Théâre / Festival / Quatre Chemins

La faute à la vie: deux femmes, un homme et des vérités à dire

Le roman « La faute à la vie » de Maryse Condé aurait pu être tout simplement l’histoire d’une Blanche et d’une Noire amoureuses du même homme. Ou seulement un dialogue entre deux femmes. Mais l’adaptation théâtrale du metteur en scène Billy Élucien a révélé un récit poignant sur la solitude, le doute, la vérité et le pardon. Les comédiennes Joane Joseph et Sylvie Laurent Pourcel ont été au cœur de cette concrétisation.

Publié le 2017-12-15 | lenouvelliste.com

Péguy F. C. Pierre

Théodora et Louise, deux femmes parfaitement différentes, à commencer par leur couleur de peau, ont pourtant aimé le même homme. Dans un huis clos de plus d’une heure, elles dialoguent, racontent et partagent des instants de vie. Dans cette intimité ouverte au public, une question : Faut-il absolument dire la vérité à un être cher ?

La scène est assez simple avec trois décors différents : le coin manger, le coin salle de bain et le coin salle de séjour, qui s’apparente à un salon. C’est dans ce dernier espace que les deux personnages, Théodora (Joane Joseph) et Louise (Sylvie Laurent Pourcel), hantés chacun par des morts, passent le plus clair de leur temps. Louise sera la première à entrer en scène. Une entrée simple pourtant très remarquée, car Louise est en chaise roulante et encore en peignoir. Son port de cou, ses membres inférieurs et supérieurs recroquevillés ne laissent plus aucun doute sur son infirmité. Commence alors son monologue. De cette parole à soi-même et à un auditeur invisible, on apprend que Louise, déjà avancée en âge, a perdu un fils et l’homme qu’elle aimait en trois ans ; la dernière nouvelle à être la cause de son AVC qui la laisse avec une mobilité réduite. Le psychologue qu’elle suit depuis peu lui a conseillé de coucher sur papier tout ce qui la trouble. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait en même temps qu’elle se plaint de Théodora, son amie et aide-soignante qui n’était toujours pas arrivée.

L’entrée de Théodora est tout aussi remarquable. Ce matin-là comme tous les autres, elle est une fois de plus en retard et entre en coup de vent dans la pièce. Elle raconte une histoire sans queue ni tête à Louise. Celle-ci se prend à son jeu et se laisse nourrir sans broncher. Théodora lui fait sa toilette, lui donne ses médicaments tout en ressassant de vieux souvenirs que Louise répète avec elle en chœur tant ses oreilles en ont déjà été rabâchées. Et au fil de leurs conversations, les deux femmes qui ont aimé Jean Joseph, pseudo-révolutionnaire pour l’une et homme sans cœur pour l’autre, se rendent compte qu’elles ne se sont jamais si bien connues après toutes ces années d’amitié que durant cette heure à huis clos. Louise avoue qu’elle a toujours su pour la relation d’amour de Théodora avec Jean Joseph tandis que celle-ci partage enfin le lourd secret de l’avortement de l’enfant de Jean Joseph. La Blanche à mobilité réduite tombe dans les bras noirs qui ont toujours été là pour elle dans un beau moment de réconciliation et de retrouvailles de leurs âmes.

Ce n’est pas tant à la profondeur de La faute à la vie qu’au jeu des comédiennes que tient la beauté de cette récréation mise en scène par Billy Elucien. Joane Joseph comme Sylvie Laurent Pourcel ont été vues dans des rôles que l’une comme l’autre n’avaient pas endossés jusque-là. Mais leurs expériences et leur immense talent ont témoigné de ce que pouvait la versatilité dans l’acte théâtral. Si Pourcel a paru certaines fois peu crédible dans sa posture de handicapée, oubliant de mieux recroqueviller un membre, ses tirades et répliques à Joane ont toujours donné le change et ont convaincu à la place. Quant à Joane, on sera heureux de la voir maîtriser mieux ses émotions, les montrer suivant le besoin de la scène, de la réplique ou du silence à garder. Il a toutefois été préférable de la voir débordante de vie que trop morbide pour une jeune femme des Caraïbes que la vie n’a jamais gâtée.

La faute à la vie est l’une de ces représentations qu’il ne fallait pas manquer à Quatre-Chemins. Et la proposition que Billy Elucien en a faite au public confirme ses talents de plus en plus marqués pour la mise en scène et la direction d’artistes. Pas de doute, son travail a fait honneur au titre d’invité d’honneur de Foudizè Théâtre à cette 14e édition de Quatre-Chemins.



Réagir à cet article