Littérature jeunesse

La guerre des cerfs-volants, récit d’un passeur de tradition

Publié le 2021-05-05 | lenouvelliste.com

Dédié aux enfants d'Haïti, la guerre des cerfs-volants est le récit d’un passeur de tradition. Plume à la main, Claude Bernard Sérant rend vivante, vitalise une légende urbaine dans un espace fleuri de cerfs-volants. Avec ce récit, le responsable de la section Culture du journal Le Nouvelliste s'affirme comme un écrivain d'une rare finesse.

Claude Bernard Sérant, ce passeur de tradition, qui anime des ateliers d’écriture journalistique pour toute une pléiade de jeunes, est journaliste au quotidien Le Nouvelliste depuis 2004. En 2001, il a publié « Juste pour s’amuser » qui a retenu l’attention du lectorat friand d’histoires cocasses. Depuis, il a publié « Rien que pour un instant » (2005) « La soupe au giraumon de grann Adé » (2005) « L’aveugle m’a ouvert les yeux » (2015) et son dernier opus « Galère en autobus »  tous parus à la maison d’éditions Toussaint. Tous ses ouvrages feront le bonheur des lecteurs à Livres en folie cette année.

À propos de la Guerre des cerfs-volants

Fils d'un illustre cerf-voliste, Thompson, un adolescent de seize ans, ne veut rien entendre. Belliqueux, il provoque la déroute dans le rang des amateurs de cet engin volant que les enfants adoraient du temps de l’enfance de l’auteur. De nos jours, cette pratique ludique saine a disparu au profit des jeux plus violents dans nos quartiers chauds. 

Thompson, cette foudre de guerre, est toujours au bord de l’affrontement. Il sème la panique dès qu’un engin vole au vent. À chaque fête pascale, époque où le vent souffle fort et le ciel paraît plus haut que les autres jours de l’année, il saigne le cœur des enfants avec un cynisme diabolique. 

L’arme de Thompson est un « grandou » tueur en forme hexagonal. « Il mesure un mètre et demi de long sur un mètre de large. Il l’a conçu avec des baguettes de bois flexibles, légères et solides. Il les a recouvertes d’une feuille de papier d’emballage ornée de motifs grotesques et belliqueux : une tête de mort cornue, entourée de fusils crachant du feu. »

Thompson efface dans l’espace les cerfs-volants qui ne portent pas la marque de son atelier, à savoir, le Club des chevaliers de haut vent. « À la queue de son redoutable grandou, il a arrimé en un V qu’il veut victorieux et mortel son arme secrète : des lames de rasoir. »

Thompson, à l’instar de son père, Abner Thomas, un cerf-voliste qui enduisait la ficelle de son engin de cire et de poudre de verre afin de rompre par friction répétée la corde de l’adversaire, est un stratège. Il ne recule devant rien pour faire disparaître Étienne, l’artiste qui fabrique de magnifiques objets sur le marché des cerfs-volants. Toute cette guerre est menée pour le contrôle du marché.

Le fils d’Abner Thomas « se prend pour le prince héritier de droit divin d’un royaume de vent ». Il croit fermement que l’espace lui appartient.

Une telle attitude engendre des ennemis. Chaque année, le même scénario se répète. L’écume des jours de colère gronde, une armée se met sur pied. Marc-Aurèle, Blòkzo, Élie, Étienne, Marguerite, Sylvie, Babou sont prêts à en découdre.

« Toute une troupe de cerfs-volants. Les enfants suivent la consigne de leurs leaders. Les engins s’élèvent du sol ensoleillé et montent hardiment dans le ciel d’un bleu métallique en affichant une attitude de défi.

Les mouches hargneuses de la troupe semblent expectorer des nuages dans l’air. C’est un cri de guerre qui retentit dans le vent : Grenadye, alaso ! sa ki mouri zafè a yo. »

Un espace au rêve

« La guerre des cerfs-volants » qui est à sa troisième réédition (Imprimeur SA, 2015, Maison d’édition Toussaint, 2018, 2020), aménage aussi un espace de rêve au lecteur. Pour illustrer. Marc Aurèle, un petit garçon rêveur, passe son temps à réveiller chez lui des idées originales. Il rêve de se faire construire un cerf-volant stable qui exploiterait aisément la force du vent comme celui du pionnier américain, Samuel Franklin Cody, pour son transport à l’école. Parce qu’il y a trop d’embouteillages dans sa ville, il pense que la circulation dans les airs deviendra incontournable dans un espace urbain devenu de plus en plus asphyxiant.

« Planant sur les ailes du rêve, il voit les cerfs-volants à la rescousse des aviateurs dont l’avion s’est abîmé en mer et remorquant rescapés et biens lors des naufrages. »

De telles idées provoquaient l’hilarité chez ses amis. Aussi, dans la rue, on tirait la chemise de ce garçon en lui donnant l’épithète « Makorèl moun fou. »

Un autre espace de rêve se déploie dans le chapitre intitulé « Les ailes de l’amour ». Ces lignes enchantent le lecteur : « Parmi les spectres de guerre, l’étoile d’Étienne, porteuse d’un billet doux, arpentait l’espace et se dirigeait vers la lucarne qui donne des ailes au cœur. Légères, les pensées d’amour s’envolaient dans le vent. Les flûtes des oiseaux, elles, jouaient la mélodie du bonheur en plein ciel. »

« Au beau milieu de la guerre, l’amour ouvrit une brèche dans les remparts de la haine.  Étienne et Julie sentaient un brasier brûler dans leur cœur. Sous l’impulsion de ce feu intense, le jeune homme se sentait invincible. Et c’était au nom de Julie qu’il allait affronter le grandou. »

Comment se terminera cette bataille ?

Dédié aux enfants d’Haïti, « La guerre des cerfs-volants » est une fiction à caractère pédagogique. Dans l’édition MET Jeunesse, l’auteur propose, à chaque chapitre, de la matière à réflexion qui invite les jeunes à phosphorer sur l’aventure de ces personnages ancrés dans notre réel. Ce livre est un hymne puissant à la liberté, une ode bouleversante aux droits de l’enfant, une interrogation à notre humanité engluée dans la bêtise qui nous empêche de voir la vie dans sa dimension complexe et fragile. 

« La guerre des cerfs-volants », mis en valeur par une écriture ciselée, rythmée, économe en mots, va droit au but, droit à l’émotion.

(La guerre des cerfs-volants, Claude Bernard Sérant. Maison d’Édition Toussaint, catégorie Met Jeunesse, Port-au-Prince, 2020)



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