Haïti : la paralysie continue sans objectif clair 

Publié le 2021-10-28 | lenouvelliste.com

Lundi 25 octobre 2021. Peu avant l’aube, d’autres rafales déchirent le silence de la nuit  dans les hauteurs de Pétion-Ville, au bas de la ville, à Martissant, dans la plaine du Cul-de-Sac et en périphérie du terminal pétrolier de Varreux, à Cité Soleil...                                       

Par endroits, des chiens apeurés se taisent et des corps creusent le fond de leurs lits, scotchés à leurs postes de radio, attendant le bulletin de ces journalistes qui renseignent avant jour sur les traits et les humeurs de la ville.     

Le soleil se lève sur des rues vides. Port-au-Prince et d’autres grandes villes d'Haïti sont en mode « shutdown ».  Les écoles, le grand commerce, le commerce informel, l’administration publique sont restés fermés. D’une ville à l’autre, la chronique de cette nouvelle tension sociale sur fond d’aggravation de la pauvreté, de la vie chère, s’écrit, comme au Cap-Haïtien, entre palpitations, jets de pierres et rafales d’armes automatiques, et aux Gonaïves, entre barricades de pneus enflammés, une manifestation de  « plusieurs milliers » de personnes contre l’insécurité, contre la pénurie d’essence qui a provoqué la flambée des prix. Le mot d’ordre des syndicats des transports en commun appelant à un arrêt de toutes les activités pour forcer l’Etat à assurer la sécurité des vies et des bien est largement respecté.                                    

L’étau G-9 autour de Varreux ou le gang lòk              

La pénurie d’essence, entre-temps, s’est corsée. Cette fois, ce n’est pas à cause du débrayage de l’Association des chauffeurs de produits pétroliers haïtiens (ACPPH). Les chauffeurs de camions, après une réunion samedi avec les autorités, se sont mobilisés dimanche pour alimenter le marché. Ils sont tombés sur des barricades érigées dans les voies d’accès menant au terminal pétrolier de Varreux, a confié le porte-parole de cette association, Jacklyn Dupré. 

Les hommes du G-9 pendant toute la journée du  lundi ont fait parler la poudre, rendant inaccessible ce terminal qui représente 70 % des capacités de stockage du pays. La police, hier sous Léon Charles et aujourd’hui sous le commandement de Frantz Elbé, n’est pas parvenue à desserrer l’étau des gangs autour du terminal alors que les stocks d’essence pour l’opération des entreprises et la fourniture de services essentiels tarissent. 

Services essentiels: les clignotants virent au rouge

Sur les 1 500 sites de la Digicel à travers Haïti, plus de 300 sont dysfonctionnels à cause de la pénurie de carburant, a confié Jean-Philippe Brun, directeur des opérations de la Digicel à la matinale de Magik 9.

L'organisation Médecins sans frontières a sonné l'alarme sur cette situation qui affecte gravement les opérations de MSF en Haïti. « Si la situation perdure, l'hôpital de traumatologie/ Grands brûlés de Tabarre à Port-au-Prince, qui reçoit en moyenne 155 patients par mois, risque de devoir réduire ses activités et restreindre ses critères d'admission dans les prochains jours », a annoncé l'institution dans un communiqué de presse publié le lundi 25 octobre.

Une situation de pénurie en carburant découlant des conditions de sécurité délétère risque de paralyser les hôpitaux de l'organisation Nos Petits Frères et Sœurs (NPFS) et la Fondation St-Luc (FSL), informent les responsables dans une note rendue publique le 23 octobre 2021. « Si aucune livraison de diesel n'est garantie au plus vite (16 000 gallons sont attendus), poursuit la note, les services de pédiatrie, pour plus de 300 enfants, de maternité pour plus de 45 femmes, de soins urgents et d'hospitalisation pour plus de 70 adultes, y compris des soins de traumatologie seront interrompus faute de carburant le mardi 26 octobre 2021.»            

L’association des hôpitaux privés, qui s’est jointe au concert d’alerte aux autorités, déplore. « En plus de l’insécurité qui empêche leurs employés de se rendre sereinement à leur poste et de cette pénurie d'oxygène qui paralyse leurs services alors qu'il est question d'une nouvelle vague de coronavirus, ces hôpitaux voient arriver dès lundi une paralysie totale de leurs services à la population par manque de carburant », déplore l'Association des hôpitaux privés d'Haïti.

