Ariel Henry pourra-t-il faire face aux grands enjeux de l’heure ?

Publié le 2021-07-26 | lenouvelliste.com

Alors que la conjoncture semblait imposer un changement d’orientation politique à la tête du pays, le Core Group a plutôt misé sur la continuité en apportant son soutien au Premier ministre Ariel Henry, désigné par le président Jovenel Moïse peu de temps avant son assassinat. Le neurochirurgien a même repêché quelques figures remarquables du gouvernement précédent. Mais en dehors des personnalités, ce sont les enjeux de l’heure qui préoccupent beaucoup plus la population. Le nouveau gouvernement devra faire face à au moins quatre grands enjeux.

En tout premier lieu, se trouve le phénomène de l’insécurité généralisée engendré par la prédominance des gangs armés qui rend la vie impossible dans beaucoup de régions de la zone métropolitaine. Le deuxième enjeu primordial est l’organisation d’élections crédibles et inclusives qui représentent la principale mission du gouvernement d’Ariel Henry. Mais la réalisation de ces élections ne sera pas  possible dans l’état d’insécurité actuel. On ne peut non plus courir le risque d’organiser des élections contestées a la base qui ne feront qu’exacerber la crise politique actuelle et multiplier  les risques d’instabilité politique chronique du pays.

Troisièmement, le gouvernement devra tout faire pour améliorer les conditions de vie de la population dont 40 % se trouve en situation d’urgence humanitaire, selon un rapport des Nations unies en Haïti publié au début de l’année 2021. Finalement, il faudra au moins initier le processus de relance de l’économie nationale, plongée en récession depuis l’année 2019 avec des taux de croissance négatifs de -1.7 % en 2019 et -3.3 % en 2020. La grande question demeure la suivante: le nouveau gouvernement aura-t-il la capacité et les moyens d’aborder ces grands enjeux ?

La sécurité : l’urgence de l’heure

L’établissement de l’ordre et de la sécurité demeure la seule véritable urgence de l’heure dans la mesure où il conditionne le succès de tous les autres objectifs. La réussite du nouveau gouvernement en dépend. Il s’agit cependant d’une tâche colossale. Les différents gouvernements de l’ère Jovenel Moïse n’y arrivaient tout simplement pas. On peut donc raisonnablement se demander comment le nouveau gouvernement réussirait là où les autres ont successivement échoué. 

Pour réaliser des élections crédibles et inclusives, outre l’établissement d’un climat sécuritaire, il faudra un accord, une entente ou un consensus politique, qui demeure assez difficile à trouver. En écoutant les prises de position des différents secteurs organisés de la vie nationale, on se rend compte que les premiers signaux ne sont pas vraiment encourageants. Toutefois le Premier ministre promet de les consulter tous en vue d’aboutir à un consensus politique minimal.

Même s’il dispose d’un échéancier très court, le gouvernement devra redoubler d’efforts pour améliorer le niveau de vie des citoyens haïtiens qui risquent de faire face à une situation de famine, la prochaine échelle après celle d’urgence humanitaire évoquée par les Nations unies en Haïti. L’amélioration du niveau de vie passe par des mesures de relance économique dans un contexte de récession économique et de finances publiques précaires. Or, si la nouvelle équipe n’aborde pas ces vrais enjeux, elle sera très vite contestée par la population avec le risque d’aggravation de la crise politique et économique qui était déjà très alarmante avant l’intronisation du présent gouvernement.

Aura-t-il les moyens de sa politique ?

 Le Dr Ariel Henry aura-t-il les moyens d’aborder ces grands enjeux ? Rien n’est moins sûr. En entrevue à radio Métropole le mercredi 21 juillet 2021, le Premier ministre a indiqué qu’il n’y aurait pas d’effets d’annonce durant son court mandat. Il misera plutôt sur les résultats concrets et laissera le soin à la population d’en juger. Ce sera en ce sens une certaine rupture avec la gouvernance de Jovenel Moïse qui misait sur les annonces souvent non suivies d’effets. Pourtant, à l’écouter, le Premier ministre Henry se laisse guider par les orientations du président affreusement assassiné.

Concernant le climat d'insécurité, Ariel Henry promet que d’ici à deux mois la population verra des résultats puisque les mesures en cours devraient, selon lui, bientôt porter leurs fruits. Il mise beaucoup sur son équipe pour réaliser ces résultats. « Je suis un chirurgien, je fais un travail d’équipe », a-t-il soutenu. « Si mon anesthésiste, mon infirmière ou n’importe quel autre membre de l’équipe me boycotte, je perds mon malade », a-t-il poursuivi.

En ce qui a trait aux élections, le Dr Henry a dit vouloir remettre le pouvoir aux autorités élues le plus tôt possible sans pourtant fixer de date pour les nouvelles élections. Il dit souhaiter une prise en charge neutre des prochaines joutes électorales et promet de rencontrer sous peu les membres du Conseil électoral provisoire (CEP) actuel afin de voir avec eux et les partis politiques comment avoir un processus crédible. Il compte également analyser avec les membres du CEP comment créer les conditions de réalisation d'élections justes, crédibles et inclusives. Un objectif qui semble devoir passer par la mise en place d’un nouveau CEP.

Le Dr Henry confirme sa volonté de ne pas ouvrir de nouveaux chantiers, étant donné son statut de chef d’un gouvernement de transition. Il ne tentera que d’achever les chantiers en cours au nom de la continuité de l’État. Évidemment, on doute de la capacité financière du présent gouvernement d’ouvrir de nouveaux chantiers, voire de mener à terme ceux en cours de réalisation. De toute évidence, il n’y a pas que le projet très contesté de référendum constitutionnel qui sera jeté aux oubliettes.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

Thomas Lalime
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