CINEMA/DISPARITION

En évoquant avec Arnold Antonin la figure de Idrissa Ouedraogo

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

Publié le 2018-03-05 | Le Nouvelliste

Culture -

Pourquoi les créateurs séduisent tant ? Est-ce parce qu’ils sont producteurs de sens ? Effectivement, le créateur de mots ou d’images fait passer des sensations. C’est ce que j’ai compris en apprenant, après le décès du cinéaste burkinabè Idrissa Ouedraogo survenu le 18 février 2018, que « plusieurs de ses films se passent dans le milieu rural, dans la famille, dans l’intime ». Au mot intime, j’ai aussitôt pensé à Jacques Doillon, cinéaste français dont les films se déroulent invariablement dans un cadre intime, à l’intérieur d’une maison, dans la chambre à coucher avec le minimum même dans le casting.

Deux personnages peuvent traverser le film. Là s’arrête la comparaison. Alors, désirant connaître davantage l’importance du travail d’Idrissa Ouedraogo, j’ai jugé utile de m’adresser à un autre réalisateur, un Haïtien qui l’a bien connu. Arnold Antonin s’est spontanément prêté à cet exercice.

Avant de lui donner la parole, j’ai été frappé dans le parcours d’Idrissa Ouedrago que non seulement il avait reçu une solide formation cinématographique—études au VGIK (Institut fédéral d’État du cinéma) de Moscou, à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC-Femis) et à la Sorbonne, Paris I, où il obtient un DEA de cinéma en 1985. Auparavant, il avait fréquenté dès 1977 l’Institut africain d’études cinématographiques (INAFEC) de Ouagadougou—mais également il fonda en 1981 une société de production, « Les Films de l’Avenir », muée plus tard en « Les Films de la plaine ». Autant dire que, pour faire du cinéma, il faut se doter de moyens.

Fespaco, lieu de rencontre

Arnold Antonin parle ainsi de ses rencontres avec Idrissa Ouedraogo : « Je l’ai connu à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso en 1991. »

C’était bien sûr au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) où le cinéaste burkinabè avait été récompensé en 1981 pour sa fiction « Poko », film avec lequel il débuta sa carrière. Le FESPACO lui attribua, en effet, le prix du meilleur court-métrage. Il n’y avait pas meilleur booster pour passer au stade supérieur. Sur cette lancée, Idrissa Ouedraogo réalisa, en 1990, « Tilaï », long-métrage, transposition d’une tragédie grecque dans l’Afrique contemporaine. Le film « triomphe au Festival de Cannes et au FESPACO, qui le récompense de l’Étalon de Yennenga ». Avec donc ce Grand Prix du jury obtenu à Cannes, c’est la consécration et la récompense de l’effort d’un inlassable passionné du 7e art qui, déjà en 1986, réalisa son premier long-métrage « Yam daabo » (« Le Choix »), suivi en 1988 de « Yaaba » (« Grand-mère »).

Arnold Antonin rappelle que, malgré la présence de Blaise Compaoré qu’on considérait comme l’un des responsables de la disparition de Thomas Sankara, Ouagadougou était la capitale du cinéma africain et le FESPACO l’une des plus belles fêtes du 7e art. Le cinéaste haïtien, primé lui aussi au FESPACO trois fois de suite, se livre à une description environnementale du siège du festival : « La place principale était ornée d’un monument au cinéma et a été baptisée Place du cinéma. Il y a une rue où il y a les monuments en bronze plus grandeur humaine de tous les grands du cinéma et l’un d’entre eux était Idrissa Ouedraogo. »

Ouaga est aussi le lieu de rencontre des intellectuels africains, fait remarquer Arnold Antonin qui côtoya le Sénégalais Sembène Ousrnane, cinéaste et écrivain, auteur des romans « Les bouts de bois de Dieu », « L’Harmattan » et « Voltaïques ». Il y rencontra une autre grande figure de la littérature africaine, l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, connu pour les romans à succès « En attendant le vote des bêtes sauvages », « Monnaie, outrage et défis » et « Allah n’est pas obligé ». Kourouma avait séjourné en Haïti. Les deux écrivains ont passé l’arme à gauche.

Idrissa, la grande référence

Arnold Antonin est affirmatif : « Avec Gaston Kaboré, directeur d’une école de cinéma créée par lui-même, Idrissa était la grande référence du cinéma et de la culture burkinabè. » Après avoir gagné le Grand Prix du festival de Cannes pour « Tilaï », le cinéaste devint célèbre. Il gagna aussi l’Etalon d’or du Yennenga au FESPACO pour encore « Tilaï ». La liste des distinctions obtenues par Idrissa Ouedraogo est impressionnante.

La particularité de son cinéma

Il avait reçu une solide formation acquise à Moscou et à Paris après avoir débuté des études de cinéma à Ouaga, comme précisé plus haut. « C’était un homme réservé, souligne notre interlocuteur. On l’a accusé des fois d’avoir été proche du pouvoir, d’avoir occupé des fonctions officielles. C’était un artiste sensible aux problèmes de son peuple. Son cinéma met en valeur le monde rural, on le voit dans " Samba Traoré " et dans " Tilaï ". Même les paysages arides et pauvres prennent de la beauté devant sa caméra. Il n’a jamais fait de cinéma carte postale. »

Importance du temps

Arnold Antonin identifie le temps comme un facteur important dans le cinéma de Idrissa Ouedraogo : « Son cinéma donnait beaucoup de valeur à la durée du temps. Par exemple, " Tilaï " commence avec cet homme qui avance dans ce paysage de broussaille qui n’en finit pas et où il se perd à l’horizon. C’est très différent du cinéma hollywoodien et d’un certain cinéma européen. »

Concrètement, selon le cinéaste haïtien très touché par sa disparition, le cinéma de Idrissa Ouedraogo questionne les valeurs traditionnelles par rapport au mariage mais tout en mettant en relief des valeurs telles que l’amour et l’amitié, bien que dénonçant le mariage forcé, de convenance, les tabous. « Ses productions sont filmées dans la langue du Burkina Faso et sous-titrées dans les langues étrangères », relève-t-il.

Le meilleur souvenir de Ouaga

Le cinéaste haïtien conserve le meilleur souvenir du Burkina Faso, le pays des hommes intègres : « Un pays calme, doux, où l’on arrachait au désert tous les jours quelques morceaux (du désert) qu’on transformait en oasis. » Il se souvient avoir mangé les meilleures papayes et fraises dans ce pays du Sahel. Il laisse courir le regard sur le trafic et le peuple : « Malgré le chaos urbain, Ouaga est la ville où il y a le plus de vélos (motos, mobylettes) après Pékin, plus qu’à Port-au-Prince. »

« Cependant, les Burkinabé, hommes et femmes, sont d’une gentillesse et d’une hospitalité sans pareille. Comme les paysans haïtiens d’autrefois », confie un Arnold Antonin admiratif. Il est touché par les attaques terroristes (Ouaga a été secouée en ce début de mars par deux attentats meurtriers à l’état-major de l’armée et à l’ambassade de France).

Jean-Claude Boyer Dimanche 4 mars 2018 Auteur

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