PNH: Léon Charles sort une nouvelle fois par la petite porte                         

Publié le 2021-10-22 | lenouvelliste.com

Avec Léon Charles, l'adage se confirme : sa k rive yon fwa, ka rive de fwa. Il a démissionné et repris la petite porte, 16 ans après son précédent échec au poste de directeur général de la Police nationale d'Haïti (PNH). M. Charles, pour le pire, entrera dans les annales de l’histoire de l'institution policière. Il est le seul ex-DG à redevenir DG, par la seule volonté du président Jovenel Moïse, en violation de la loi créant la PNH. Il est aussi le seul, en poste, lorsqu’un président, Jovenel Moïse, livré par sa garde rapprochée, s’est fait assassiner, chez lui, dans sa chambre à coucher. Le DG Charles, omniprésent dans la presse pour informer de la traque des assaillants colombiens et d’autres suspects de cet assassinat crapuleux, n’a jamais dit publiquement que le président Moïse lui avait demandé de l’aide, de voler à son secours avant de mourir.

Léon Charles, incapable de sauver la vie du président de la République, avait vécu une humiliation, un terrible moment de solitude, au Cap-Haïtien, lors des funérailles de celui-ci. Hué, copieusement insulté, M. Charles a même été traité d’assassin par des partisans du feu président Moïse. Il a quitté le site où Jovenel Moïse est inhumé en trombe, peu après l’évacuation à la hâte de la délégation américaine, menée par l’ambassadeur des États-Unis à l’ONU, Linda Thomas Greenfield. Léon Charles a fait le dos rond face à cette avalanche de critiques et d’insultes. L’homme avait développé la faculté d’être imperméable aux critiques à mesure qu’il collectionnait les revers.

En mars 2021, le DG Charles assiste en première loge à un carnage, une défaite, ce qui marquera le début d’une ascendance totale des gangs du G-9 sur la PNH. Cinq policiers de la GIPNH (Swat team), une unité d’élite, pris au piège à Village-de-Dieu, se sont fait massacrer par le gang de Izo. Les images de cadavres mutilés, l’exposition triomphale des armes et d’un blindé saisi par les bandits, des jeunes et gamins pauvres lourdement armés ont fait le tour du monde. La détresse des familles, les gémissements et supplications de mères accrochées à l’espoir de retrouver les cadavres de leurs proches ont ajouté une dimension encore plus tragique à ces événements. Au lieu d’œuvrer à récupérer les cadavres ou ce qui en restait pour donner sépulture à ces braves, morts au front, la PNH, sous Léon Charles, s’était arrangée pour récupérer le blindé dans lequel ces derniers étaient coincés par des bandits qui les canardaient.  Sur les réseaux sociaux, une avalanche d’insultes, d’expressions d’indignation et de colère s’est déversée sur M. Charles.

La PNH n’a pas pu prendre le contrôle de Village-de-Dieu, lieu de séquestration d’une bonne partie des victimes du kidnapping. Au lieu de se tenir droit dans ses bottes, d’assumer ses responsabilités en tant que chef, Léon Charles s’est cherché et trouvé en l’inspecteur général Carl Henry Boucher un bouc émissaire. Carl Henry Boucher, dont l’équipe était chargée des renseignements et du déroulement des opérations via des drones, est livré aux loups. Les pleurs du gradé, jeté en isolement à l’Inspection générale de la PNH, ont fait voler en éclats le peu, si tant il en restait, de cohésion au sommet d’une institution où la solidarité de corps est un concept aussi vide qu’un œuf écrabouillé après les Pâques, où les crocs-en-jambe sont devenus la règle.

Après la déroute de Village-de-Dieu, une mécanique de la défaite s’est embrayée. Entre avril et mai, toutes les antennes de la PNH, de Duvivier au Carrefour Hasco, en passant par Portail St-Joseph, au bas de la ville, sont tombées entre les mains des gangs. Leur emprise s’est étendue au point qu’ils ont poursuivi les kidnappings et des raids sur la route de l’aéroport, lieu de la plus importante concentration d’entreprises à Port-au-Prince et en Haïti.

