Le Procès de l’insécurité : Problèmes, Méthodes et Stratégies (préface)

Le professeur James Boyard publie cette année son dernier ouvrage, « Le Procès de l’insécurité : Problèmes, Méthodes et Stratégies ». Il s’agit d’une étude empirique sur l’étiologie de l’insécurité en Haïti, mettant en lumière des facteurs et mécanismes du phénomène jusque-là inédits. En effet, avec une violence criminelle de type génocidaire et l'émergence de gangs territoriaux, Haïti fait désormais face à une insécurité de niveau de "Défense" et non plus de niveau "Judiciaire", laquelle requiert de nouvelles méthodes d'évaluation et de nouvelles stratégies d'intervention. De plus, à côté de cette insécurité classique ou traditionnelle, notre pays connait aussi un ensemble de nouvelles menaces de sécurité non criminelles, invisibles ou marginalisées, telles l’insécurité alimentaire, l’insécurité judiciaire, l’insécurité routière, les catastrophes environnementales (…) qui ont toutes en commun le fait d’attenter à la vie, à la propriété et au bien-être des citoyens. C’est donc l’ensemble de ces sous-phénomènes d’insécurité que l’auteur aborde dans son ouvrage, avec en prime de nouvelles méthodes et stratégies qu’il conseille aux Princes. Cette dernière publication du professeur Boyard, qui conjugue à la fois le savoir théorique et le savoir empirique, est préfacée par l'ancien directeur général de la PNH, Monsieur Mario Andrésol, co-fondateur du GESSED (Groupe d'experts en stratégie, sécurité et développement).

Publié le 2021-04-21 | lenouvelliste.com

Encore un livre du professeur James Boyard qui est aussi habile à traiter des questions de sécurité et de défense que celles relatives à la diplomatie mondiale, au droit international, à l’économie du développement et aux questions de genre.  Homme d'une rare intégrité et d'une forte personnalité, il est déjà auteur de plusieurs ouvrages et de multiples articles scientifiques, qui mettent en exergue tant ses talents de chercheur et d’enseignant que sa grande capacité en ingénierie institutionnelle et en stratégie. 

Dans sa nouvelle publication, titrée « Le Procès de l’insécurité : Problèmes, Méthodes et Stratégies », l’auteur nous plonge, cette fois, dans l'univers de la criminalité et des crises de sécurité pour apporter, en quelque sorte, une nouvelle contribution à la lutte contre ce fléau qui mine les fondements de la république. Cette république devenue sans vertu,  en proie, depuis plus de trente ans, à une crise de gouvernabilité chronique, qui souffre aujourd'hui d'une carence de vieilles graines d'hommes et de femmes  crédibles, honnêtes et capables de maintenir allumée, à l'instar du professeur James Boyard, la flamme de la citoyenneté active et d'étaler avec maestria leur vision d'une nouvelle Haïti. N’était-ce pas cette conscience citoyenne qui l’avait déjà poussé dans son « Manifeste de la République », paru en 2012, à conseiller les Princes sur les voies et moyens pour la reconstruction institutionnelle et politique de l'Etat d'Haïti ?

Quoi qu’il en soit, dans un contexte où les institutions étatiques en charge de la sécurité sont défaillantes ou presque inexistantes, de nouveaux mécanismes de gouvernance de la sécurité doivent être envisagés pour assurer un minimum de sécurité à nos concitoyens. L'insécurité continue de faire des victimes, tout le monde en parle, mais quand il est question de la décliner, dans le contexte haïtien, l'emphase est surtout mise sur son aspect criminel, bien qu'elle soit multidimensionnelle et multiforme. La problématique, de ce fait, est souvent mal posée. Chacun y va de son expertise et extrapole. 

Or, l'insécurité ne fait pas seulement référence à des phénomènes mafieux ou illicites, mais concerne aussi des faits environnementaux et de civilisations capables de porter atteinte à la vie, à l'intégrité physique ou aux biens des citoyens. Elle est souvent confondue avec la criminalité qui n'est que la transgression des normes juridiques d'un système social, c'est-à-dire l'ensemble des crimes ou des délits commis en violation des lois pénales en application dans une communauté donnée et à un moment donné. 

Dans son nouvel ouvrage, l'auteur fait le procès de l'insécurité et pose la problématique dans ses aspects humains, sociétaux, criminels, identitaires, citoyens, etc. Il propose des pistes de solutions, des méthodes et même des stratégies nouvelles et crédibles qui permettront au lecteur d'appréhender ce phénomène dans toute son acuité. Sa connaissance du milieu policier, militaire et des renseignements lui fait remettre en question les édifices de sécurité intérieure en faisant une radiographie minutieuse des structures qui interviennent dans la planification et la gestion de l'ordre et de la sécurité publics et qui les rendent contre-productifs en ce qui a trait aux résultats jusque-là obtenus dans la lutte contre l'insécurité. Le Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN), la Police nationale d'Haïti (PNH), la Secrétairerie d'État à la Sécurité publique (SESP), les services d’intelligence, les Forces armées d’Haïti (FADH)… n'en sont pas épargnés. 

Dans son approche intégrale des questions de sécurité et de défense, l'auteur, un expert en la matière, a jugé utile de rappeler la différence qui sépare les logiques militaires et les logiques policières, tant en matière de doctrine d’emploi qu’en matière de règles d’engagement. Il a mis en évidence leur non moins inévitable continuité tout en mettant en perspective les conditions de leur complémentarité. Cette distinction qui rejoint celle des réalités désignées sous les vocables de défense et de sécurité nous fait comprendre que la première est une notion à la fois collective et objective tandis que la seconde est une notion subjective et individuelle.

