Les philosophes des lumières français du 18e siècle et la Sosyete koukouy des Haïtiens

Publié le 2021-04-26 | lenouvelliste.com

Par Lochard Noël, PhD.

Les « Lumières » se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable.  L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre.  Elle est due à notre propre faute lorsqu'elle résulte non pas d'une insuffisance de l'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !  Telle est la devise des Lumières (Emmanuel Kant) [1]

            […] C’est un manifeste vivant qui se crée, s’adapte et s’enrichit de façon continue. Et

Comme le message que nous apportons (Les membres de la Sosyete Koukouy) s’adresse, d’abord et surtout à la majorité du Peuple Haïtien amant passionné de ‘‘Justice Sociale’’, nous avons pour devoir, Grand Dieu, de mettre en branle tous les moyens dont dispose la Civilisation… Presse, Radio, Télévision, Conférence, Spectacle, afin d’atteindre [à] ce noble objectif… en lançant l’Homme-Haïtien à sa redécouverte, nous partons pour une randonnée sans limite. [s] (Henri- Claude Daniel (Jean Tambour 30-31)[2]

            Une fois mis en contexte à partir de ces deux citations d’Emmanuel Kant et de Jan Tanbou, nous tenons à préciser que cet article se propose de démontrer la similarité qui existe entre la démarche qu’ont entreprise les philosophes des Lumières du 18 e siècle français et celle enclenchée par les écrivains, philosophes, chercheurs, romanciers, intellectuels, poètes et acteurs de l’organisation haïtienne dénommée Sosyete Koukouy.

                        Dans un premier temps, ce travail sera circonscrit dans une perspective historique -puisqu’Haïti, appelé Saint- Domingue- au 18 e siècle – et même avant- eut des rapports de Maîtres et esclaves avec la France ; on en veut pour preuve des informations qui circulaient entre les deux entités géographiques, les journaux publiés en France avaient des échos à Saint-Domingue.[3]  Si bien qu’un héros comme Toussaint Louverture était inspiré des visées des Philosophes des Lumières, certains chercheurs arrivent jusqu’à avancer qu’il ignorait les valeurs de la religion vaudou, à cause de son esprit dit cartésien[4] .Et Antonio Benítez parle de Toussaint Louverture qui faisait semblant d’ignorer ses racines religieuses africaines à travers le vaudou pour plaire aux tenants du mouvement des Lumières : 

[…] When L’Ouverture had a place at the head of the revolution, his soldiers called him Papa Toussaint and associated him with Papa Legba, one of the principal loas of voodoo and the Haitian Revolution as well, since he took charge of selecting the right courses and following it through. When victory seemed assured, L’Ouverture prohibited voodoo in his ranks. He did this surely for foreign policy reasons, for we know that he wished ardently to be recognized in Europe as a civilized man in the Enlightenment mold. It seems likely to me that more than one old soldiers from the times of Boukman and Jean Francois would have regretted that a leader who was so exceptional, so lauded by the loas, should turn against his people’s traditions in order to adopt the usages of the whites, something that in the end brought him a humiliating imprisonment and an inglorious death far from his own. (Antonio Benítez 162)

Quand Toussaint L’Ouverture prit la tête de la révolution, ses soldats l’appelèrent Papa Toussaint et l’associèrent à Papa Legba, l’un des principaux lwa du vaudou et de la Révolution, puisqu’il prit la charge de mener á bien le mouvement. Quand la victoire semblait être assurée, L’Ouverture prohiba le vaudou dans ses bataillons. Il prit cette décision pour des raisons purement de politique extérieure, parce qu’il voulait être reconnu en Europe comme un homme civilisé formé dans les moules des philosophes des Lumières. Il me parait que plus d’un soldat du temps de Boukman et Jean François aurait regretté qu’un leader qui fut si exceptionnel, si admiré et applaudi par les lwa, pourrait ignorer les traditions du peuple, dans le but d’adopter les usages et les visées des blancs, quelque chose, qui à la fin, lui fit subir un emprisonnement humiliant et une mort qu’il ne méritait. (162) (ma traduction)             

On peut remarquer à la lumière de ces réflexions et le jugement d’Antonio-Benítez, que l’un des meilleurs héros de l’indépendance d’Haïti, pour se faire respecter et admirer des intellectuels français, dut abandonner ses traditions ancestrales représentées par le vaudou, pour embrasser d’autres valeurs, des valeurs européennes. Sans vouloir, en revanche prendre position en faveur du leader de la révolution de Saint-Domingue, nous pensons que c’est une opinion qui mérite d’être débattue. Toussaint L’Ouverture, l’une des meilleures figures de la révolution et admiré par nombre de pays, constitue toujours un sujet de débats et de réflexions parmi des intellectuels et historiens d’une bonne partie du monde. Ainsi, dans ses stratégies pour poser les bases de la révolution et de la libération des esclaves, utilise-t-il la pensée des philosophes des Lumières ?  Louis Sala-Molins, dans son essai intitulé Les Misères des Lumières sous la Raison, l’outrage, affirme :

