Nikol Lévy, le Chopin noir, est parti pour l'éternité

PUBLIÉ 2020-06-26
Le directeur musical de l'Orchestre Septentrional a rendu l'âme à l'aube de la Saint-Baptiste suite à une hémorragie cérébrale. Le « Chopin noir », connu pour sa dextérité dans la musique classique, aura contribué à la recherche sur la musique endémique haïtienne, à la mise en partition de plusieurs morceaux populaires et a dirigé plusieurs groupes dont l’Orchestre Septentrional. Il laisse derrière lui le chantier d’un département de musicologie au sein de l'Université Caraïbe.


Antoine Lévy, président de l'Université Caraïbe, grand frère de Nikol, décrit leur famille comme une tribu de musiciens. « Notre père dirigeait une chorale. Il produisait de la musique dans notre ville. Il a initié Nikol à l'orgue ; moi au violon, un autre au piano. On a baigné dans la sauce depuis tout-petits », confie-t-il. Nikol aura été celui peut-être qui est allé le plus en profondeur. On l’a confié aux bons soins de grands professeurs de musique dans le Cap-Haïtien d'autrefois. Citons, entre autres, Liliane Sam, fille du président Vilbrun Guillaume Sam.

Et pour cause, dès 17 ans, il est désigné comme le Chopin noir, notamment au cours d'un spectacle à l'auditorium du collège Notre-Dame. Louis Mercier, qui lui a consacré un texte biographique en 2008 et qui a été mis à jour en 2015, décrit cette soirée en ces termes : « Il exécute avec une rare maestria "Les Polonaises" de Chopin. Il faut dire que de Chopin, le timide et mélancolique Nikol connaissait tout le répertoire : les impromptus, les ballades, les préludes, les nocturnes, les sonates, les mazurkas, les scherzos, les valses, etc. Le maître de cérémonie, Gérard Agénor, se rappelle qu’au moment où il vantait les qualités du jeune virtuose, après qu’il eut exécuté "La Polonaise Héroïque", celui-ci l’arrêta net, lui arracha le micro, pour dire : « Le speaker est trop bavard. »

Antoine rappelle que lui et le benjamin de la famille ont intégré l'Orchestre Philharmonique du Cap-Haïtien ainsi que leur frère Jean-René. Ensuite leur jeunesse baignée de musique va être contrariée par le durcissement de l'ère des Duvalier. Obligés de prendre l’exil, les deux se retrouvent à Bordeaux pour les études supérieures. L'universitaire qui a épousé Jocelyne Trouillot confie que son frère s'est focalisé sur un cursus en musique. Nikol déménage ensuite à New York, où il va se mettre à composer pour des groupes comme Tanbou Libète et Solèy Leve. On lui attribue la paternité de morceaux comme « Ansanm Ansanm », « Lalam tire ».

Nikol a collaboré avec Jean-Claude Martineau, mais aussi avec Fédia Laguerre, le groupe System Band. Il ne rentre pas au pays les mains vides. Le meneur revient avec le groupe Sakad qui propose un son voodoo rock. Ce qui a suscité le mépris de l'aristocratie capoise qui le considérait comme un fils prodigue du fait de son incursion dans le chant vodou, lui qui a grandi dans la foi catholique.

La réputation de grand maître du chant lui aura valu d'être approché par le cofondateur de Septentrional Ulrick Pierre-Louis pour la direction de l'ensemble patrimonial. Il s’y embarque et réécrit en partition les tubes qui l'ont précédé. Il a créé en parallèle l’ensemble de Jazz Septentrional avec quelques-uns des musiciens. Il développe le vodou jazz comme style de ce groupe.

Un événement marquant de sa carrière, c'est sa rencontre avec l’orchestre « Symphony of the Americas » qui est venu se produire au pays. James Brooks, le maestro de cet ensemble, lui a cédé la baguette estimant qu'il était mieux placé pour diriger la transition en instrumental de “Cité du Cap-Haïtien”. Antoine se souvient de ce jour et nous dit : « Il a fait venir des tambours et les a harmonisés avec tous les instruments de la chorale. C’était phénoménal. L’ensemble américain lui a suggéré de breveter cet exercice afin de pouvoir l'utiliser ultérieurement. »

Antoine Lévy évoque plus loin l’amour du défunt pour le solfège et aussi sa disponibilité à aider tous ceux qui font appel à lui. Nikol a aidé leur sœur Martine Lévy, qui est religieuse, avec ses partitions. Il a apporté son soutien à Joachim, l'autre frère, qui a fait l'expérience du groupe Chœur Déjean auprès de Herby Widmaiër.

Les derniers chapitres de sa vie ont été consacrés à la recherche tant sur les rondes enfantines propres à Haïti que sur les chants vodou. « Il sillonnait les péristyles avec l'ancien ministre de la culture Eddy Lubin, non seulement pour les inventorier, mais aussi tenter de les écrire en partition », confie le beau-frère de Lyonel Trouillot. Nikol Levy aura, selon lui, défendu la rythmique des musiques des lakou qui n'est pas codifiée à l’occidental.

Son frère, qu'il décrit comme l'un des musiciens les plus rigoureux, laisse derrière lui un chantier de développement d'un département de musicologie à l’université Caraïbes. Par amour et par respect pour Nikol, il s'engage à continuer à pousser le projet sans lui.

L'écrivain Lyonel Trouillot décrit le frère de son beau-frère comme quelqu'un avec un parler direct, franc et parfois caustique sans être lapidaire. « Il avait une passion pour sa ville natale le Cap-Haïtien, mais en reconnaissait les faiblesses », ajoute-t-il. Pour avoir été si proche de lui, l'homme de lettres a mis du temps pour comprendre l'immensité du maestro. « C'est seulement au cours des dix dernières années que j'ai réalisé l'ampleur du travail qu'il avait effectué et l'immense respect dont il jouissait dans le monde de la musique », dit Lyonel Trouillot.

Lyonel Trouillot pense que Nikol est un musicien que l’on doit garder en mémoire. « Cette idée de concilier tradition populaire et modernité, d'enrichissement d'un socle, il l'a souvent exprimée », dit-il avant de conclure en ces termes : « Des trois frères Lévy que j'ai fréquentés, Tony mon beau-frère, Jean-René le marcheur, Nikol me semblait le plus mystérieux. »

Nous souhaitons à Nikol un bon voyage dans le cieux, où il pourra se joindre à  la philharmonie des anges. Nous présentons nos sympathies à ceux qui ont travaillé avec lui, à l'Orchestre Septentrional, à toute la famille de la musique, ses proches et amis…tous ceux que ce deuil afflige.



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