La sculpture en Haïti : rendre visible l’invisible (I)

Mémoire

Publié le 2018-03-07 | Le Nouvelliste

Culture -

Bien que certaines religions l’interdisent, la plupart d’entre elles ont cherché et cherchent encore à confectionner des effigies permettant d’honorer et de rencontrer la divinité. Cette tradition a été à l’origine de remarquables expressions artistiques avec la religion comme source d’inspiration. Déjà du temps de Platon, les penseurs cherchaient à justifier la création de telles formes intelligibles et concluaient que c’est sur elles que se fonde l’immortalité de l’univers des divinités de toutes traditions religieuses. Le vaudou ne faisant pas exception, il n’est point surprenant de trouver en Haïti des corps de métiers ou des individus qui ont inventé et inventent encore divers objets de dévotion.

En Haïti, on sait que la religion populaire étint longtemps frappée d’ostracisme, ses adeptes ont utilisé des astuces (vèvès éphémères, images et statues de saints catholiques) pour représenter les lwa. Mais c’est véritablement avec la découverte des peintures d’Hector Hyppolite et des sculptures de Liautaud que le grand public a réalisé que, dans le vaudou, il y avait des expressions artistiques essentielles, autres que la musique et la danse. Les dernières décennies l’ont prouvé davantage avec la découverte de murales et de sculptures en utilisant des matériaux les plus inattendus. Ce sont des sculptures très variées dans la forme et souvent d’allures étranges. De tels objets, qui ont pour fonction d’incarner l’esprit invoqué, ont longtemps été considérés péjorativement comme des fétiches ou comme emblématiques d’une religion démoniaque.

Les variations dans la forme de ces sculptures illustrent parfaitement comment la manière de représenter les esprits est indissociable des techniques pratiquées par les artistes/artisans ainsi que du contexte dans lequel ceux-ci travaillent. La qualité obtenue étant variable, les puristes ne manquent jamais de demander s’il est possible que de telles effigies produites par l’homme puisent figurer, même grossièrement, la divinité, le spirituel.

Pour répondre à une telle interrogation, on pourrait avancer que ces objets sont des symboles, des formes plastiques qui signifient toujours un contenu qu’elles transcendent. Sorties de l’inconscient, elles manifestent à l’intelligence une réalité invisible. Si elles émergent d’un songe de l’artiste, elles deviennent synthèse de sa pensée et des aspirations de sa conscience.

Dans certains cas, ces formes sont guidées ou même dictées par des traditions lointaines. C’est ainsi que l’on trouve dans les temples vaudou des objets dévotionnels qui viennent de traditions africaines et aussi de traditions qui étaient celles des premiers habitants de l’île, les tribus du caribéen ancien. Rassemblés généralement autour de l’autel du péristyle (le pé), ces objets peuvent figurer, comme l’a écrit Derek Walcott (1930-2017), poète antillais de l’île de Sainte-Lucie : « La restauration de nos histoires brisées… »

Intimement liés à l’histoire, à toute l’histoire de l’esclavage, il y a ces personnages créés dans le cadre de sociétés secrètes qui depuis la période coloniale entretiennent un sentiment de peur dans l’imaginaire collectif. Selon Willy Appolon, philosophe et psychanalyste né à Port-au-Prince, ces sociétés secrètes auraient la « garde » du vaudou. Mais au-delà de cette valeur spirituelle, elles exercent des fonctions judiciaires et de gouvernance dans les communautés où elles sont établies.

À cause de leur présence impressionnante, soldatesque, leur taille, leur odeur, quelquefois on peut difficilement considérer ces personnages comme des poupées. Pourtant, comme des poupées, ils sont faits de toile, généralement noire et rouge, enduite de cire, ornée de miroirs et rembourrés de chiffons et de paille. S’ils se ressemblent en apparence, ils ont chacun des attributs dont la lecture n’est pas évidente, mais qui pourtant sont censés dire leurs penchants et le passé de ceux qu’ils semblent vouloir représenter. Certains sont debout et d’autres assis, certains sont amputés, d’autres pas. Selon ce qui nous a été dit, ces personnages portent des noms qui disent l’organisation des pouvoirs à l’intérieur de ces sociétés, car le sens véritable de ces figures "Bizango" n’est connu que de ceux qui les ont commandés et de ceux qui les ont créés en secret.

Fabriqués et gardés hors des circuits commerciaux, ils ont par conséquent été très rarement vus par le grand public. Maintenant qu’ils sont connus, grâce à des expositions itinérantes, maintenant qu’on en sait davantage sur leur construction, il est possible de faire un lien pour comprendre plus clairement les productions des artistes de la grand-rue, eux aussi régulièrement exposées localement et internationalement.

Gérald Alexis Auteur

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