200e anniversaire de l'expédition des Cayes

Publié le 2016-04-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Alin Louis Hall Loin de verser dans une adoration béate ou encore loin de tout échafaudage politique, il faut rejeter ce que les pères fondateurs ont fait de répréhensible et apprécier à leur juste valeur leurs gestes pour l’épanouissement des libertés en Haïti et ailleurs. En évitant tout panégyrique à sens unique, l’accueil que Bolivar reçut dans la ville des Cayes doit être plaçé dans son contexte géopolitique et idéologique. Dans ce cadre, un seuil d’irréversibilité politique a été franchi grâce à la solidarité du général Marion à Bolivar. Il fallait à tout prix repousser les puissances esclavagistes de l’époque le plus loin des rives haïtiennes pour consolider les idéaux du 1er Janvier 1804. Haïti s’est fait le sponsor de la construction d’un projet alternatif de société loin de l’esclavage et de la colonisation. C’est avec cet état d’esprit qu’il faut juxtaposer Duvalier, un nain, qui vota pour expulser Cuba de l’OEA en 1962 au général Marion, un titan, qui présenta le bolivarisme sur les fonts baptismaux en 1816. Quelle ignominie de se mesurer aux vingt-cinq Mulâtres ou gens de couleur, onze Noirs et un Blanc, Pierre Nicolas Mallet, alias « Mallet Bon Blanc », qui prononcèrent l’indépendance aux Gonaïves. « Parce qu’un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir ». (1) Nous ne pourrons aborder sereinement les défis de demain si nous ne nous inspirons pas de la dimension universelle des meilleurs moments de notre histoire et des gestes de fierté de notre passé. « Les peuples cessent de vivre quand ils cessent de se souvenir.» (2) La société frappée d’amnésie n’a ni empreinte génétique ni ressort pour rebondir et ne pourra donner de direction ni à son présent ni à son futur. Face à cette tendance à privilégier l’indigence intellectuelle, il est opportun de rappeler que les fondamentaux historiques constituent un trésor national pour nous permettre d'élever notre niveau de conscience, de redécouvrir les vertus et de renouer avec la grandeur. IGNACE DESPONTREAUX MARION, LE PARRAIN DU BOLIVARISME Ignace Despontreaux Marion naquit le 2 décembre 1772 sur l’habitation Sarrebrousse, à Léogâne. À 21 ans, soit en 1793, il servit en tant que capitaine du 2e bataillon d'infanterie de la Légion de l'Egalité de l'Ouest dès sa formation le 12 mai. Il participa à la guerre contre les Royalistes et les Anglais et à la guerre civile contre Toussaint sous Rigaud. En 1802, il servait dans les rangs français quand éclata la guerre de l'Indépendance. L’année suivante, il participa à la campagne de la guerre de l'Indépendance dans le Sud. Le 1er Janvier 1804, il fut l’un des signataires de l’Acte de l’Indépendance. En 1808, Marion fut nommé commandant de l'arrondissement de Léogâne après la mort du général Yayou. En décembre de la même année, il devint commandant de l'arrondissement de Jacmel jusqu’en 1811. Le 28 juillet 1809, le président Pétion le promut général de brigade. En 1813, il remplaça le général Wagnac, mort le 22 septembre, à la tête de l'arrondissement des Cayes. Il fit bon accueil à Simon Bolivar aux Cayes le 28 décembre 1815. Son intervention sauva Bolivar dont l’autorité était contestée. Le 14 octobre 1821, il fut promu au grade divisionnaire par le président Jean-Pierre Boyer. Il prêta son concours aux généraux Borgella, Lys et Bazelais pour la pacification de la Grand'Anse. Il garda sa fonction aux Cayes jusqu'à sa mort le 20 novembre 1831. Il paya de sa vie ses efforts pour remettre la ville en état après l'ouragan de 1831(12-13 août). Hérard Dumesle, l’auteur du Manifeste de Praslin, fit son éloge funèbre dans la cathédrale des Cayes. SIMON BOLIVAR DANS LA VILLE DES CAYES Simon Bolivar, isolé à la Jamaïque de mai à décembre 1815, faisait face à d’énormes difficultés financières. À l’époque, l’Angleterre observait une politique de neutralité face à l’ l’Espagne et toute aide lui était déniée. Il échappa de justesse à un attentat quand le colonel Ducoudray Holstein dépêcha le corsaire “La Popa” à Kingston pour le ramener à Carthagène en Colombie. À peine en mer, il rencontra le capitaine Joanny du corsaire ‘’Le Républicain” qui lui transmit la nouvelle que, entre-temps, les forces royalistes avaient repris Carthagène et que les principaux chefs accompagnés de quelques familles de patriotes, embarqués sur dix vaisseaux, faisaient voile vers les Cayes sous la conduite du Commodore Louis Michel Aurel. Bolivar décida donc de se diriger vers la Métropole du Sud. L’histoire a donc retenu que Bolivar précéda l’escadre de dix jours et qu’il débarqua dans la ville des Cayes le 28 décembre 1815. Il s’empressa aussitôt de se rendre à Port-au-Prince où il arriva le 31 décembre. Il fut reçu avec la plus grande distinction et avec cordialité par le président Alexandre Pétion. Là, il déploya le grand jeu et le président Pétion, qui connaissait déjà la réputation du général Bolivar, décida, sous l’influence du général Jean-Pierre Boyer, de lui accorder toute l’assistance dont il avait besoin. Selon le sénateur Marion Ainé, « L’escadron du commodore Aury mouilla aux Cayes le 6 janvier 