Jenny Polanco, Notre Dame de la mode dominicaine

PUBLIÉ 2020-03-24
La première fois que j'ai entendu parler d'elle c'était au tout début de l'année. En effet, le magazine trimestriel OutreMer d'Air France lui avait consacré à l'époque un article dans lequel elle parlait de sa quête de « l'essence ». Quand je lui tends l'exemplaire du magazine que j'ai précieusement gardé, elle est manifestement surprise et en bonne Dominicaine, elle ne s'est pas privée de laisser éclater sa joie.


L'âme d'une pionnère qui continue comme une lionne à veiller sur ce qu'elle a créé. De l'autre côté de la frontière, 40 ans auparavant, les plus riches partaient pour l'Espagne, le Brésil ou l'Italie faire le plein d'habits tandis que les plus modestes et les moins riches allaient chez une couturière pour se faire confectionner une veste, une robe ou un pantalon inspirés des modèles à la mode dans les pays cités plus haut. Dans ce pays qui cherchait encore sa voie, la mode n'était pas une priorité pour les politiciens mais semblait être un besoin pour le peuple. Quelque part, une jeune femme prénommée Jenny se cherche dans la vie et ne sait pas encore qu'elle sera l'auteur d'une grande oeuvre. Elle fait des études en décoration intérieure et en arts plastiques. Rebelle comme elle seule, elle décide de confectionner ses propres habits pour se sentir confortable sur le campus de l'université où la guerre du snobisme est déclarée entre filles. En fait d' émulation, sa seule stratégie pour rivaliser avec celles qui portent du Gucci ou autres grandes marques reste l'originalité. A l'époque, dit-elle, l'âme dominicaine représentait le seul courant auquel personne n'avait pensé. Elle s'inpire alors de l'art du terroir et, vite fait, tout le monde la suit.

Dans sa collection présentée dans le cadre de cette deuxième édition d'Haïti Fashion week, le blanc est demeuré sa couleur fétiche. Cette couleur associée à l'innocence généralement lui accroche depuis 37 ans la haute société et la classe moyenne dominicaines. Jenny s'impose aussi en dehors de son pays. Dans 11 Etats, aux USA, elle a des magasins. Elle est invitée dans des semaines de mode de Puerto Rico à Paris sans compter la nôtre. Pour Jenny, la mondialisation à la Coca-Cola, à la Mc Donald n'a jamais été un but pour elle. Pas question que ses produits se trouvent dans tous les recoins de la terre. Pour se procurer certains de ces derniers, il faut se résoudre à l'idée d'un pélérinage dans son pays. Elle représente alors depuis le début de ses activités une aubaine pour les lignes aériennes qui desservent son pays et les autres acteurs du tourisme.

Son histoire avec Haïti a commencé quand elle avait 20 ans. Elle passe la frontière et tombe en amour avec ce pays dont on dit tant de mal chez elle mais qui regorge, selon elle, de créativité, de potentialités... Ce rapport avec notre patrie se raffermit au lendemain du séisme. « Je me suis sentie gênée, insignifiante devant autant de problèmes auxquels il faut des solutions urgentes », a-t-elle déclaré avec un visage attristé. C'est dans la création une fois de plus qu'elle retrouve la sérénité mais cette fois-ci, c'est pas juste avec l'âme dominicaine. Pour réaliser une ligne de sacs, elle part puiser l'inspiration dans la peinture haïtienne. Elle connaît encore du succès avec cette hybridation de création haïtienne et de main-d'oeuvre dominicaine. Beaucoup de ses concitoyens adorent et veulent découvrir Haïti, mais d'autres sont jaloux et rechignent à l'idée qu'elle vienne sympathiser avec notre peuple. Pour elle, ces derniers ont tort. Elle croit que quand les deux peuples de notre île auront appris à unir leurs différences dans le respect mutuel, sans se confondre, c'est un paradis que deviendra Hispaniola. Désireuse de rester proche de ce peuple dont elle est amoureuse, elle a ouvert en décembre dernier un magasin qui porte son nom à Pétion-Ville. Elle se réjouit d'ailleurs de l'acceuil et se sent intégrée.

Pour elle, la semaine de la mode est une occasion pour découvrir la richesse, la diversité de notre mode. Elle se réjouit que d'autres étrangers viennent de partout constater par eux-mêmes le dynamisme de ce secteur qui est très prometteur. Elle conseille aux designers haïtiens de garder leur authenticité tout en modernisant leurs structures. « C'est parce que vous proposez des choses qu'on ne voit nulle part ailleurs que les étrangers s'entichent de vous. Ne cédez point à la tentation de faire comme les autres, sinon c'est votre suicide », a-t-elle déclaré. Après plus de 30 ans de carrière, son défi c'est de travailler pour que les Carïbéens apprennent à aimer leur mode. Elle dont les oeuvres sont connues tant à Paris qu'à Milan, dit éprouver plus de satisfaction à voir porter ses créations par des Dominicains, des Haïtiens, des Antillais qui ont une physionomie particulière.

Elle dit que la mode dominicaine se porte bien de nos jours. Beaucoup de créateurs ont émergé au fil des années. Il y a beaucoup d'activités comme la Dominicana Moda, (l'équivalent de la Haïti Fashion week) où les gens vont en foule. Elle note que les jeunes en consomment beaucoup même si un nombre important reste attaché à la mode italienne ou espagnole comme leurs parents. La dernière question que je lui ai posée a été : « Que suggères-tu pour qu'il y ait enfin la paix entre les deux peuples ? Elle réfléchit un peu et me dit qu'elle n'est pas politicienne et que par conséquent, elle n'a pas forcément la bonne solution. La designer dit finir par croire que, des deux côtés de la frontière, il y a des gens qui ont beaucoup d'intérêt à voir perpétuer la haine. La solution, selon elle, ne viendra pas des politiciens. « C'est au niveau des simples citoyens des deux pays que cette paix est possible; au regard de tous ces mariages mixtes qui s'opèrent ». L'amour est alors son précieux conseil.



Réagir à cet article