Le DG Charles, fort en parole, avait promis le feu de l’enfer aux bandits, dont Jimmy Chérizier, alias Barbecue, le chef de G-9. Mais il devenait évident qu’il n’avait plus la confiance des troupes ni les moyens adéquats pour inquiéter les gangs. Après une succession d’échecs, d’opérations pour isoler les gangs en posant des containers dans des artères importantes, M. Charles a vécu une autre période de grande solitude. Le 1er juin 2021, lorsque les gangs de Izo et Ti Lapli d’un côté et Chrisla de l’autre se sont déclarés la guerre, personne ne se doutait que la PNH allait assister impuissante à la scission de fait d'Haïti pendant deux longs mois.

Port-au-Prince, la capitale, est restée coupée des quatre départements du grand Sud jusqu’à la trêve décidée par les gangs pour raison humanitaire au lendemain du séisme qui a ravagé le grand Sud le 14 août 2021.  Sans crier gare, les gangs d'Izo et de Ti Lapli  ont repris le collier. Ils kidnappent à tour de bras, rançonnent les usagers de la route de Martissant, tuent impunément et violent cruellement des femmes qui, de plus en plus, trouvent le courage de raconter l’horreur qu’elles ont subi. La circulation des hommes et des marchandises, grandement compromise à cause de l’insécurité, a provoqué depuis plusieurs mois maintenant des pénuries d’essence.

La PNH de M. Charles n’est pas parvenue à sécuriser la périphérie des terminaux pétroliers. Les gangs volent comme bon leur semble les camions de marchandises. Ils se sont mis au commerce du gaz.  Après d’autres grèves, celle des 18 et 19 octobre contre l’insécurité a trouvé un Léon Charles grandement fragilisé. Le 17 octobre, le chef de la PNH a vécu en direct, aux côtés du Premier ministre Ariel Henry l’affront par les gangs. Ni le PM ni le DG n’ont pu arriver au bout de leur intention de fleurir la tombe du père de la Patrie, Jean-Jacques Dessalines, à Pont-Rouge. Sous un déluge de balles, le DG Charles, le PM Henry et d'autres officiels ont détalé comme des lapins. Le chef de gang Jimmy Chérizier, lui, a paradé à Pont-Rouge. 

La veille, le samedi 16 octobre, Léon Charles, appuyé par les Américains, a vécu en première loge une autre grande crise, le kidnapping de 17 étrangers, dont 16 Américains et un Canadien par le gang des 400 Mawozo. Le chef de gang a même menacé de les exécuter si ses exigences ne sont pas satisfaites. La veille, le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, s’exprimant sur la situation des Américains kidnappés, avait estimé qu’il est insoutenable que des zones de Port-au-Prince soient contrôlées par des gangs.

À la tête d’une institution en charge de la sécurité publique, Léon Charles a vécu en direct les convulsions politiques et l’effondrement de l’Etat. En onze mois, M. Charles se donne au moins un satisfecit: le démantèlement de Fantom 509, une dangereuse excroissance, un groupe violent aux activités douteuses qui compte dans ses rangs des policiers au passé douteux, irrespectueux de la vie et des biens d’autrui. M. Charles sort une nouvelle fois par la petite porte, comme il l’avait fait en juillet 2005 sur fond d’une insécurité grandissante. 

Léon Charles était incapable de ramener le calme à la capitale après le déclenchement de « l'opération Bagdad » le 30 septembre 2004. Durant ses seize mois de commandement, Léon Charles a surtout été affaibli par les effets de la guérilla urbaine et le phénomène de kidnapping qui rythment le quotidien dans la capitale. Il a désespérément combattu l'insécurité, surtout après le don de matériel (véhicules et gilets pare-balles) reçu de l'ambassade américaine à Port-au-Prince. L'ancien responsable des gardes-côtes s'en va en laissant une capitale en proie à l'insécurité.

Plus d'un millier de personnes et une cinquantaine de policiers ont été tués au cours des derniers mois, alors que des bandits réclament des sommes astronomiques en échange de la libération de personnes kidnappées, avait écrit Le Nouvelliste à l’époque. En 2021, la situation est terrible. M. Charles a remis son tablier sur fond de réprobation quasi générale de sa performance. De nouveaux alliés du Premier ministre Henry, comme le Secteur démocratique et populaire, avaient ouvertement demandé la démission du chef de la police choisi par Jovenel Moïse. 



Réagir à cet article