Pour ce que j’ai à raconter, peu importe que la stratégie de Boukman paraisse brutalement linéaire ou finement complexe ; que celle de Toussaint Louverture à ses débuts et jusqu’au bout, puis celle de Dessalines, ait joué des mulâtres, tantôt des Noirs, des Noirs libres soudain,  de la masse des esclaves, des Blancs gentils ou des méchants Blancs. On ne me fera pas rougir, moi l’esclave noir, quand on prétendra dénigrer l’entreprise des miens en me rappelant des sinuosités des décisions de Louverture ou les tergiversations de sa manière. (Molins 147)

L’approche de Molins est d’autant plus claire qu’elle aborde le comportement divers des héros de l’indépendance d’Haïti qui vivaient des moments extrêmement difficiles de leur ‘‘existence’’ au sujet desquels ils étaient les seuls à choisir, suivant des contextes bien précis, une décision ou un comportement à adopter qui aboutiraient à la libération de ‘‘leur’’ territoire, et changer leur condition qui équivalait à celle des choses, puisque d’après le code noir promulgué par Louis XIV en 1685[5], ils étaient des biens meubles, des non-être. Ces mêmes esclaves considérés comme des objets allaient, dans une prise de conscience collective, changer tout un système basé sur la négation d’un groupe déclaré ‘‘autre’’ parce que différent. Leurs leaders, vont-ils être inspirés de la Révolution française pour briser leurs chaines ?

Laënnec Hurbon, dans un ouvrage intitulé Genèse de l’Etat haïtien (180401859) publié en collaboration avec Michel Hector déclare :

            Tout d’abord, il n’est pas inutile de rappeler en quoi une véritable révolution

            s’est produite à Saint-Domingue-Haïti et en quoi elle se différencie de la Révolution

            Américaine et de la Révolution française. La révolution américaine, tout en parta-

geant ses sources communes avec la Révolution française, cherche surtout à limiter le pouvoir des gouvernants en mettant en avant les droits des individus, puis en créant

des contre-pouvoirs selon un système qu’on appelle ‘‘ check and balance’’. Les

droits de l’homme ne sont pas ici l’obsession tandis que la Révolution française consi-

dère de son côté la liberté et la propriété comme des prédicats de l’homme lui-même

qui dispose ainsi de droits inaliénables. Dans cette perspective, le droit est fondé dans

l’homme et non dans la nature ni dans la ‘‘surnature’’, raison pour laquelle la Révolution

fera constamment appel à la raison et devra assurer la défense des droits de l’homme

à partir du pouvoir politique. Aux sources de ces deux révolutions, on trouve le travail

accompli par les Lumières et leurs principaux représentants (Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, Diderot ou D’Alembert). (Hurbon 3-4)   

Ce mouvement des Lumières, métaphore de connaissances, du savoir, d’intelligence, du rationalisme, d’intellectualité, et par ricochet, de la liberté pour les esclaves de Saint- Domingue, que cite l’essayiste Hurbon, va servir également, de façon implicite, d’instrument théorique à l’équipe de l’organisation dénommée Sosyete Koukouy, (qui veut dire Lumières) dans les années 1960, sous le gouvernement dictatorial de François Duvalier, qui voyait en eux des éléments à abattre. Comme Denis Diderot, Condorcet, Voltaire, Jean Jacques Rousseau, D’Alembert, Montesquieu […], des membres de cette organisation, tels que Jean Mapou, Denis Jean Marie, de son vrai nom, Ernst Mirville, dit Pyè Banbou, Jean Tanbou […] vont connaitre eux-aussi les cachots de Fort- Dimanche ou l’exil, comme Diderot et Voltaire ont connu respectivement la prison de Vincennes et La Bastille et / l’exil.  La raison venait du fait qu’ils voulaient dessiller les yeux au peuple français qui vivait dans l’obscurité.

Avec les Lumières nait une conception moderne de l’écrivain, fer de lance d’une

‘‘Intelligentsia’’ consciente de sa force et de ses devoirs envers les autres hommes. À

défaut d’un ‘‘parti’’ des philosophes comparables aux sociétés politiques ou religieuses

il se crée un puissant courant d’idées, non sans divergences notables, mais favorisé

par les oppositions réactionnaires et l’expérience commune des prisons ou de la censure   (P. Brunel et al. 297)

