Carburant : l'attente insoutenable

Publié le 2021-11-05 | lenouvelliste.com

Avenue Lamartinière, vendredi 5 novembre. Il est 2h p.m. Le ciel endosse son manteau sombre. Le décor est inhabituel dans cette venelle très fréquentée aux heures de pointe. Bois-Verna, comme c’est le sort de tous les autres quartiers névralgiques de la région métropolitaine, est orphelin des vrombissements de moteurs, du tohu-bohu provoqué par les klaxons des véhicules.  Pourtant, il ne manque pas d’automobiles ni de motocyclettes. Ces véhicules à moteur, ajoutés aux gallons jaunes et aux jerricans, essaiment la station d’essence National, située au carrefour Petit-Four.

Des clients élisent domicile devant cette station depuis plusieurs jours, à la recherche du précieux sésame, pour faire fonctionner leurs véhicules ou pour alimenter le marché informel. Dans cette station, comme c’est le cas dans les différents points de distribution qui sont opérationnels dans l’aire métropolitaine, seule prévaut la loi de la jungle. La quantité de carburant offerte n’étant jamais à la hauteur de la demande, seuls les plus violents en reçoivent. Ce médecin, dans la trentaine avancée, remarqué à bord de son izuzu Tracker, en est bien conscient. « J’étais à deux doigts de me faire servir par un pompiste quand les chefs (des policiers) m’ont intimé l’ordre de faire marche arrière. Je n’avais pas le choix. Je ne pouvais me faire tabasser pour obtenir de l’essence. Cela fait plusieurs jours que je suis ici. Je prends mon mal en patience », a-t-il soupiré, échangeant quand même un sourire.

Une longue file d’attente devant une station ne sous-entend pas automatiquement que la station a été renflouée et s’apprête à distribuer de l’essence. Une rumeur ou un soupçon suffit pour y drainer des centaines de personnes et de véhicule. Un mécanicien, qui arpente vainement les stations depuis deux semaines raconte son expérience. « Il y a quelques jours, un chauffeur de moto m’avait alerté avoir vu un camion qui a l’habitude de desservir une station, prendre la direction de Thor. Il ne m’a pas fallu plus que ça pour que je me rende devant la station. J’y ai passé toute la journée. Le camion en question n'est jamais arrivé. Aux environs de 8h du soir, j’ai dû acheter un gallon de gazoline au prix de 1500 gourdes pour me rendre à Bourdon », s’est lamenté cet homme qui, malgré sa galère, continuait d’espérer de faire le plein afin de faire tourner son véhicule 8 cylindres.

Dans les files d’attente s'agglutinent les chauffeurs de motocyclette, de taxi, de tap-tap, les propriétaires d’automobile, et d’autres professionnels reconvertis en vendeurs d’essence sur le marché informel. Ces derniers achètent le produit au prix normal fixé par les ministères des Finances et du Commerce, pour ensuite le revendre à un prix exorbitant. « J’ai croisé un ami dans une station d’essence récemment. Je le connais depuis plus de 25 ans comme tailleur. Maintenant il s'est reconverti en vendeur de produits pétroliers. Je n’en reviens pas », a-t-il soupiré.

Des policiers sont accusés de profiter de leur position pour imposer leur volonté dans les stations d’essence. Les agents du Corps d’intervention et de maintien de l’ordre (CIMO) et de l’Unité de sécurité générale du palais national (USGPN) sont dans la ligne de mire des citoyens. Mercredi et jeudi, des heurts ont surgi entre des civils et des agents du CIMO et de l’USGPN respectivement à Lalue et à Bois-Verna. « Les policiers ne sont plus les bienvenus ici. Nous n’avons pas besoin de sécurité. Nous pouvons nous organiser pour garantir la discipline », a fait remarquer une dame à Bois-Verna ce vendredi. « Hier, des agents de l’USGPN ont rempli plus de trente récipients contenant chacun 5 gallons. Ils ont utilisé leur position pour ne pas faire la queue. Ils ont également reçu de l’argent des mains de particuliers pour leur faciliter de faire le plein », a rapporté un témoin au journal. Pourtant, dans une note, le Groupe d’intervention de la police nationale (GIPNH) avait interdit aux policiers en uniforme de faire la queue dans les stations pour s’approvisionner en carburant. Le GIPNH avait menacé de sanctionner rigoureusement tout contrevenant à cette décision.

Acheter de l'essence à Port-au-Prince cette semaine requiert des nuits sans sommeil et des journées sans fin. Bousculades, rixes, intimidations, joutes verbales sont les règles qui priment. Les clients doivent endurer tout ça, sans pour autant avoir la certitude de trouver « l’eau de vie ». Ceux qui ne sont pas parvenus à acheter l’essence ont le choix de dormir dans les stations ou de laisser leurs véhicules sur place, dans la file, en espérant que demain sera meilleur.  



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