Haïti: Ariel Henry… y a-t-il un pilote dans le cockpit ? 

Publié le 2021-10-22 | lenouvelliste.com

Le mercredi 20 octobre 2021, les enfants ont repris le chemin de l’école, le grand commerce ses activités, sur fond de pénurie d’essence. Rien n’indique que la zone métropolitaine et plusieurs villes du pays -- à l’initiative de syndicats de transport en commun et d’autres groupes organisés -- ont fait la grève pendant deux jours pour forcer les autorités à lutter contre l’insécurité, contre le kidnapping.

Ni le Premier ministre de facto, le Dr Ariel Henry, ni le chef de la police, Léon Charles, n’ont pris acte de la colère qui gronde pour que l’on tienne en respect les gangs, comme ceux, qui, au Pont-Rouge, le 17 octobre, les avaient fait détaler comme des lapins à coups de fusils automatiques sans fleurir le mausolée du père fondateur de la patrie, l’empereur Jacques 1er.  Le compte Twitter du Premier ministre Henry, chef du Conseil supérieur de la police nationale (CSPN), a d’autres actualités comme la signature d’un contrat qui fait foncer certains sourcils pour la construction d’un nouveau pont sur la rivière Grand’Anse ou ces sympathies  au peuple américain après le décès du général Colin Powell, 84 ans, ex-secrétaire d’Etat américain.

Sans savoir si le silence ou l’indifférence des chefs est agrémenté d’apartés dans lequel on revisite Paul Misraki, auteur en 1935 de « Tout va bien madame la Marquise », un autre groupe de professionnels, l’Association de chauffeurs de produits pétroliers haïtiens (ACPPH), a remis une couche en  confirmant dans la presse l’entrée en grève ce jeudi. La cause est la même: pour dire non à l’insécurité.

Les transporteurs de produits pétroliers vivent avec la peur au ventre, sont kidnappés quand ils ne sont pas tués, a témoigné le porte- parole de cette association, Jean Jacquelin Dupré. « Nous n’avons pas la sécurité pour travailler », a-t-il confié à radio Kiskeya. Ce débrayage qui ajoute encore plus de nervosité chez les consommateurs, dont des chauffeurs de moto taxi qui ont bloqué des routes à Port-au-Prince et dans d’autres villes de province ce mercredi, a une cause connue depuis un bail par le Premier ministre Ariel Henry, le chef de la police, Léon Charles, les ministres de la Justice et de la Sécurité publique, du Commerce et des Finances. L’insécurité autour des terminaux, le vol devenu ces dernières semaines systématique des camions transportant des produits pétroliers ont été exposés avec les préoccupations et exaspérations par des acteurs de l’industrie pétrolière.                       

L'Association des professionnels du pétrole (APPE), il y a plus d’un mois,  dans une lettre en date du 7 septembre 2021, avait attiré l’attention du ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Rockefeller Vincent, « sur la situation d’insécurité qui compromet le chargement des camions dans les terminaux pétroliers ». « Les compagnies pétrolières travaillent dans des conditions de sécurité très dégradées et sont à la limite de ce qu’elles peuvent faire pour assurer la sécurité de leurs personnels, de leurs installations et pour continuer de ravitailler leurs clients et permettre ainsi le fonctionnement de l’économie du pays », lisait-on dans la lettre de l’APPE. « Tout en reconnaissant les difficultés du moment, c’est un véritable appel à l’aide que l’APPE lance aux autorités  du pays pour garantir le libre accès aux terminaux pétroliers », selon cette lettre signée par Randolph Rameau, président de l’APPE.  Les entreprises, via des associations patronales, avaient elles aussi sollicité une rencontre.

« Nous faisons appel à votre disponibilité afin d’organiser une rencontre dans les meilleurs délais pour discuter des problèmes relatifs à l’approvisionnement de produits pétroliers stratégiques, affectant tous les secteurs de la vie nationale sans exception », avaient écrit les responsables de l’ADIH, de la CCIO et de l’Amcham.

