« Un alligator nommé Rosa » - Marie Celie Agnant

Publié le 2012-02-15 | Le Nouvelliste

National -

« D'un pas lourd, l'homme gravit les quelques marches et se penche pour déposer au sol une énorme valise. Il hésite avant de mettre sa main sur le loquet...1 » C'est ainsi qu'Antoine Guibert va à la rencontre de son passé. Se présentant pour un poste d'infirmier, il est tout de suite engagé parce qu'il possède, en plus, les qualités d'écrivain. En effet, la septuagénaire grabataire dont il aura la charge veut écrire sa biographie et Antoine devra l'y aider. Une fois les présentations faites, Antoine s'identifie à Rosa qui reconnaît en lui l'enfant qui a échappé au carnage commandité par ses méfaits. En effet, après des années de recherche, Antoine retrouve enfin son bourreau, Rosa Bosquet, dans un petit village haut perché de la France. Cette femme, chef des Volontaires pour la sécurité nationale (VSN), la reine-chòche des fillettes-lalos, sous François Duvalier dans les années 1960, faisait la pluie et le beau temps et a exterminé toute la famille d'Antoine Guibert. Vendu à l'un des sbires de Rosa, Antoine, alors âgé de 10 ans, n'a eu de cesse de continuer à vivre rien que pour réclamer justice et demander des comptes à son bourreau. Pourtant, sur les lieux, Antoine doit amadouer Laura, la nièce adoptive de Rosa, qui a, elle aussi, été victime de cette dernière. Or, pendant des années, Laura a choisi de se taire et d'enfouir au tréfonds de son âme tous les souvenirs, les uns plus cauchemardesques que les autres, afin de survivre tant bien que mal. Pourtant, il lui faut faire un choix, et le moment est arrivé. Elle est la seule héritière de Rosa, richissime, qui a tout mis à son nom... « Un alligator nommé Rosa » se lit d'une traite. La trame est prenante, l'histoire s'enchaîne avec une logique imparable, un réalisme douloureux et se déroule dans la chambre d'un luxueux manoir. Entre Antoine et Rosa se livre un combat sans merci. L'un, armé de preuves récoltées au fil de ses enquêtes, l'autre, se calfeutrant dans un mutisme ponctué de rugissements sourds, n'a d'autre choix que d'écouter et de revivre des scènes où elle, la vieille Rosa, occupait le devant de la scène politique et macabre qu'avait écrit le régime des Duvalier. « Un alligator nommé Rosa » est un roman poignant, douloureux par les réminiscences des exactions, des disparitions, des exils, des meurtres commis en toute impunité d'un pouvoir passé. C'est aussi un vibrant aide-mémoire pour les générations à venir et pour celles actuelles qui oublient trop souvent que l'histoire est un éternel recommencement. Le roman de Marie Célie Agnant met bien en face à face le combat émotionnel que mènent souvent les bourreaux et les victimes des dictatures. Elle a bien su cerner et décrire les tourments des victimes, les ambigüités des rapports familiaux entre parents-bourreaux et leurs enfants, cette colère, comme une seconde peau qui s'adhère et imprègne la vie des survivants qui clament haut et fort et exigent par-dessus tout une justice bafouée par tous les tribunaux. Marie Célie Agnant est née en Haïti en 1953. Dans les années 1970, elle quitte son pays natal pour s'installer au Québec. D'une carrière prolifique, Marie Célie a écrit plusieurs romans, contes, poèmes traduits dans plusieurs langues. « Un alligator nommé Rosa » est sa douzième oeuvre dans laquelle elle étale les souffrances vécues sous le régime Duvalier, mais aussi les douleurs indélébiles dont les corps et les coeurs ont été les témoins et qui malgré l'usure du temps ne se sont jamais effacées. « Un alligator nommé Rosa » n'est pas seulement la mémoire de ceux qui ont vécu, connu, subi ce gouvernement despotique. Pour Marie Célie, c'est « le vertige de la honte et de la souffrance, la nostalgie et la colère, la peur et cet amour fou de la terre natale enchevêtrés. » 1. Un alligator nommé Rosa, Ed. Vents d'ailleurs, 2011, p.7 2. P. 37

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