Les défis de restituer le patrimoine africain dans l’anthropologie et la muséologie françaises : le cas d’Haïti

La semaine du patrimoine initiée par l’Institut français en Haïti et la Fokal s’est clôturée de fort belle manière le samedi écoulé au Centre d’art. Et pour cause. André Delpuech, directeur du Musée de l’Homme, a marqué les esprits avec sa présentation « L'Afrique dans les Amériques : les impensés de l'anthropologie et de la muséologie françaises».

Publié le 2017-10-31 | lenouvelliste.com

Péguy F. C.Pierre

André Delpuech, qui a été responsable des collections des Amériques au musée du quai Branly durant 12 ans, est tout indiqué pour renseigner sur la question. En sa qualité de conservateur général du patrimoine, il a justement expliqué comment un large désintérêt est observé jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle, pour les sociétés afro-américaines. Sont considérées comme telles par l’anthropologie, plus particulièrement l’anthropologie française, ces sociétés issues de l'esclavage transatlantique dans ce que l'on appelait les «Vieilles colonies», à savoir la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, mais aussi Haïti, également ancienne colonie française. « À l’époque, une ethnographie de sauvetage est mise en place pour sauver les populations autochtones, dites pures et en voie de disparition, souligne André Delpuech. Les sociétés afro-américaines sont considérées comme abâtardies, trop christianisées. » Cette obnubilation pour l’ethnographie de sauvetage est d’ailleurs à l’origine de nombreuses missions chez les autochtones, dont celle dirigée par Claude Lévi-Strauss auprès des Indiens Bororo en Amazonie, au Brésil.

Très tôt pourtant, il y a eu un intérêt pour la collection de pièces Taïnos, notamment du père Charlevoix en 1776. Il y aura même un petit musée, Le Cercle des Philadelphes, au Cap Français (actuel Cap-Haïtien) entre 1745 et 1790. Malgré la création de plusieurs musées entre le 18e, le 19e et la fin du 20e siècle, peu de place sera faite aux collections afro-américaines. C’est le cas lors de la première exposition, l’esclavage est complètement absent, sauf une évocation de la personne de Victor Schœlcher qui est présentée comme un sauveteur. À part les marrons, rien ne représente les Antilles, notamment Haïti.

Cette occultation a causé que fort peu de collections ethnographiques liées aux sociétés antillaises et guyanaises ont rejoint les musées français; seuls les objets archéologiques précolombiens ont été quelque peu récoltés, comme témoins de peuples amérindiens autochtones. Les créations contemporaines issues de ces mêmes sociétés n’ont pas connu un meilleur sort: l'art haïtien se retrouve complètement sous-représenté dans les musées nationaux français, et quasi inexistant dans des espaces comme le Centre Pompidou ou le musée du quai Branly. Seuls quelques «assons» du culte vaudou y trônent, et de rares œuvres, comme celle de Patrick Vilaire commandée pour la célèbre exposition «Les magiciens de la terre». L'on s'interrogera d'ailleurs de savoir où ces arts caribéens contemporains devraient avoir leur place aujourd'hui, selon une note du Centre d’art.



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