« La situation actuelle, qui ne peut être caractérisée que comme catastrophique, s’aggrave chaque jour.  Le cours naturel des choses nous emmènera droit vers une catastrophe économique et sociale sans précédent. Nous nous devons donc de tirer la sonnette d’alarme, de partager avec vous les réalités du secteur, les prévisions sombres et conséquences qui nous attendent tous, mais aussi certaines pistes de solution, afin que votre gouvernement puisse faire des choix jugés appropriés en connaissance de cause », avaient indiqué les signataires de cette lettre en date du 1er octobre 2021.

La rencontre a eu lieu, des promesses ont été faites, comme ce mercredi par le directeur du BMPAD, Ignace St Fleur, sur Scoop Fm, pour la création d’un task force en vue de se pencher sur le grave problème de sécurité à l’origine du débrayage annoncé des transporteurs de produits pétroliers. Cependant, le PM Henry et l’appareil de sécurité publique ne peuvent plus faire illusion.                                   

La claque Blinken

Après la caricature dans le Washington Post montrant des gangs armés de fusils automatiques américains et d’une machette avec en légende «  le nouveau gouvernement intérimaire d'Haïti », le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, interrogé par des journalistes, dont celui de Reuters à Quito, en Équateur, sur la situation des 16 américains et du Canadien kidnappés depuis samedi, a qualifié d’insoutenable le fait que des gangs contrôlent des parties de Port-au-Prince.

Les gouvernement des États-Unis se focalise sans relâche sur le kidnapping de ces 17 personnes, dont 16 ressortissants américains, et est communication constante avec la PNH et l’église des missionnaires, a confié Antony Blinken à des journalistes à Quito, en Équateur pendant une rencontre avec le chancelier de ce pays. «  Malheureusement, c’est aussi un indicatif d’un problème plus large et c’est la situation de la sécurité qui est tout simplement insoutenable », a dit Antony Blinken, en référence à des gangs qui contrôlent des parties de Port-au-Prince.                                       

 SDP donne un ultimatum au PM Henry 

Entre-temps, ce mercredi aussi, le Secteur démocratique et populaire (SDP), qui s’est jeté dans les bras du PM Ariel Henry, s’est fendu d’un ultimatum. En application de l’accord du 11 septembre, le PM Henry à jusqu'au 1er novembre pour mettre en place un « gouvernement de consensus » et renvoyer le DG de la PNH, Léon Charles. Sinon, a dit Me André Michel, « le SDP sera sur le macadam, à côté du peuple haïtien pour demander l’application de l’accord du 11 septembre ».

«  Nous condamnons le retard dans l’application de l’accord. Le peuple ne peut plus attendre », a soutenu l’ex-sénateur Nènel Cassy du SDP, structure vertement critiquée pour avoir rejoint Ariel Henry que l’on présente comme pion de l’ex-président Michel Martelly et exécuteur du testament politique du feu président Jovenel Moïse. L’ex-sénateur du Sud Yvon Feuillé y est allé lui aussi de ses tacles et avertissements au PM Henry. « Il refuse de mettre l’accord en application. Personne ne restera les bras croisés alors que le pays est en train de dépérir », a dit l’ex-sénateur, qui a prévenu, sur radio Kiskeya, que sa « patience est presque à bout ». 

En interview au Nouvelliste la semaine dernière, le Premier ministre Ariel Henry avait indiqué que le nouveau gouvernement serait mis sur pied dans quinze jours. Pour le moment, personne ne sait si cette envie ou ce projet s’achoppe à l’appel des Américains à ce qu’il y ait un gouvernement issu d’un large consensus avec des acteurs politiques et de la société civile ou si on est à l’heure des grandes manœuvres, des tensions provoquées par la réparation du pouvoir, des duperies, des doubles jeux alors que le PM Henry boucle ses 90 jours au pouvoir, sans résoudre les problèmes qui minent la vie des Haïtiens: insécurité, carburant, lutte contre la pauvreté, relèvement du grand Sud après le séisme…au point que l’on se demande s’il y a un pilote dans le cockpit de l’avion Haïti… 



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