L’ISTEAH mise sur la production scientifique nationale

Des idées pour le développement

Publié le 2017-05-02 | Le Nouvelliste

Economie -

L’Institut des sciences, des technologies et des études avancées d’Haïti (ISTEAH) s’est doté de sept centres de recherche. La cérémonie d’inauguration a eu lieu le lundi 10 avril 2017. Il s’agit d’une nouvelle étape franchie par l’équipe dirigée par le professeur titulaire de l’École Polytechnique de Montréal, M. Samuel Pierre, dans sa lutte pour la promotion d’une plus grande culture scientifique en Haïti à travers la formation de scientifiques et d’innovateurs au niveau de la maîtrise et du doctorat sur tout le territoire national. Les centres de recherche seront spécialisés en mathématiques, éducation et gouvernance, technologies de l’information pour le développement, sciences moléculaires et du vivant, gestion des risques, aménagement du territoire et environnement, commercialisation des produits agricoles, innovation et entrepreneuriat. Les étudiants de l’ISTEAH pourront alors allier leur formation théorique à la recherche appliquée. Pour ce faire, ils bénéficieront de l’encadrement d’un vaste réseau de chercheurs composé de professeurs des universités nord-américaines, européennes, africaines et haïtiennes. L’objectif principal de l’ISTEAH est de contribuer à la formation au pays même de chercheurs et de professionnels de haut calibre pour assurer le développement économique local, national et régional. Il vise également le renforcement des capacités scientifiques des universités haïtiennes, particulièrement celles des régions souvent confrontées à des problèmes de pénurie de compétences pour assurer la formation au premier cycle universitaire. L’institut est déjà opérationnel dans cinq grandes villes haïtiennes : Cap-Haïtien, Cayes, Hinche, Jacmel et Port-au-Prince. Il dessert plus de 290 étudiants au diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS), à la maîtrise et au doctorat. La formation en sciences de l’éducation couvrent les sept spécialités suivantes : biologie et sciences de la vie, chimie, formation à distance et e-learning, gestion des systèmes éducatifs, mathématiques, physique, sciences de la terre et de l’atmosphère. Pour les autres champs de spécialisation, on retrouve l’ingénierie, la gestion de projet, la formation professionnelle et technique, l’administration des affaires, le management des collectivités territoriales, les sciences de la gestion et les sciences économiques. Sur un horizon temporel de 10 ans, l’ISTEAH envisage de former un contingent de 1 000 scientifiques au pays. L’idée est de former localement du personnel hautement qualifié pour les besoins du pays, afin de réduire la dépendance vis-à-vis de l’extérieur en matière d’enseignement supérieur et de créer des établissements universitaires pérennes. Cette démarche permet de déplacer les professeurs plutôt que les étudiants qui, très souvent, ne reviennent pas au pays quand ils partent étudier à l’étranger. Elle aide aussi à renforcer et à valoriser les talents disponibles dans les régions plutôt que de créer les conditions objectives d’abandon de celles-ci. Et finalement, l’institut contribue à instituer la science et la technologie comme base de raisonnement dans le processus de prise de décision et de résolution des problèmes. Tout au long de leur formation, les étudiants sont incités à réfléchir sur des problèmes nationaux. Aux problèmes haïtiens, des solutions haïtiennes réalisées par des scientifiques nationaux. Si les chercheurs étrangers peuvent apporter leur expertise, il n’arriveront pas toujours à saisir toutes les nuances liées à l’idiosyncrasie haïtienne. Les diplômés de l’ISTEAH auront l’avantage de produire des réflexions scientifiques sur des problèmes typiquement haïtiens. Une possibilité qu’ils n’auraient pas forcément en allant étudier ailleurs, ce qui facilitera la production scientifique nationale. Parmi les entités autonomes intégrées à l’ISTEAH, on retrouve le Centre de formation continue (CFC-ISTEAH). Ce centre offrira aux professionnels, aux entreprises, aux agents de la fonction publique, aux organisations de toutes sortes, un accès privilégié et élargi à des ressources universitaires de qualité. La formation continue représente une obligation pour les professionnels des pays occidentaux. Au Québec par exemple, un planificateur financier est obligé de compléter un minimum de 30 unités de formation continue par année pour pouvoir continuer à exercer sa profession. Ces formations sont certifiées par les autorités publiques compétentes et l’ordre de la profession en question. Dans le cas contraire, le permis de fonctionner est automatiquement suspendu. Les infirmières et infirmiers, comme tous les autres professionnels, sont