2016 : une bonne année pour le livre

Bloc-notes

Publié le 2016-12-21 | Le Nouvelliste

National -

Une année riche sur le plan culturel. Qui se termine avec une bonne nouvelle, l’attribution du prix Carbet à Anthony Phelps pour l’ensemble de son œuvre. C’est vrai qu’il a une œuvre. La place prise par « mon pays que voici » dans notre mémoire et notre imaginaire a fait de l’ombre aux autres recueils et aux autres romans. Pour le citoyen qui n’a pas fait de la lecture un devoir ou un métier, Phelps, c’est quelques vers qui disaient à la fois l’horreur et l’espérance : « O mon pays, si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signe ». « L’été s’achève / de quelle couleur est la saison nouvelle sinon d’espoir ! » Rarement poème ou recueil de vers aura signifié autant, allant de l’épique à la force allusive… Il fut un temps où la lecture de ce « pays que voici » tenait du risque mais redonnait confiance. On a conscience de cela. Et la réaction, cette sorte de hourrah, à l’annonce de la nouvelle, est une façon de dire merci. Dans nos cœurs, il méritait déjà tous les prix, ce « bon zigue d’Anthony Phelps », comme l’appelait René Philoctète. D’autres prix à l’étranger à des haïtiens, dont Markenzy Orcel qui récolte plusieurs pour son « Ombre animale ». Ici, il y a de nombreux événements liés au livre et à la production intellectuelle. La Haitian Studies Assocation et la Caribbean Studies Association. Dans les deux cas, à quelques mois d’intervalle, un nombre impressionnant d’interventions par des chercheurs et universitaires. Bien sûr, une part d’usage jouissif du jargon dominant, chez quelques-uns une perte du sens des enjeux du réel. Mais aussi des réflexions dont la portée dépasse l’univers clos des salles de cours. Les foires, bien sûr, Livres en folie et une Fila qui s’améliore et s’installe comme un événement majeur. Mais aussi, les rencontres, foires, journées du livre, modestes mais significatives, organisées par des institutions scolaires, des associations culturelles à Port-au-Prince et dans d’autres villes. Des ventes-signatures à la librairie La Pléiade, la Bibliothèque nationale, dans les locaux de certaines maisons d’édition et d’autres lieux. Il n’y en aura jamais assez, mais il n’y a pas lieu de tenir un discours victimaire. Le livre n’est pas en situation d’abandon. Des prix haïtiens. Le Deschamps qui n’a pas été accordé cette année. Mauvais signe ? Je ne le crois pas. Signe que le jury est sérieux. Kwa nan pwen tout voum se do. La rigueur est toujours payante à long ou à moyen terme. Le jury du prix René Philoctète de la poésie, qui en est à sa deuxième édition, a pu constater que la qualité des manuscrits présentés cette année était supérieure à celle des manuscrits de la première année. Il en faudra d’autres de prix. Plus que les quatre ou cinq qui existent aujourd’hui. Je m’étonne toujours de voir des gens se fâcher quand on souligne la nécessité de créer, de renforcer des instances de légitimation, de diffusion, de valorisation du texte haïtien. Littéraire ou scientifique. Que ces instances soient nombreuses, avec des options différentes. Il faudrait, par exemple, créer un grand prix de la biographie. Ce pays a peu d’œuvres biographiques. La biographie est une arme pour ne pas abandonner le passé à la mort. J’avais publié dans les colonnes d’un autre quotidien un article titré d’une question : « mais qui est donc Dantès Destouches ? » Une biographie aurait aidé. Nous aurions sans doute beaucoup appris sur eux et sur nous-mêmes avec l’aide de biographies d’Oswald Durand, de Chardin Délice, de Raymond Balliargeau, de Jacques Stephen Alexis… Une bonne année aussi quant à la production des livres. La qualité moyenne de l’objet-livre publié en Haïti semble s’améliorer. Et des livres majeurs : la réédition en Haïti de « Les Racines historiques de l'État duvaliérien », un roman inédit de René Philoctète, « entre les saints des saints », peut-être son meilleur roman. La réédition au Canada mais en vente ici de certains ouvrages de Jean-Claude Charles. Un bonheur pour les lecteurs qui le découvrent. La réédition ici des œuvres de Marie Vieux Chauvet. Des maisons d’édition qui se font connaître. ( Il faudrait sans doute envisager une politique publique d’aide à l’édition.) Et de nombreux textes publiés à compte d’auteur. Dans le lot, de très mauvais mais aussi des textes de qualité. La difficulté, c’est que ces textes il faut aller les chercher. Le service de presse n’est pas encore une habitude ici. Les Etonnants Voyageurs, bien sûr. Les rencontres grand public mais, de mon point de vue, le plus important reste les rencontres scolaires. Les écrivains étrangers qui sont repartis, émus, étonnés : ils ont vu qu’ici ça discute, écoute, répond… Une bonne année donc pour le livre. La boutade est souvent reprise d’une vie culturelle intense quand le reste est catastrophique. Je me dis que la vie du livre se porterait mieux si le reste se portait mieux. Cela tient trop de l’héroïsme d’écrire, d’éditer, de lire. Et c’est grave quand, dans ce domaine, un pays a besoin de héros.

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