette question fondamentale avec l'auteur: que peut la littérature pour la société ? La littérature a-t-elle la capacité de contribuer à, de narrer, d'initier, la transformation ?

D. PF : Vous êtes anglaise, je présume que vous ne connaissez pas tout à fait la réalité et la culture haïtiennes, d'autant que vous vivez aux États-Unis. Comment avez-vous fait pour mettre le roman en anglais, sachant qu'il y a certaines références culturelles qui vous échappent ? Avez-vous tenu compte des glissements entre le français qui est la langue de départ, le créole qui est aussi présent dans le texte et l'anglais, la langue cible ?

C.S : Vous avez tout à fait raison. Je ne connais pas trop la culture haïtienne, et je la connaissais encore moins il y a sept ans. C'est ce qui m'a amenée à poursuivre mes recherches et à voyager en Haïti ; c'est aussi la base de ma question fondamentale: de quel droit traduis-je ce texte ? Pourtant, on m'a fait remarquer que personne d'autre n'a  fait  ce travail et que si on attend la traductrice idéale, l'attente sera peut-être longue. C'est la vulnérabilité de toute traduction, et pourtant il y en a si peu. La question ne serait-elle pas alors; comment assurer plus de traductions ? Au moins cette traduction existe, et mon apprentissage haïtien aussi. Pour ce qui en est de la question des langues au sein du texte, oui, le kreyòl dans le français a été accentué dans la traduction anglaise grâce à l'aide de mes collaborateurs haïtiens, notamment mon interlocuteur ici présent !

D. PF : Est-ce le même texte ou plutôt un autre qui traduit vos propres impressions de l'oeuvre ?

C.S : Ni texte, ni critique ; c'est tout simplement une traduction. La traduction a un droit d'existence tout autant que le texte source. Nos cultures ont du mal à accepter la traduction comme catégorie ; il y a toujours cette nostalgie pour une origine, pour une identité fixe. Comme toute oeuvre de création, une traduction nécessite des choix, un changement, un mouvement. Aucune traduction ne saura être le même texte : cette notion est illusoire et provient d'une idéologie qui préfère le mythe d'autogénération aux complexités de la collaboration.

D.PF : Aujourd'hui vous enseignez Les Rapaces à Mount Holyoke aux Etats-Unis, comment s'explique ce choix ?

C.S : Beaucoup de mes étudiantes dans ce cours de langue française n'ont pas lu d'autre texte littéraire en français avant Les Rapaces. C'est un choix un peu inouï, et pas du tout facile car le texte exige un travail important de la part de la lectrice, mais qui me plaît pour plusieurs raisons. Premièrement, avant de lire le texte, nous avons fait un travail de recherche ensemble : les étudiantes ont donc fait des exposés au sujet de la géographie, l'écologie, l'histoire, des langues et des religions d'Haïti. Ce travail préalable nous a préparées à la lecture à travers la découverte d'un pays francophone. Ce choix m'a permis d'insister sur le fait que le français est la langue de maints pays en dehors de la France. Pourtant, j'ai souligné tout autant que, dans le cas d'Haïti, ce n'est la langue que d'environ 10 à 15% de la population, ce qui surprend toujours les étudiantes, qui considèrent Haïti comme pays francophone. La lecture des Rapaces me permet donc de remettre en question certains partis pris quant à la francophonie.

D. PF : Marie Vieux-Chauvet est une auteure qui attire de plus en plus tant par son écriture que par les sujets qu'elle a abordés dans ses romans - des sujets tabous -, y a-t-il quelque chose qui vous a marquée chez elle ?

C.S : Son courage, ses convictions, son engagement. Le fait qu'elle ait parlé en tant que femme, pour nous montrer notamment comment la violence sexuelle s'insère aux structures de pouvoir, au moment où on n'en parlait pas. Sa sensibilité à la résistance des femmes, même quand les marges de manoeuvre sont étroites. La première partie des Rapaces s'ouvre avec les femmes qui crachent sur le drapeau du chef ; elle termine avec une vieille femme qui a le courage d'insister : « Si je sais où va l'eau du pays, rien ni personne ne m'empêchera de le dire et de le répéter » (p. 38). Ce n'est pas rien, et c'est exactement ce qu'a fait l'auteure, qui l'a payé de son exil du pays.

D. PF : Les Rapaces, c'est qui d'après vous ?

C.S : Ce sont  tous ceux qui penseraient que la reconnaissance c'est la lâcheté, alors que c'est notre force, notre force vitale. Les Rapaces, il y en a partout. Je vis dans le pays qui se spécialise en systèmes rapaces. Et oui, bien sûr, cette analyse d'un recyclage de violence qui se structure de façon à ce que certaines personnes en souffrent systématiquement plus que les autres, est toujours aussi pertinente.