tenus de suivre également un certain nombre d’unités de formation continue. En attendant que l’État haïtien exige ces standards internationaux, l’ISTEAH offre cette possibilité aux professionnels intéressés de rester à jour dans leur domaine d’expertise. Axées sur les besoins réels du milieu et sur le développement de compétences pratiques, utiles et en demande, ces formations sont offertes à distance, en salle de classe sur divers campus partenaires, en entreprise, ou en formule hybride afin de mieux rejoindre les acteurs vitaux du développement national. Le Centre de formation continue de l'ISTEAH, indique le professeur Pierre, propose également un service sur mesure incluant l’analyse des besoins de formation, l’élaboration de stratégies et de plans de formation, ainsi que le développement, la mise en œuvre, l’évaluation et la validation de programmes de formation. L’accès à une formation universitaire de qualité à travers le territoire national est la première préoccupation du professeur Pierre, qui recevra le 11 mai prochain à Marrakech le prix Mohamed El Fasi, édition 2016-2017 de l'Agence universitaire de la francophonie. Ce prix, remis tous les quatre ans, vise à couronner le travail d’une personnalité marquante des réseaux de la francophonie dont l’action a exercé une large influence par la qualité de son expertise et le caractère innovant de son action à l’échelle internationale. L’ISTEAH veut rendre le savoir scientifique accessible dans des coins reculés d’Haïti. «Tout le monde peut venir de n’importe où sans avoir besoin de déménager de son lieu de vie », se réjouit Samuel Pierre. Il mettra aussi à la disposition du public une bibliothèque numérique appelée SYNTHÈSE où l’on peut déposer et consulter des mémoires, des thèses et des documents scientifiques relatifs à Haïti. À travers cette bibliothèque, les connaissances scientifiques sur Haïti, dans tous les champs du savoir, se trouveront à portée d’un clic. Révolu le temps où les études scientifiques sur Haïti s’entassaient dans les tiroirs et ne dépassaient pas les frontières haïtiennes. La recherche scientifique joue un rôle crucial dans le développement économique. Si l’Europe d’après-guerre a connu les « Trente Glorieuses » (1945-1973), c’est parce qu’elle a, entre autres, fait de la recherche scientifique l’épine dorsale de sa politique de développement économique. Cette conception s’était largement inspirée des travaux du prix Nobel d’économie en 1987, Robert Solow, qui a démontré en 1956 que l’innovation technologique est le principal moteur de croissance économique. Il s’agit là d’une première preuve de l’importance de la recherche scientifique : les travaux de Solow ont orienté les politiques publiques non seulement des États-Unis mais aussi celles du monde entier. Plus important encore, l’innovation technologique et/ou l’adaptation technologique, donc la croissance économique, ne peuvent provenir que de la recherche scientifique. Pour avoir bien assimilé cette leçon, les pays émergents, à travers tous les continents, ont opéré à leur tour leur miracle, tirant ainsi profit de la mondialisation de l’économie, notamment grâce à l’enseignement supérieur et à la recherche. Au cours des 25 dernières années, l’Inde a exporté des ingénieurs en Amérique du Nord. De plus, par ses 260 000 ingénieurs formés par année, le pays capte plus de 55 % du montant du chiffre d’affaires délocalisé des multinationales. Haïti, au contraire, continue de minimiser le rôle de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. L’université, lieu par excellence de recherche qui doit orienter les politiques publiques et pour ainsi dire constituer le moteur de développement économique, est en proie au mépris des décideurs publics et privés. Nos dirigeants ont certes finalement compris qu’il faut attirer le capital physique en créant par exemple le Centre de facilitation des investissements (CFI). En revanche, ils ne semblent pas avoir compris qu’ils doivent faire de même pour le capital humain. Et comme il a été démontré éloquemment par Robert Lucas, prix Nobel d’économie en 1995, la disponibilité en quantité suffisante de capital humain est une condition nécessaire à l’attraction du capital physique, donc au décollage économique. Les deux sont complémentaires. Comme en témoigne l’afflux des capitaux étrangers vers l’Inde. La mise en place des sept centres de recherche constitue donc une contribution importante du Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN-Monde) au développement économique national. Au gouvernement et à la société civile d’apporter leur pierre pour la pérennisation de cette œuvre.

Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr Auteur
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