« Ces hôpitaux, responsables de fournir plus de 70% des soins d'urgence et hospitaliers à la population en temps normal, ne comprennent pas l'apathie des autorités établies face à ces situations. Avec cette pénurie de carburant, c'est la poursuite de services vitaux de 40 centres hospitaliers à des pans entiers de la population qui est hypothéquée, et une fois de plus ce seront les plus démunis qui risquent d'en payer chèrement les conséquences de leur vie. La fermeture pure et simple des membres de l'AHPH entraînera en effet une catastrophe humanitaire inimaginable pour l'ensemble de la population haïtienne, toutes classes sociales confondues », a prévenu le conseil d'administration de ladite association.         

CAN quasiment en panne d’essence                 

Le responsable du Centre ambulancier national (CAN), le Dr Didier Hérold Louis, sur radio Vision 2000, craint d’être « dysfonctionnel » dès ce mardi à cause de la pénurie d’essence. Les ambulances du CAN effectuent entre 300 et 400 interventions d’urgence obstétrique en faveur de femmes sur le point d’accoucher et plusieurs centaines d’autres pour des personnes souffrantes de maladies chroniques.                                                     

 BINUH s’y met 

« Les agences humanitaires des Nations unies opérant en Haïti sont extrêmement préoccupées par l'aggravation de la crise résultant des barrages routiers qui empêchent la livraison de carburant, constituent des obstacles à la fourniture de services essentiels et entravent l'accès des travailleurs humanitaires. Les hôpitaux et les centres de services médicaux sont particulièrement touchés », selon un communiqué du BINUH.

Des vies sont « susceptibles d'être perdues » en Haïti si les livraisons de carburant ne parviennent pas immédiatement aux hôpitaux, selon le coordinateur humanitaire par intérim des Nations unies dans le pays, Pierre Honorat, lit-on dans ce communiqué. 

« Les hôpitaux de la capitale, Port-au-Prince, et d'autres villes du pays font état de réserves extrêmement faibles de carburant nécessaire à l'alimentation des génératrices qui assurent le fonctionnement des services.  Dans deux des principaux hôpitaux de la capitale, les services pédiatriques pour 300 enfants, les soins de santé maternelle pour 45 femmes et les soins critiques pour 70 autres patients seront interrompus si les approvisionnements ne sont pas reçus d'ici mardi prochain, 26 octobre, ce qui pourrait entraîner des pertes en vies humaines », a indiqué le communiqué du BINUH.

Primature en mode silence radio                           

 Comme lors de précédentes grèves contre l’insécurité, le Premier ministre Ariel Henry reste en mode silence radio, 72 heures après son tweet annonçant « une importante réunion » sur la sécurité. « Le PM, le DrAriel Henry, a présidé une importante réunion sur la situation sécuritaire du pays. Y ont pris part, entre autres, le DG a.i de la PNH, le numéro un du BINUH, le représentant résident du PNUD, ainsi que plusieurs ambassadeurs et chefs de mission accrédités dans le pays », avait tweeté la Primature vendredi soir.           

Si aucune annonce n’a été faite, le chef du CSPN ne parvient pas à desserrer l’étau des bandits autour des terminaux pétroliers, dont celui de Varreux. Le nouveau chef de la police, Frantz Elbé, descendu en flammes par des militants des droits humains, dont Me Samuel Madistin, subit  l’un de ses tout premiers tests face au regroupement des gangs du G-9.               

La grande hibernation                                         

Entre-temps, la grande hibernation se poursuit. Les associations patronales s’accrochent à leurs notes parsemées de préoccupations, de souhaits à ce que le pire soit conjuré. Mais ici où il fait savoir lire entre les lignes et dans les marges, aucun grand groupe, aucune association ou groupement d’associations n’agissent pour freiner la cavalcade vers le pire. Les factions politiques s’observent et le temps est aux calculs froids pour la prise ou la consolidation du pouvoir. 

L’international, qui joue à la consolidation du pire, conforte le Premier ministre Ariel Henry. L’administration Biden, qui gère la crise provoquée par le flux migratoire et récemment un désagrément ponctuel et pas moins grave engendré par le kidnapping de 16 ressortissants américains par le gang 400 Mawozo, a minimisé son empreinte médiatique ces derniers jours. Cependant la position américaine est connue. Elle est pour le démantèlement des gangs. Comment ? reste la grande question. Entre-temps, sur le plan politique, les signataires de l’accord de la Primature ne jurent que par l’installation d’un nouveau gouvernement. Mais dans ce poker politique, il n’y a ni sincérité ni volonté de s'attaquer à ces problèmes qui ne se résoudront pas d’eux-mêmes, grève ou pas, dans ce pays qui s’amuse à se faire peur en attendant la prochaine catastrophe naturelle.       



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