« Zam anlè » ! de Lo Dade, un regard sur le chancre mou du tissu urbain

Publié le 2018-12-26 | lenouvelliste.com

Dade Jean-Claudy A.K.A Lo Dade, le petit frère de Dade, la superstar de Barikad Crew qui avait trouvé la mort dans le tragique accident de voiture le 15 juin 2008 sur la route de l’aéroport, aux côtés de Dade, Katafal et Dejavoo, a visité Le Nouvelliste. En cette fin d’année, il s’est présenté pour attirer notre attention sur « Zam anlè! », sa dernière musique publiée sur la toile.

La vidéo décrit la réalité urbaine dans un refrain obsédant :

« Mwen pase lavil

Zam anlè ! zam anlè !

Lè m pase Delmas

Zam anlè! zam anlè!

Lè m pase Laplèn

Zanm anlè! Zam anlè! »

La culture des armes, de la gâchette facile ravage une jeunesse abandonnée à elle-même. Que dire des adultes ? Dans un pays où le chômage est la règle, ceux qui arrivent à joindre les deux bouts sont, pour la plupart, des brasseurs de la ville. Nombre d’enseignants dans nos institutions scolaires sont des caricatures. En effet, ceux qui avaient la passion de l’enseignement ont longtemps migré dans des pays étrangers : République dominicaine, Martinique, Guadeloupe, Canada, France, États-Unis, Chili. Bref, tout pays qui veut encore des cerveaux haïtiens recueille, à peu de frais, cette manne. Plusieurs de ces enseignants se sont faits violence pour ne pas écouter le chant des sirènes qui les appellent vers de nouveaux horizons. À la fin, ils capitulent.

La perte des repères

Tournée dans un espace emblématique de la capitale, la cathédrale Notre-Dame de Port-au-Prince, la vidéo de Lo Dade met en avant la décrépitude de la ville. Une ville sans âme, sans foi ni loi qui a oublié ses mythes, ses repères pour se ressourcer. La cathédrale en ruine témoigne de cette souffrance : ses colonnes, sa croix, ses murs, ses ruines n’ont plus voix sous le ciel et ne disent plus rien aux citadins.

Le nouvel évangile citadin trouve sa toute puissance dans les armes. Au temps des Duvalier, on appelait les armes « Kabay », c’est-à-dire un instrument qui compte et sur qui on peut compter. Cette violence qui maintenait en vie la dictature était instrumentalisée. Facilement, elle était repérable. Aussi l’État laissait-il faire ses sbires, intervenant quand il voulait mettre fin au spectacle. Le robinet du sang était contrôlable.

L’ordre établi est par nature fondamentalement violent. Voyons voir. L’État envoie la police, l’armée pour réprimer tous ceux qui manifestent contre la structure en place. Dans le jeu du rapport des forces, la violence avec tout le vernis de la civilisation s’exerce à tous les points de vue : politique, social, économique, etc.

Mais quand l’appareil d’État est détraqué, le monopole de la violence se partage sur le territoire. Conséquences : les armes ainsi que la drogue circulent librement; la démocratie se transforme en « démoncratie » ; le libéralisme économique partisan des libertés individuelles s’inspire toujours de la tendance du marché de l’offre et de la demande. Qui peut me protéger ici et maintenant ?, se demande le citoyen lambda. Plus la situation se dégrade, plus chaque jour chacun prend l’initiative personnelle pour défendre sa famille, ses biens, son quartier ou encore sa communauté.

Cette jeunesse désœuvrée, déprimée, dans son mal-être, se laisse prendre dans l’engrenage de la « démoncratie » qui ouvre la porte à tous les monstres de l’espace géographique qui explose démographiquement. Les gangs sont devenus le chancre mou du tissu urbain, ils gangrènent toutes les sphères de la société. Illustrons. Dans le football, pour le marquage à la culotte, on dit chaque homme un homme ; pour les élections, un homme, une vote ; la nouvelle formule : un homme, une arme. Pour se protéger. Pour se servir dans la jungle urbaine.

« Zam anlè ! Zam anlè ! » la nouvelle devise que chante ce jeune chanteur qui s’est illustré sur son parcours aux côtés de plusieurs figures du hip hop comme Top Adlerman, Roosevelt Saillant, Queen B. Myrna, ou encore Phantom, témoigne de ce nouvel art de vivre dans plusieurs grandes villes du monde. Que ce soit à Cararacas, au Vénézuela, à Tijuana au Mexique, à Natal au Brésil, Saint-Louis, Baltimore aux États-Unis, Port-au-Prince, les armes chantent.

Quand Lo Dade s’époumone « Zam alè ! », l’instrument qu’il brandit est son micro. Au milieu des vieilles pierres de la cathédrale parcourue par une jeune fille, un homme met en avant un keyboard pour exprimer le pouvoir de la musique sur les mœurs. Le chanteur clame haut et fort « RAP se eritaj mwen ». Une manière de dire que le RAP est le plus bel exutoire pour évacuer les émotions qui font dériver vers la violence. Ce fleuve de violence sans digue qui emporte tout sur son passage dans la fureur de « Zam alè ! Zam anlè! » à quoi conduit-elle sinon qu’à l’autodestruction.



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