Mankouna

Publié le 2021-04-14 | lenouvelliste.com

Dans ce pays de verdure et de mer qu’est Haïti, le soleil émerveillé balançait ses rayons de part et d’autre dès les premières heures de l’aurore. Son panier en main, il cueillait des fleurs multicolores pour le remplir. Tant il y en avait, tant il en prenait. Bougainvilliers, jasmins, roses, camélias, il ne se rassasiait point. C’était une fierté, semble-t-il, d’avoir participé à leur éclosion. Il se réjouissait de survoler tous les quartiers des villes et des bourgs pour s’assurer de la splendeur des lieux. Les oiseaux chantaient dans les palmiers touffus où ils construisaient leurs nids. Les tourterelles roucoulaient sur les toitures de chaume des maisonnettes. Oh ! Que vois-je ? s’exclama-t-il, un «caleçon rouge » ; je dois être à Macaya. Sa tournée se passait ainsi tous les jours. 

 Nous étions en 1956. La rue du Centre, une artère paisible, où habitaient des gens éduqués, logeait le pénitencier national. Cette prison contournait la rue du Champ de Mars. On voyait parfois les malchanceux pensionnaires nettoyer les rues avoisinantes sous la stricte surveillance d’un gendarme.  En allant vers Saint-Louis de Gonzague, sur la main gauche, avant d’atteindre l’angle, on trouvait Le Nouvelliste, le quotidien dont la bonne réputation ne faisait pas de doute, puis Chez Mademoiselle Laura et Chez Lahens, deux boutiques où il faisait bon s’approvisionner. On doit dire qu’elles étaient aussi bien achalandées.

Ce matin-là, à la rue des Casernes, la tourbe en liesse se bousculait. Le rouleau compresseur sillonnait les rues de Port-au-Prince. Les gens scandaient : « Papa Fignole yo sere savon an. » L’un des slogans en date. Une période assez bouleversée.  Un jour, le leader vint rendre visite à la famille qui habitait la maison haute en face du Nouvelliste. Bon nombre d’habitants du quartier s’amassèrent devant le portail pour le voir. Il y avait une fillette de six ans qui accompagnait sa mère. Le leader fit signe à la dame de se rapprocher. Il souleva la petite et la déposa sur ses genoux. La foule disait puisqu’il aime les enfants c’est un homme au grand cœur.

Peu de temps après la fillette tomba malade. Elle était fiévreuse et refusait de manger. Elle restait accrochée à la jupe de sa tante qui vivait sous le même toit qu'elle. Sa mine blafarde inquiétait tout le monde. On l’emmena chez le docteur Métellus pour une auscultation. Ce toubib dont on disait qu’íl se servait de ses deux mains dit à la maman : Madame, je vais prescrire un antipyrétique et un vermifuge à votre fille, mais je vous assure que ce n’est pas là le problème. Vaut mieux aller voir ailleurs. « Fè yon sòti ak pitit la. Se pa maladi doktè li genyen. » La mère s’en retourna chez elle, désolée. Arrivée devant Saint-Victor et Denis (une entreprise qui vendait vitres et miroirs) à côté de sa petite maison, une surprise l’attendait.  Madame Marc, une voisine d’en face demandait à la voir d'urgence. Elle avait reçu une commission du Loa « Majistra » la concernant. « Quoi ? Tu n’y vas pas ? lui dit sa sœur Tata. Eh bien moi, j’y vais. » 

«Majistra poko ale non, dit Pierrette à Tata en la voyant arriver, m pral anonse l prezans ou.» Contrairement à la gentille dame qu’elle connaissait, Tante Tata vit une personne à la mine assez sérieuse, à l’allure masculine qui entama tout de go : « Eyy fout, gen yon dezòd ki fèt nan kay la. Y ap jwe nan jwèt ou madanm, leve pye w, yo soufle yon movezè sou tchovi a. Se pitit zantray mwen li ye, hum ! » « Jalouzi ka fè moun touye moun wi. Paske mouche gwo pouvwaa te met tchovi a sou janm li an se yon pakèt afè. Se pitit pa l ki pou te nan plas la. Hum ! » Majistra se leva, tournoya sur elle-même et secoua son ason avec virulence dans les quatre coins de la chambre. Ey ! « Ou pral kay madan Chal. Ou va di li pou l geri tchovi a ba ou touswit. »  La tante, éberluée, répondit : «Comment vais-je faire ? »  « Ey ti fanm, souke kò w, mennen timoun nan ba li. W a di l se Majistra k voye w. » Si l pa regle sa touswit, l ap annafè avè m. »

Tante Tata, sous le coup de l’émotion, traversa la rue d’un pas nonchalant. Elle réveilla la fillette qui somnolait et s’en fut chez Man Chal. Cette dernière jura qu’elle n’était pour rien dans la maladie de la petite fille qui brûlait de fièvre. «Je ne connais aucun traitement, moi. »  « Dans ce cas, je vais donner ta réponse négative à Majistra. » A l’évocation de ce nom, Man Chal pâlit et faillit tomber à la renverse. Elle appela sa servante, lui indiqua quel thé préparer et déshabilla la petite à laquelle elle donna un bain de cheval près du grand bassin de sa cour. La fillette était guérie à jamais.

Ce petit bout de rue avait de ces histoires insolites, qui troublaient tout le monde par leur incompréhensibilité.