D. PF : Quelle image avez-vous eue d'Haïti après avoir lu ce roman ? Et qu'est-ce qui a changé depuis, car on sait que vous vous êtes déjà rendue en Haïti en deux occasions ?

C.S : J'ai dit tout à l'heure que la traduction m'a amenée bien loin. Au début, la question la plus inquiétante, et celle qui le demeure d'ailleurs, est la suivante : de quel droit traduis-je ce texte ? Je pensais à Gayatri Spivak qui, dans son article « The Politics of Translation », prétend que pour traduire, il s'agit de vivre en intimité avec le langage, la culture du texte. Le désir de la découverte, ne suffirait-il pas alors ? Depuis que je me suis lancée dans cette aventure, je continue à me rapprocher d'Haïti, grâce à la lecture, grâce aux rencontres, aux amitiés liées.

Je devrais ajouter que l'idée de traduire ce texte m'est venue lorsque je me suis rendue compte que les étudiants haïtiano-américains que je retrouvais dans mes cours de français élémentaire à UMass ne pouvaient pas lire toute la littérature haïtienne écrite en français. Deuxième ou troisième génération, ils parlaient en anglais et en kreyòl à la maison, mais ne connaissaient pas le français : cette traduction chercherait donc à leur faciliter la découverte de ce patrimoine.  Par ailleurs, un des moments forts dans la traduction de ce texte c'est quand le « merci » de la petite Adélia a glissé d'un « thank you » vers un « mèsi ». C'est alors que j'ai commencé à reconnaître la place du kreyòl dans le texte français dans le cadre de la traduction à travers un ajout du kreyòl à l'anglais. Le kreyòl dans cette traduction serait donc le pont qui relie ces étudiants de la diaspora à leur pays d'origine.

D. PF : Quel regard portez-vous sur la littérature haïtienne étant donné que j'ai constaté qu'elle est très présente dans votre bibliothèque ?

C.S : Je considère que je n'ai qu'à peine commencé la lecture de cette richesse haïtienne. Je dirai même que je n'ai pas encore terminé la lecture de cette première oeuvre. Je la lis de plus en plus lentement.

D. PF : Vous avez déjà traduit trois textes de Catherine Malabou ensuite Marie Vieux-Chauvet et vous  travaillez déjà sur un autre livre. J'ai l'impression que vous ne traduisez que les femmes. Est-ce un choix ou un pur hasard ?

C.S: C'est un choix. Pendant trop longtemps, à Oxford, je ne lisais que les hommes, et d'ailleurs, les textes en français que je lisais ne provenaient que de la France. Heureusement depuis, j'ai su entendre d'autres voix. Il nous faut des histoires de femmes, car il nous en manque. Si nous allons changer l'histoire que nous vivons, il faut faire de la place pour d'autres histoires.

D. PF : " Les Rapaces " n'est pas encore tombé dans le domaine public, donc vous ne pouvez pas publier la traduction, que comptez-vous faire de ce travail ?

C.S : J'attendrai le jour où l'on viendra auprès de moi pour m'en proposer la publication. C'est une stratégie qui a marché dans le passé. Ayant fait tout ce que je peux pour essayer de promouvoir une publication de ce texte en anglais, c'est maintenant le moment d'attendre, tout en notant l'ironie du fait que j'ai publié cinq articles au sujet d'une traduction qui n'existe pas encore dans le domaine public.

D.PF : Vous pensez traduire d'autres auteurs haïtiens à l'avenir ?

C.S : Pour le moment, je n'ai pas de  projets de traduction de littérature haïtienne ou autre. La traduction est un appel vers un ailleurs - vers l'autre - que je ne saurais anticiper.



Carolyn Shread est professeure au département de Français à Mount Holyoke College, une université pour femmes établie depuis 1837 à South Hadley dans le Massachusetts, aux Etats-Unis. Détentrice d'un doctorat en études francophones et d'un master en Littérature comparée et Etudes de traduction à l'Université de Massachusetts Amherst, elle a aussi un master en études francophones de l'Université de Sussex en Angleterre et un baccalauréat en français et philosophie de l'Université d'Oxford. Passionnée de littérature et de cultures haïtiennes, elle enseigne « Les Rapaces » à Mount Holyoke et donnera également un cours sur l'Art de la traduction à Smith College au printemps 2013.





AUTEUR
Dieulermesson PETIT FRERE, M.A djason_2015@yahoo.fr Mount Holyoke College, 16 novembre 2012




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