Hans Peters a pris le dernier escalier

PUBLIÉ 2021-01-13
Le monde musical haïtien s'assombrit de plus en plus. En ce début d'année, Ticket vient d'apprendre la mort du guitariste célèbre Joseph Hans Peters. Sur la page du Maestro Fabrice Rouzier on peut lire « Parenn, Merci pour tout : ton amour, ta franchise et ta patience... » Sur la toile, quelques grands de la musique lui offrent un hommage mérité. Ci-dessous une rediffusion d'un portrait que Ticket avait fait de l'artiste, le 1er avril 2014. Découvrez ou redécouvrez ce géant parti trop tôt. Repose en paix, Hans Peters.


12 janvier 2010. La terre, en furie, sème la pagaille et la panique à la ronde. Un pot en fer tombe sur l’annulaire gauche du guitariste haïtien Joseph Hans Peters. Son doigt est excentré. Grâce à une attelle, il a retrouvé, quatre ans plus tard, sa mobilité. Malgré un ligament déplacé. Éclipsé de la scène musicale, il se refait une santé aux États-Unis, notamment à Miami où, un an après le séisme, il participe timidement, mais de manière assez répétée, à des soirées jam session. Revenu depuis deux ans en Haïti, l’artiste a repris sa guitare.

Parcours et influences

Né à Port-au-Prince le 18 mars 1960 d'une famille de trois enfants originaire de Saint-Louis du Nord, Joseph Hans Peters, dès l’âge de huit ans, est attiré par la musique. Il intègre la chorale de l’Institution Saint-Louis de Gonzague, jusqu'à en devenir le premier soliste. Entre 13 et 14 ans, il apprend à jouer de la guitare classique auprès de deux mentors : Amos Coulanges et Clifford Pigniat. Musicien maîtrisant le solfège, pris dans les filets des partitions, il se sent contraint de marcher sous la direction des classiques. Gosse fougueux, rebelle et avide de découvrir le jazz, son histoire, ses tendances et ses figures célèbres, il fait voler en éclats ce corset étroit. C’est la liberté dans son univers d’expression et de création, dans son jeu qu'il ne cesse de perfectionner. Cheminant à l’école buissonnière, il se perfectionne, il continue à jouer avec son ami et complice Alexandre Charlier. On est dans les années 70-80. L’air du temps s’imprègne de la saudade des dieux de la musique brésilienne. Antonio Carlos Jobim domine et parfume les soirées. Hans Peters est, comme beaucoup d'autres, sous l’influence de la bossa-nova.

1970, c’est aussi l’époque des mini jazz, des groupes musicaux émergents, dont les Difficiles de Pétion-Ville, Baby Jazz. Très tôt bercé par cet univers musical, cet auteur-compositeur, l’un des meilleurs de sa génération, se souvient de sa présence, avec deux grands frères aînés, aux répétitions de la bande à Robert Martino et Henry Célestin, du groupe Baby-Jazz qui comprenait, entre autres musiciens, le guitariste Michel Bertrand. Bien des années plus tard, son intérêt pour la guitare va se préciser. Par un de ces après-midi sans fin, sous les tropiques, il écoute furtivement la douce et légère mélodie « The shadow of your smile », extraite du film « The sandpiper ». Ce thème exécuté par le guitariste Frantz Courtois déclenche, chez Hans Peters, une passion pour ce style musical. Heureux hasard ! Son monde est renversé. Il réalise qu’il a été trop longtemps pondéré. Il veut, désormais, la démesure comme le veut ce genre, issu du croisement du blues, du ragtime et de la musique européenne. La carrière de l’artiste prend un virage. Dès lors, il ambitionne d’élever le niveau de son jeu. Autodidacte au même titre que d’autres guitaristes de l’époque, il s’oriente vers l’apprentissage du jazz, il achète des disques et découvre des figures incontournables. Il est enivré par des influences américaines et brésiliennes : Joe Pass, Eumir Deodato, Stéphane Grappelli, Grover Washington, Wes Montgomery, Laurindo Almeida, George Benson, Earl Kulgh, les Big band, habituant son oreille à l’écoute de ces ténors au talent immense – et aussi des « Guitars unlimited »–, ce qui a solidifié sa base et sa culture musicale. Sans oublier Michel Laraque (ex-musicien d'Ibo Combo), son modèle.