Mankouna, une femme joviale mais crainte de tous, avait pignon sur rue après la maison de Madame Bèbè. Elle avait un sourire éclatant que soulignait ce croissant d’or posé sur l’une de ses incisives. Cet arrangement avait été fait à Lawoumann lors de son dernier voyage de l’autre côté de la frontière. Elle n’était pas trop jolie mais était pleine de charme. Son rire en cascade finissait par lui ouvrir toutes les barrières. Toujours vêtue de blanc, sa jupe longue couvrait ses chevilles.  Elle était une mambo recherchée pour ses dons de guérisseuse. Un jour, une femme débarqua chez elle en pleurs. Qu’y a-t-il ? questionna-t-elle ? Ton mari ? Une maitresse ? «On va voir ». Elle prit son ason qu’elle secoua. « Non, ton mari n’ira nulle part tant que je serai en vie. » La femme la regarda, ébahie, et commença à reprendre confiance. «Va au marché Vallières demain matin tôt. Achète un balai neuf en son nom. Achète un paquet de feuilles rale mennen vini, un paquet de feuilles basilic et du savon de lessive. N’oublie pas la petite bouteille de Pompeia et celle de Florida. Lave tout ce qu’il y a dans la maison, y compris rideaux et coussins. Commence à balayer de la porte d’entrée pour terminer sur celle qui donne sur la cour. Enlève toutes les toiles d’araignée. Puis, lorsque tu auras fini de tout remettre en place, frotte les deux paquets de feuilles dans la cuvette émaillée blanche. Verses-y les deux flacons de parfums et va te placer devant la porte d’entrée. Arrose le sol de ce mélange en rentrant à reculons et en citant le nom de ton mari. Pour finir, prends un bon bain en prenant soin de bien laver les parties intimes. »  ‘’Wa ban m nouvèl’’ .

Mèsi anpil wi, konbyen m dwe w ? demanda la dame. « M pa travay konsa, répondit Mankouna. Ale, lè tout bagay ou mache w a pot sa m merite ban mwen. » La dame partie, elle appela la couturière Tante Tata qui lui confectionnait les talismans. Elle était un peu la confidente du Mambo. Mankouna lui expliqua : ou wè madanm sa a ki fèk sot la a ? Se salòp wi ki fè nèg la t ap kite l. Li santi anba bra. Se pwòpte m voye l al fè. Mari a byen renmen l. Ou pwal wè, l ap retounen sou tèt. Kaptèn nan pa yon kaptèn dèyè pòt. Li konn gou dyòl li. Et elles éclatèrent de rire.

Un jour qu’elle avait préparé une table d’offrandes pour remercier ses Loas de leur clémence, Mona, une petite de la province qu’elle avait prise sous sa tutelle, s’était laissée aguicher par la succulence des mets. Le soir, s’étant assurée du profond sommeil de Mankouna, elle s’est empiffrée de la nourriture des esprits. Ses lèvres prirent une teinte rougeâtre et gonflèrent à éclater. Au lever du jour, nul mensonge ne saurait atténuer l’ardeur de la colère de la Mambo. Elle cria : « Yo te kab kase kou w wi tifi. Ou pat grangou. Se visye k te nan kò w. » 

Elle rentra dans son hounfor, versa de l’eau et s’agenouilla pour prier et demander pardon pour l’impertinence de Mona.

« Woyy, woyy, anmweyy, trip mwen ap koupe. Pote m sekou non », disait une femme en arrivant chez Mankouna. « Yon grenn pitit mwen genyen yo vle manje l nan menm. »

Mankouna la fit entrer et lui demanda de se calmer. Li souke ason an epi l kòmanse pale. Kisa w vle fè ? W ap pase yon kat pou w wè kote sa sòti, si se rat kay k ap manje panno kay. La dame répondit entre deux larmes et des accès de colère : «Se pa sa sèlman m bezwen. »  Ayant compris l’intention de la dame, Mankouna dit : « Madanm, isit la se Ginen nou sèvi, nou pa fè mechanste. Dayè pitit ou vivan. »  « Ou bezwen l geri, pa vre ? M pra l fè l kanpe sou de pye l byen vit. Pou kòmanse, w ap met eskapilè sa a nan kou l touttan eksepte lè l ap benyen. Demen, pase pran yon remèd m pral konpoze pou li aswè a devan bawon lè minwi sonnen bleng. »  Confiante, la dame s’essuya les yeux et partit.

Mankouna fit appeler Man Tata. Elle lui expliqua le problème et lui donna de l’argent pour aller à la Pharmacie Day qui se trouvait de l’autre côté de la rue des Casernes, presque en face de l’école Saint-Louis de Gonzague.  On y vendait des sirops pour la toux qui étaient très efficaces. Mankouna y ajoutait un peu de ses compositions faites de feuilles et d’écorces macérées dans du clairin. Le plus cocasse, c’est qu’elle versait le tout dans une bouteille marron sur laquelle elle avait tracé une croix d’indigo et accroché un ruban rouge.

La Mambo fit la confidence à son amie : « Moun nan gen yon timoun ki gen yon bronchit  epi ou tande se manje y ap manje l. Moun sa yo menm. Et c’était le rire saccadé à n’en plus finir.

Ah ! La croyance des gens ! Dire que ces sortes de personnes pullulent dans notre pays.

Depuis, mon petit bout de rue continue son train-train quotidien. Les riverains balaient la devanture de leur propriété. L’éboueur passe ramasser les petits lots de détritus. Et si par hasard on ose sortir pieds nus ou que l’ourlet de la robe pend d’un côté, Chalan ranmase w.

Gerty Suréna
Auteur


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