Herman Nau et son ultime projet

Publié le 2021-07-27 | lenouvelliste.com

Il était 7 heures du soir, peut-être un peu plus tard ou un peu plus tôt, quand il m’appela. J’ai toujours cette confusion du temps, durant cette période de mai où le printemps s’éloigne en perdant du terrain et l’été qui s’échauffe sur la ligne de touche. Les jours s’allongent, l’horizon se dilate. le soleil comme les enfants étirent l’heure du coucher. Le temps est suspendu.

À l’autre bout de la ligne téléphonique , la voix est prompte, franche et décidée. Les premières paroles percutent tel un roulement de tambours.

« Aly, c’est Herman Nau ». Comme derrière sa batterie, il s’impose et rythme la conversation. Le tube «New York City » trône dans mon esprit comme la trame sonore d’un film et je l’imagine dans son jeu saccadé, une des plus époustouflantes  tracées rythmiques de l’histoire du compas. J’ai toujours eu l’impression que la partition pour batterie de cette pièce avait été écrite pour une pieuvre, car deux poignets ne pouvaient suffire.

Des musiciens formant le noyau du Tabou Combo, Kapi est le plus affable, Shoubou le plus volubile, Jean Claude Jean le plus discret, Fanfan Tibòt le plus diplomate mais Herman Nau fut le plus imposant. Moi, depuis l’âge de ma première communion à 7 ans, en 1969, j’ai toujours levé la tête pour regarder les musiciens du Tabou Combo. Un regard en contre-plongée, comme on lève la tête pour contempler les étoiles par une nuit claire, et qu’on rêve de galaxies lointaines et inaccessibles.

Mais ce soir de mai, c’est une star qui vint jusqu’à moi, partager ses rêves qu’elle souhaiterait réaliser. Herman le modèle attirant, inspirant et apprécié, était brusquement atteignable au fan que je suis. J’avais accès au magnifique et à l’extraordinaire. Là, à ma portée, de mon cellulaire il me parla de cette vidéo sur le net. Il s’agissait d’un extrait d’une des plus audacieuses réalisations de Philippe Lavelanet d’Antilles Mizik: KonpaFest, en 1999.

Au fait, avec nostalgie il évoquait cette communication et cette communion avec les musiciens sur scène et le bonheur qu’il en a ressenti. Alors, il me confia l’inspiration que cela lui procurait de réaliser une tournée avec des musiciens de sa génération pour remercier les fans.  « Aly, les musiciens et les fans du compas des années 70-80 sont en train de s’éteindre » ajouta-t-il  « Il n’y a pas lieu de s’étendre, il faut s’entendre pour organiser quelque chose et boucler le cycle ! »

Herman Nau avait compris  le sens de la vie humaine et l’essence de notre existence dans la relativité. Il a réalisé avec l’expérience: le cycle de la vie, le mouvement du soleil laissant place à la nuit, le déclin de la lune éclipsé par le jour, la croissance de la graine aboutissant à la magnificence de l’arbre.

L’artiste par son dessein actualisait le principe harmonieux de la polarité comme une pendule oscillant en permanence d’un point de départ à une ligne d’arrivée. Équilibre de la mort qui succède à la vie dans le continuum de l’éternel instant présent. À chaque existence une mission à accomplir dans les contraintes matérielles, spatiales et temporelles.

Herman pressentait la phase conclusive de sa vie, il souhaitait réaliser son rêve. Mais, sa mort subite le 25 juillet, un jour avant l’anniversaire officiel du compas, vient de mettre un cran d’arrêt à sa participation dans cet échafaudage artistique. Néanmoins, sa vision et ses idées  doivent  survivre en s’incarnant, en nous. Ainsi s’assurera la permanence de son œuvre et de ses idées dans l’infinité du temps.

L’ultime projet de Herman s’inscrit dans un cadre de revalorisation de ce genre de compas qui évolua dans le contexte politique  houleux des années 60/70. Très souvent, nous avons rejeté cette période culturelle pour éjecter le dictateur. C’est l’histoire du bébé et de l’eau du bain.

Mais peut-on à la fois sublimer le compas et supprimer un pan de son existence ?

Le présent est la conséquence du passé. Notre avenir est déterminé par le présent. Ce qui nous a rendus heureux ou ce qui nous a menés au désespoir constitue notre bagage expérimental de peuple.

L’enfer et le paradis se côtoient et s’entremêlent en Haïti. « Paradi nan lanfè », chantait Mizik Mizik. Nos pans obscurs, nos pulsions agressives, notre mauvaise foi, notre lâcheté ont façonné la dictature. Le compas nous a, peut-être, aidé à nous en sortir, sans sombrer dans la folie. Mieux encore, le compas a survécu à la dictature.

Nous ne sommes ni anges ni démons, mais des êtres humains naviguant entre les deux pôles. Que serait la lumière sans l’obscurité ? L’une ou l’autre ne saurait exister seule ! Ne refoulons pas notre mal, au contraire, nos démons attendent leur rédemption.

Herman a contribué, à l’émancipation de cette  génération des Ibo Combo, Tabou Combo, Shleu Shleu, Skah Shah, Frères Dejean, Ambassadeurs, Gypsies, Difficiles, Fantaisistes, Magnum Band, Caribbean Sextet,  Coupe Cloué, Volo Volo, Gemini, Bossa Combo, Djet X, Combite Créole, etc. qui a transporté le rythme à travers l’Afrique, les Amériques, l’Asie, l’Europe.

L’Ultime projet de Herman Nau: une tournée mondiale de cette dynastie de musiciens pour un dernier tour de piste, pour saluer les fans et honorer les minijazz.

Adieu Herman !

Epi, kite konpa mache !



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