L'Agence Nationale d'Intelligence, elle aussi, a eu pour son grade, et l'auteur n'y va pas par quatre chemins pour attirer l'attention du lecteur sur les extraordinaires pouvoirs d'exception qui ont été attribués à cette nouvelle structure qui, au pire,  pourrait se transformer en une police politique, comme on en a connu du temps de la dictature. S'il est vrai que l'interpénétration des groupes terroristes et criminels comme leur caractère transnational appelle à l'évidence une réponse conjointe des agences de renseignements, à ce titre, les structures organisationnelles de l'ANI, caractérisées par des vices et des déficits fonctionnels, risquent de la rendre inefficace en matière de contre-intelligence et de sécurité extérieure.

Bien entendu, l’auteur ne pouvait pas dresser de manière crédible et sans partie pris l’inventaire des facteurs en cause dans la faillite de la gouvernance sécuritaire en Haïti, sans insister sur les principaux déficits de la Police Nationale d’Haïti, tant au niveau structurel qu’au niveau relationnel. 

À ce titre, James Boyard nous apprend que la PNH est aujourd’hui traversée par quatre (04) catégories de crise : Une « Crise d’émancipation » initiée par les personnels policiers de base revendiquant de meilleures conditions de travail et de vie, dont les mouvements S-PNH et Fantom 509 ne sont que les pointes visibles de l’iceberg ; une « Crise de succession » provoquée par la surpolitisation de la PNH, laquelle entraine une remise en cause de la légitimité des titulaires du poste de Directeur général de la PNH ; une « Crise d’autorité » qui déstabilise la chaine de commandement, notamment au niveau intermédiaire et subalterne, encouragée par les pratiques de clientélisme et de parrainage dans l’octroi des grades et de certains postes d’affectation et, enfin, plus récemment, une double « Crise de confiance » provoquée par le drame survenu à Village-de-Dieu le 12 avril dernier, occasionnant l’assassinat de pas moins de cinq (5) policiers et la crainte de nombreux hauts cadres de la PNH de subir un jour le même sort que cet inspecteur général dont la responsabilité est injustement mise en cause dans ce fiasco. 

Dans ce livre qui fait le procès de l'insécurité, tout y est. De la lutte pour maintenir le statu quo économique comme source d'insécurité et d'instabilité politique en passant par les problèmes liés aux secteurs du carburant et de l'énergie électrique jusqu'à la lutte contre les monopoles dans le secteur d'importation comme facteur de crise et d'instabilité. Comme pour marquer son territoire, ou du moins sa particularité par rapport aux écrits traditionnels ou aux réflexions « mainstream » sur la question de l’insécurité, James Boyard n’a pas tardé à problématiser l’impact de la « Criminalité 2.0 », le phénomène de la vente de faux médicaments, les relations de pouvoir qui structurent les rapports de genre, les crises alimentaires et même les accidents de la circulation comme autant de situations ou de dynamiques sociales qui contribuent à la « dé-sécurisation » des citoyens et des citoyennes. Autant dire que le phénomène de l’insécurité est complexe. Il doit être abordé de manière globale pour diminuer drastiquement sa récurrence.

Ce livre propose mais pousse aussi à la réflexion. Avec des statistiques à l'appui et des cartographies de répartition des gangs sur le territoire, en prime, l'auteur fait le procès de l'insécurité et la condamne... par contumace... sans possibilité d'appel. 

A présent, il revient aux autorités légalement constituées de prendre les dispositions pour que l'insécurité ne soit plus un frein au développement du pays et à l'établissement d'un Etat de droit. Dans cette optique, ces dernières doivent faire preuve de créativité ou d’ingénierie institutionnelle pour nous sortir de cette conception exclusive en matière de sécurité et embrasser les nouveaux paradigmes dans une logique de reconfiguration de la gouvernance sécuritaire en Haïti. 

Vu son caractère multidisciplinaire et multidimensionnel, l'insécurité est l'une des expressions de la mal gouvernance. La pire des choses qui pourrait nous arriver, c'est de parvenir à en être résilients, à nous y accoutumer, à la tolérer ou à vivre avec. Il n'y a pas de formule toute faite pour s'en défaire. S'il revient à l'État, dans ses missions régaliennes, de protéger sa population contre les menaces internes et externes, le citoyen lambda, de nos jours, a aussi son rôle à jouer contre ce fléau dont les victimes se comptent par centaines. Il nous faut, entre autres, un pacte social pour concrétiser une nouvelle vision de la sécurité dans laquelle le citoyen sera un veilleur éveillé, un coproducteur de la sécurité publique.

« Le Procès de l'insécurité : Problèmes, Méthodes et Stratégies », un ouvrage à lire et à relire dans lequel l'auteur a tracé la trajectoire historique de l'insécurité pour aider le lecteur à mieux appréhender les différentes facettes de ce phénomène que la dialectique des armes ne peut pas, à elle seule, contribuer à résorber. Il faudra, en effet, une dialectique des volontés au plus haut sommet de l'État, incluant les acteurs des trois pouvoirs, pour prendre les décisions de haut niveau et de long terme en vue de gagner cette guerre qui requiert des mesures à la fois armées (mises en œuvre par la police), pénales (assurées par les juges), politiques (consacrées par le gouvernement) et législatives (dépendant du Parlement).

Mario Andrésol

Groupe d’experts en stratégie sécurité, et développement (GESSED)

E-mail : mandresol62@yahoo.fr

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