Banditisme/Journalistes/Médias

Le ministre de la Justice accuse médias et les journalistes qui donnent la parole aux présumés bandits d'être leur complice

Publié le 2018-05-10 | Le Nouvelliste

National -

Le nouveau ministre de la Justice fixe les règles du métier de journaliste. Selon Me Jean Roudy Aly, un journaliste qui accorde la parole à un bandit devient son complice. « Les commissaires du gouvernement ont été instruits de rechercher à la fois les auteurs et les complices des faits délictueux », a annoncé le ministre de la Justice.

L’Association des médias indépendants haïtiens et l’Association nationale des médias haïtiens exigent des preuves.

Les journalistes doivent désormais faire plus d’attention quand ils accordent la parole à quelqu’un. Dans un communiqué publié le 9 mai 2018, le ministère de la Justice et de la Sécurité publique attire l'attention de la population en général et de la presse en particulier « sur le rôle et la responsabilité combien importants des médias et des journalistes dans le cadre de la lutte contre la criminalité ».

« En effet, la plupart des médias et des journalistes s'amusent quasi quotidiennement à recevoir dans Ies émissions libre tribune des bandits notoires, activement recherchés par la police. Qui pis est, ces bandits qui avouent leurs forfaits, tout en terrorisant la population, prennent le malin plaisir à proférer des menaces par voie de presse aux forces de l'ordre », a dénoncé le ministre de la Justice.

Pour Me Jean Roudy Aly, « ce faisant, consciemment ou inconsciemment, ces professionnels de la presse se font complices de ces individus sans foi ni loi qui sèment le deuil au sein des familles haïtiennes ».

« Les commissaires du gouvernement près les tribunaux de première instance des différentes juridictions du pays, en leur qualité de chefs de la poursuite, ont été instruits de rechercher à la fois les auteurs et les complices des faits délictueux », a-t-il menacé dans le communiqué.

« Est-ce pourquoi, dans le cadre d'un exercice plus responsable de la liberté de la presse, le ministère de la Justice et de la Sécurité publique (MJSP) sollicite la collaboration de tous les journalistes, en évitant de tendre leurs micros à ces individus qui ne cessent de menacer la stabilité même de l'État », poursuit le communiqué.

Le ministre a fait savoir qu’une correspondance a été adressée en ce sens aux deux principales associations de médias et à celles des journalistes en vue de solliciter leur pleine et entière collaboration dans les efforts visant à freiner certaines dérives.

Officiellement, le président de l’Association des médias indépendants haïtiens (AMIH) n’avait pas encore reçu jeudi après-midi la correspondance du ministre de la Justice. Cependant, Venel Remarais a eu connaissance du communiqué du ministre de la Justice. Pour lui, en aucun cas, l’AMIH ne saurait appuyer les médias et les journalistes qui clairement auraient soutenu des bandits.

Cependant, le journaliste sénior ne comprend pas comment le ministre peut dans un premier temps considérer comme complices des journalistes qui accordent la parole aux bandits, puis dans un second temps affirmer que les commissaires du gouvernement ont été instruits pour sévir contre les bandits et les complices ( les médias et les journalistes), et en même temps écrire aux médias et aux associations de journalistes pour solliciter leur collaboration.

Venel Remarais estime que le ministre aurait dû attendre la réponse des associations de médias et des journalistes avant d’instruire les commissaires du gouvernement de sévir. « Il nous faut aussi des preuves sur les cas de journalistes qui accordent la parole à des bandits », a-t-il demandé.

En outre, M. Remarais souligne que le ministre parle de la plupart des médias qui accordent la parole aux bandits, cela voudrait dire que la majorité des médias et journalistes se font complices des bandits.

L’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) n’a pas encore reçu non plus la correspondance du ministère de la Justice. Dans un communiqué publié jeudi, l’ANMH a déploré le fait que le ministère de la Justice évoque dans son communiqué « la plupart des médias et journalistes sans apporter plus de précision. Le ministère de la Justice et de la Sécurité publique accuse « la plupart des médias et journalistes » d’être les complices d’individus qui sèment le deuil dans les familles haïtiennes. Cette accusation généralisée, sans nuance et sans effort de précision, est grave et irresponsable. Elle fait porter injustement par l’ensemble de la presse, qui fait l’effort de respecter la déontologie de la profession, toutes les déviances. »

« Le ministère de la Justice et de la Sécurité publique doit prendre garde à toute généralisation inconsidérée de ses accusations qui peut fragiliser la liberté de la presse et la liberté d’expression en Haïti. La justice a besoin de précision », a exigé le président de l’ANMH, Frantz Duval, dans ce communiqué.

« Tout en se refusant à relever la menace implicite contenue dans le communiqué du ministère de la Justice et de la Sécurité publique, menace que l’Association nationale des médias haïtiens assimile à un abus de langage, l’ANMH rappelle que ses membres font chaque jour de leur mieux pour se professionnaliser et pour respecter les principes de l’exercice de la profession. L’ANMH demande à tout un chacun d’en faire autant en ce qui le concerne et de corriger promptement tout manquement », poursuit le communiqué.

L’ANMH a conseillé que toute diffusion d’information soit mise en contexte et subisse une hiérarchisation stricte à chaque fois pour ne pas amplifier les voix des hors-la-loi au détriment de celles de la société.

Le secrétaire général de l’Association des journalistes haïtiens (AJH) confirme lui au Nouvelliste qu’il a effectivement reçu la correspondance du ministre. Jacques Desrosiers a fait savoir que les préoccupations de Me Jean Roudy Aly ont été déjà soulevées au sein de l’AJH. Le journaliste n’estime pas qu’il y a une menace de la part du ministre contre la liberté de la presse. « Je considère qu’il attire l’attention sur ce qui se passe dans la corporation. Bien avant le communiqué, a-t-il dit, au niveau de l’AJH nous avons déjà demandé aux journalistes de faire leur travail avec plus de responsabilité et de professionnalisme. Le communiqué n’a fait que reprendre ce que l’AJH prêche tous les jours. »

Ses derniers articles

Réagir à cet article