Il compose, écrit et collabore sur des projets musicaux avec des groupes et artistes solos. Curieusement, Hans Peters n’a pas de disque à son actif. Mais il a prêté ses services à nombre de musiciens haïtiens, dont Emeline Michel, les Widmaier, Claude Marcelin. Il a soutenu, via la Société haïtienne de production (SHAP), les projets artistiques des chanteuses Carole Demesmin, Jacqueline Denis, du chanteur Assad Francoeur... Compositeur de haut vol, chansonnier inspiré « Lè yon branch bwa tonbe nan dlo, otan l piti, otan l flote / Lè yon pye bwa tonbe nan dlo Li ka fè fon jouk tan  pouri Otanw pi jèn, otanw pi lejè Kouran lavi ap pè pote w Fè gwo gagann, pale anpil Nan fon w prale jouk tan w fè fil Ou jèn ti nonm, manje tonmtonm Toutotan w pa mi, pa jwe ak la vi Fow gen pasyans, apran la syans Dlo lavi ka pouriw, dlo lavi ka beniw » (« Leskalye ») « Pa cheche pran m pou zanj nan syèl Plis poum potre son vye gren sel Lanme brote m, van deseche m Lapli kale m, soley boule m Wa prete m bouch ou pou m chante wa prete m keur w pou m sa reve » (« Cheri m renmen w ») Ciseleur de mots, créateur exigeant. La coulée lyrique d’Hans Peters pétille de l’or mélodique. Ses textes mêlent poésie et quête esthétique. Ils parlent d'amour, d'érotisme, du pays, de la vie. Les mots dansent. Cadencent. Pour le chansonnier qui déclare la guerre à la phonétique dans le choix des sons, les mots doivent respecter les notes mélodiques et ses rythmiques. Il est donc plus ou moins conscient de la prosodie musicale, c'est-à-dire du rapport de la note au mot. Se remémorant ses compositions originales et le contexte d’écriture des textes, ses anciens succès remontent : « Leskalye » (composition inégalable des années 85-86, top ten pendant six mois sur Radio Métropole. « Tande m tande », « Ban mwen lanmou » (interprétée par la diva Emeline Michel, auteure du texte), « Mizik la sou ray », « Shane », « Zone anwo », « Mayi a gaye » (repris par le groupe suédois Simbi). Il ne faut pas oublier « Telefone m », qui a bénéficié de la collaboration d’une pléiade de musiciens, dont Lionel Volel, Sandra Jean, Arus Joseph, Raoul Denis. « Ayiti, bèl ti peyi solèy » et « Cheri m renmen w »: autant de compositions réussies, pliées à des exigences rythmiques, conçues majestueusement, retravaillées ou même revisitées. Terrain d’émotions. De sensations. Pour lui, la musique est un message, une vibration et un cri de l’intérieur. « Nés d'expériences vécues ou humaines, mes sujets traduisent les sentiments intimes, traduisent les émois du coeur », dit-il.

L’interprétation de thèmes jazzy, cuisinés à la sauce locale, est au centre de l’approche artistique de ce guitariste ambitionnant de sortir son île de l'isolement planétaire par la promotion de nos rythmes traditionnels, si riches et inexploités. Il a lancé en juillet 2012, au restaurant Presse café, l’événement « Les mercredis de l’art », plateforme qui met en valeur les artistes haïtiens, quel que soit le champ disciplinaire : peinture, littérature, musique, etc. Son groupe a accueilli plusieurs musiciens, dont la vocaliste Mélanie Charles, le saxophoniste Paul Austerlitz, les guitaristes Manno Charlemagne et Marc Ribot. Il anime des soirées musicales au Yanvalou Bar et à l’hôtel Montana, interprétant des standards de jazz et des thèmes folkloriques haïtiens qu’il colore, remanie et réarrange. Il pointe du doigt le contexte difficile de production. Il salue le génie des jeunes musiciens actuels qui, n’ayant pas accès aux disques et à une structure académique, consacrent des heures à l’apprentissage et à la formation personnelle. Malgré une carence d'écoles de musique, d'universités et de conservatoires. « Une intervention sérieuse de l’État, définissant une politique publique de soutien à la culture, est nécessaire », pense-t-il. Il a participé, l'an dernier, à la septième édition du Festival International de Jazz de Port-au-Prince, organisé par la Fondation Haïti Jazz. Hans Peters confie à Ticket son projet d’enregistrement live de ses titres à succès, de ses meilleures compositions qui ont construit sa célébrité. 

Rosny Ladouceur



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