1816, après avoir horriblement souffert du temps et des privations de toutes les sortes, pendant la traversée. Il fallait avoir vu ces malheureux émigrants lors de leur débarquement pour se faire une juste idée de leur position. Malades pour la plupart et dévorés par la faim et la soif, ils pouvaient à peine se tenir sur leurs jambes. Il fallait entendre les cris des enfants, les lamentations des femmes et des vieillards; ces gémissements que les tiraillements de la faim faisaient pousser: le désespoir enfin de ces gens de se trouver sur une terre étrangère sans moyens d’existences pour le plus grand nombre. Mais s’il fut triste, s’il fut déchirant pour les âmes sensibles de contempler un pareil spectacle, combien ne durent-elles pas se sentir soulagées à voir cet empressement que les familles haïtiennes mirent à voler au secours de ces infortunés, à les recueillir dans leur sein, à les soigner, à les soulager !... C’est une justice à vous rendre, habitants des Cayes, que dans aucun lieu de la République et dans aucun temps on ne se montrât plus humain et plus généreux envers ses semblables que vous ne le fûtes en cette occasion. En effet, quelles plus délicates, plus fructueuses consolations, quels soins plus généreux que ceux que vous prodiguâtes à l’ envi à ces malheureuses victimes du sort! L’enthousiasme avait gagné toutes les classes de la société; c’était un entraînement général, chacun se crut obligé de venir en aide à ces infortunés, de leur porter son contingent de charité. Le gouvernement lui-même ne se montra pas moins empressé de prouver son humanité et sa bienfaisance, car l’ordre fut de suite expédié au général Marion, commandant de l’arrondissement des Cayes, de faire rationner en pain et salaisons tous ces émigrants pendant trois mois. » INTRONISATION DE SIMON BOLIVAR Lors de la mutinerie du Commodore Louis Michel Aury, lequel planifiait ouvertement une opération sur le Mexique, la célérité du général Marion sauva la cause vénézuélienne. Le général neutralisa cette tentative et signifia aux mutins qu’il ne reconnaîtrait que l’autorité de Simon Bolivar. Dès lors, les patriotes du Venezuela et de la Nouvelle Grenade se rallièrent à l’autorité suprême du « Libertador » qui, pour la première fois, obtint l’autorité suprême et l’unité de commandement. Ainsi, par le jeu des circonstances historico-politiques, la ville des Cayes a fait naître le bolivarisme et l'a porté ensuite sur les fonts baptismaux. L'histoire a retenu que le bolivarisme est parti d'une réunion entre le général Bolivar et les membres de l'état-major de l'armée expéditionnaire, tenue dans la maison de la citoyenne cayenne Jeanne Bouvil, située, jusqu'à présent, au no 80 de la rue Simon Bolivar de cette ville. De cette rencontre est sortie, après un large consensus, l'intronisation du général Bolivar comme commandant en chef de l'armée des insurgés aux cris de « viva la patria ». Dès lors, l'unité de commandement attribuée au général Bolivar lui permit d'avoir la marge de manœuvre suffisante pour asseoir son autorité, faire passer ses vues stratégiques, militaires et politiques, sa vision de la lutte, sa philosophie de la révolution et ses conceptions de la structure politico-institutionnelle des futurs États libérés. Donc la mise en forme définitive de la doctrine, en l'occurrence le bolivarisme, qui porte son nom. CONCLUSION Tout comme l’arbre a besoin de ses feuilles, il a besoin de ses racines. En résonance avec nos fondamentaux historiques, notre mémoire collective est essentielle pour consolider notre vision du futur. Ils sont divers les origines et fondements de la perte de notre statut de « Perle des Antilles ». Cependant, ces multiples éléments ne doivent pas pour autant nous conduire à occulter notre contribution à l’universel. Au nom de cette richesse patrimoniale, il nous faut comprendre que « la vitalité de la mémoire est l’une des conditions du progrès humain »(3). Le 10 avril 1816, huit navires laissèrent la rade des Cayes. Parmi les deux cent soixante-douze membres de l’expédition, dont cent soixante-onze Vénézuéliens, dix-neuf Cayens prirent part à l’expédition. Comme le rapporte Beaubrun Ardouin, le général Marion livra à Bolivar « quatre mille fusils, quinze mille livres de poudre, autant de plomb, de pierres à fusil, une presse à imprimer et des provisions pour les hommes formant son expédition ». Selon le colonel Ducoudray Holstein de l’état-major de Bolivar, en plus d’avoir été l’incubatrice du couronnement de Bolivar, la ville des Cayes contribua trois bateaux à l’expédition. En ce 200e anniversaire de l’Expédition des Cayes, présentez armes au général Marion.

(1) Maréchal Ferdinand Foch, http://www.abc-citations.com/auteurs/marechal-foch/, consulté le 5 avril 2016 (2) Ibid. (3) Ibid. REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES : 1) Sénateur Marion Ainé, Expédition de Bolivar, Imp. J H Courtois, Décembre 1849 2) Henri Louis Ducoudray Holstein, Memoirs of Simon Bolivar and of His Principal Generals, Ex-Chief of the President Libertador, Professor of Moderns Languages at the Geneva College of New York, originally published in London, 1830.
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