Arrêtons l'horreur, des enfants nous regardent

Publié le 2021-04-22 | lenouvelliste.com

J’avais 12 ans lorsque nous accueillimes la première télévision noir et blanc à la maison. Cette source nouvelle de divertissement (5 heures par jour) faisait l’objet d’une grande surveillance parentale. Mes parents étaient les sentinelles de la censure. Il fallait éviter de m’exposer aux mauvaises mœurs et à la violence, contenues dans certains programmes. 

Malgré le fait que ce fut une société de l’apparat, cela a, sans doute, maintenu un semblant d’idéal. Cela a peut-être gardé la référence à quelques repères sociaux, même si nous n’étions pas foncièrement une société tenant compte du bien-être du plus grand nombre, au moins, nous faisions comme si… 

Mais depuis peu, c’est la pagaille. La porosité de nos valeurs a fait céder les digues morales et éthiques de notre société. Coulent à flots la férocité et l’inhumanité ! Avec la montée des eaux de l’insécurité, dans quelle arche irons-nous nous abriter ? Comment arrêter ce cafouillis qui se déroule devant les yeux de nos enfants et qui s’installe comme la pédagogie de la débauche et du chaos, à l’école de la perdition ? 

L’utilisation de la violence armée a toujours été, est notre didactique de résolution de conflits. Depuis 1806, les enfants, de génération en génération, se sont toujours montrés bons élèves. Certains comme Duvalier se sont distingués comme premier de classe. Aristide, lauréat de sa promotion. Martelly, Jovenel, des apprentis. 

 Tout au long de notre histoire, nous avons montré à nos enfants l’exemple des bandes armées et des milices, servant d’exécutants de basses besognes et utilisés comme forces répressives et punitives, pour les secteurs politiques et économiques du pays.  

Cependant, ces dernières décennies, nous avons sauté la clôture de l’horreur pour tomber dans la cour de la monstruosité. L’accélération est vertigineuse.  

Je vous invite à vous rappeler qu’en 1986, arrivés à l’université de la démocratie, l’euphorie nous a poussé à légitimer, sans penser aux effets sur nos enfants, du spectacle des scènes de dechoukaj des macoutes brûlés vifs, en pleine rue et de leurs cadavres portés en triomphe.  

Nous avons toléré nos amis militaires, dans leur quête de pouvoir et de richesse, entamer, leurs différents chapitres de coups d’État (cinq de 1988 à 1990, en comptant celui de Lafontant), les massacres, les grèves réprimées dans le sang, ainsi que leurs régiments de Zenglendos, attachés, ninjas et Fraph, de la horde de crapules en uniforme kaki ou en civil. Nos enfants ont appris la leçon de ce qu’il fallait faire quand on veut être  «chefs» pour contrôler les ports et frontières ouverts au trafic, pour rançonner la population, et faire mainmise sur les caisses de l'État. 

Lavalas prit la relève. L’armée fut définitivement remplacée par les baz qui graduèrent en chimè ou en « faux policier », pour constituer des gangs sous la direction de macabres meurtriers, rapidement réduits en macchabées : Ronald Kadav, Labanyè, Kolibri, Dread Wilme, Bwa Lyann, Gwo Fefe, Grenn Sonnen… tous avaient leur lot d’exactions et leurs actions sont parvenues jusqu’aux oreilles chastes de nos enfants constatant de leurs yeux les cadavres des victimes, sur le chemin de l’école. 

 Aujourd’hui, sous Tèt Kale, les gangs armés terrorisent, volent, violent, participent à des rapts et tuent en toute impunité. Tout cela, au vu de nos enfants, qui sont des buvards. Un enfant haïtien grandit avec l’horreur et l’atrocité comme mentors.  

Comment rescaper nos enfants de ce tumulte ? Quelle approche devrait soutenir la société haïtienne pour prévenir nos jeunes contre la tentation du banditisme ? Comment la presse en particulier peut-elle éviter de jouer le jeu des bandits, et en faire des héros aux yeux de nos enfants ? Également, comment pourra-t-elle, tout en sauvegardant le devoir d’information, un des fondements essentiels de toute société démocratique, éviter de devenir les instruments ou les porte-parole des bandits ? Comment les reporters comptent s’y prendre pour respecter la dignité des victimes et éviter d’accentuer la terreur par des reportages sur les bandits ? Pourquoi certains médias diffusent-ils les messages, les menaces et contenus illégaux des bandits à travers les réseaux sociaux, accessibles à nos enfants ? 

Le banditisme et la violence ne sont pas des événements nouveaux en Haïti mais leur présence et leur traitement dans notre quotidien et à travers les médias traditionnels et ceux du web donnent une dimension nouvelle aux deux phénomènes. Aujourd’hui, le banditisme se pratique à visière levée : Bandi legal ! 

Depuis l’assassinat et la profanation du cadavre de l’empereur, et à travers les nombreux traumatismes subis dans notre histoire, nos enfants apprennent à se surpasser dans la répugnance. Haïtiens, Haïtiennes, arrêtons ce spectacle interdit aux moins de 18 ans, car nos enfants nous regardent. 



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