Merci, Micheline Laudun Denis

REGARDS

Publié le 2017-05-05 | Le Nouvelliste

National -

Karibe Hôtel, jeudi soir du début de mai, où le ciel menace de nous tomber sur la tête, c'est la musique qui obtient le monopole de notre attention. Ils sont là. Le public. Je zieute discrètement les femmes. Elles m’aperçoivent et m'offrent avec discrétion et tact, leur meilleur profil, même les femmes fidèles adorent plaire à un inconnu qui s’évapore au croisement d'un regard. Je ne suis pas venu pour elles, de toute façon. J'ai plutôt rendez-vous avec une jeune dame de 85 ans: Micheline Laudun Denis. Elle est une jeunesse de 85 ans. Lorsqu’on la regarde, les yeux voilés, les quelques rides et le gris de ses cheveux n’enlèvent rien à son charme. Cela nous rappelle seulement sa marche chronologique parsemée de musique, d'ingéniosité, de générosité et de virtuosité. Par contre, au contact de son instrument, elle retrouve la fougue impétueuse de son adolescence. Son premier amour, bien avant Raoul, fut sans conteste, le piano. Karibe Hôtel, le 4 mai 2017, restera un moment historique et magique. Et, Dieu merci, j'en fus témoin. Vous savez, lorsque six cents personnes d'origines diverses vibrent à l'unisson au son d'un piano, d'une flûte, d'un violon, ou tout simplement d'une voix... nous nous approchons de l'extinction complète de tous nos maux. Et, petit à petit, pénétrer le sublime de la symphonie s’émoustille en nous un éblouissement orgasmique, presque orgiaque. Mme Denis, vos interprétations m'ont laissé béat d'admiration. Je fus charmé par vos doigts cavalant sur le clavier, dépassant toutes les difficultés avec une facilité digne des grands génies. Votre prestation, empreinte de précision et de rigueur, nous a permis de redécouvrir votre talent. Plusieurs grands interprètes et musiciens de carrière au talent exceptionnel ont marqué de leur présence et de leur participation cette soirée grandiose, Nicole st-Victor, Monetie Victor Léopold Alcin. Mais je fus particulièrement enjoué et encouragé par la présence de jeunes talents confirmés démontrant que la relève est présente. Peut-être, en nombre restreint, mais elle n'est pas inexistante. La présence sur scène du chanteur et musicien populaire Jonathan Perry, l'une des nombreuses surprises de la soirée, démontre l'importance de la formation classique de notre jeunesse. Jouez la musique qui vous plaira plus tard ; ayez néanmoins votre base classique. Ce "hit maker" connu sous le nom de JPerry fut, à l’époque où son crâne gardait encore des cheveux, un élève de M. L. Denis. Son génie dans le konpa, sa facilité à s'adapter à différents genres musicaux populaires comme le rap kreyòl et le rabòday, est probablement dû au tempérament et à l'ouverture d'esprit de l'artiste. Mais sa formation classique sert de tremplin pour lui permettre de plonger vers les profondeurs rythmiques, en apparence divergentes. Durant ma carrière d'enseignant, au Canada, le classique comme musique initiatique, fut présent dans toutes les écoles. Cela m’amène à contester avec véhémence ce préjugé qui voudrait que la musique classique soit réservée à ceux-là appartenant aux classes aisées. La musique classique en tant qu’œuvre de création humaine est universelle. La musique classique par sa complexité exige l'effort et la discipline, valeurs que nous avons tendance à perdre, au profit de l'immédiateté et de la médiocrité des résultats. Loin d’être hermétique et élitiste, la musique classique aide à stimuler la variété et la diversité de genre, en donnant une base solide aux jeunes. L'appauvrissement de la production musicale contemporaine irait de pair avec le désengagement dans le classique, faute de budget et d’initiatives étatiques. À l'opposé, outre les pays économiquement avancés, des États moins riches, comme le Venezuela et Cuba, choisissent d'investir dès l'enfance dans l'apprentissage de la musique classique. Chavez a entrepris d'apporter cette musique dans les favellas les plus immondes de Caracàs. Sa vision audacieuse nous a donné Gustavu Dudamel, issu de milieux modestes, devenu chef de l'orchestre philharmonique de Los Angeles. La musique ne connaît pas de classes sociales. Il est devenu le plus jeune chef d'orchestre au monde, à 12 ans. "The Haitian Dream" est possible. Il nous faut simplement insuffler l'espoir de rêver. Nous tuons le rêve, en Haïti, par nos attitudes, restrictives et hermétiques. J'ai vu de l'espoir, jeudi soir, chez ces jeunes qui, avec maestria, maniaient, leur instrument. Il existe un classique haïtien qui mérite également d’être exposé. Les médias, les animateurs d’émission de radio auraient, à ce niveau, un travail pédagogique à faire, à condition, bien sûr qu'ils se donnent la peine de se mettre à la hauteur du patrimoine qu'ils doivent divulguer, en s’éduquant eux-mêmes. Merci, Micheline Laudun Denis de nous avoir permis d'atteindre cette apothéose. Merci d'avoir consacré ta vie à nous donner tes merveilleuses interprétations et à nous offrir tes compositions qui enrichissent notre patrimoine musical. Merci à la famille Denis, des gens modestes qui ont apporté discrètement des merveilles é la nation haïtienne. Vous avez porté le flambeau et éclairé la voie. La musique peut être le rempart contre le désespoir et l'amertume. Les études démontrent que les enfants exposés à l'art, sont généralement mieux structurés et développent une plus grande créativité. Merci !

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