 Les tenants de la Sosyete Koukouy avaient peu ou prou les mêmes objectifs : faire un travail de prise de conscience à travers l’écriture et la parole parlée au moyen des ondes. [En tant que] ‘‘fer de lance d’une ‘‘Intelligentsia’’ consciente de sa force et de ses devoirs envers les autres hommes’’ (P. Brunel), car le peuple haïtien, contrairement aux autres peuples hautement alphabétisés de la région, nous imaginons, était, à l’époque, foncièrement ‘‘auditif’’, car l’analphabétisme grippant donnait/donne libre cours à l’audition. Ce n’est pas sans raison que l’émission appelée Solèy (toujours métaphore de la connaissance et du savoir) était considérée à l’époque comme l’une des émissions les plus populaires, car, non seulement elle véhiculait une parole digestible et limpide en créole, mais aussi elle diffusait des idées libératrices visant à la l’affranchissement- même implicite- d’une population qui exigeait un discours différent du discours officiel :

Emisyon Solèy, se non emisyon radyo ki te konn fèt nan Radyo Karayib chak dimanch maten depi 7 e fè benng. Se te yon lòt pitit Mouvman Kreyòl la. Nan emisyon sila a, nou te pibliye rechèch laboratwa Mouvman Kreyòl la, enfòme piblik la sou aktivite nasyonal ak entènasyonal ki gen rapò ak lakilti, epi kritike, pou ede tout aktivite teyat gwoup teyat yo te ap prezante. Diskite, pale koze, òganize konferans, fè konkou, ankouraje tout moun ekri, voye dokiman pou piblikasyon, se te prensipal aksyon jenn ki ta pe travay nan prepsarasyon Emisyon radyo sa a. Apre nimewo 1, kaye nimewo 2 (1965-1966), ki defini direksyon travay nou, Mouvman Kreyòl pibliye ‘‘ Choublak ak Kamelya’’. Se yon kouwònn onz (11) sanba te trese ansanm pou ofri tout manman nan mwa Me 1967.

‘‘ Choublak ak kamelya’’ se rezilta prenmye konkou sou pwezi kreyòl ann Ayiti Sosyete Koukouy te òganize pou ankouraje jenès la ekri an kreyòl. Emisyon Soley la se te pòtvwa Mouvmam Kreyòl Ayisyen an. (Koukouy 2-3) 

L’Émission Solèy était une émission de radiodiffusion captée sur les ondes de Radio Caraïbes chaque dimanche matin à partir de sept heures. C’était un relai du Mouvman Kreyòl. Au cours de cette émission, nous publiions des recherches de laboratoire du Mouvman Kreyòl, informions le public des activités nationales et internationales ayant trait à la culture et nous critiquions les activités théâtrales en cours dans le pays. Nous organisions aussi des conférences, des concours littéraires, encouragions les jeunes à écrire et nous faisions aussi des publications. Telles étaient les principales actions qu’entreprenaient les jeunes de cette émission de radio. Après le cahier numéro 1, et le cahier numéro 2 (1965-1966), qui indiquaient  l’orientation et les travaux, le mouvement créole publiait ‘‘ Choublak ak Kamelya’’. C’était une couronne que tressait un groupe de onze poètes en l’honneur des mères pour le mois de mai de 1967. ‘‘Choublak ak Kamelya’’ c’est le résultat d’un premier concours de poésies en créole organisé par la Sosyete Koukouy dans le but d’encourager la jeunesse à écrire en créole. Emisyon Solèy était le courroi de transmission du Mouvman Kreyòl Ayisyen (Ma traduction2-3)

D’après la mission qui était assignée à cette émission de radio qui transmettait des informations culturelles et littéraires en créole, sous un régime de terreur qui n’admettait   aucune voix discordante et contraire á la sienne, et les thuriféraires des Duvalier le savaient, l’arrestation et le bâillonnement des idées constituaient la seule solution efficace. Car ‘‘quand (Duvalier) et ses sbires entendaient parler de culture, ils sortaient leur revolver’’[6]

Ce n’est pas sans raison que le dictateur avait, à son bureau les objets suivants qui constituaient ses outils de travail. L’écrivain haïtien René Depestre qui le connaissait très bien, nous fait la description du très énigmatique François Duvalier, dans son roman semi-autobiographie intitulé Popa Singer :  

J’avais en face de moi une offense vivante aux droits de l’homme et du citoyen. L’Homo

Papadocus était là, les mains ouvertes à plat sur l’acajou noir de sa table de travail. À quelques centimètres de ses doigts écartés on pouvait découvrir le double symbole de son pouvoir : un colt 45 posé sur une bible et un poignard de para sur un exemplaire du Coran. L’œil de Papa Doc était un piranha en action dans l’aquarium des lunettes en écaille. Après un instant d’indécision devant ma stupeur, le président prit soudain des intonations nasillardes de nounou pour atténuer l’effet des menaces qu’il venait de proférer. (Popa 39)

Cette description faite par l’écrivain Depestre du dictateur, exprime explicitement l’atmosphère de terreur qui régnait dans l’île á l’avènement au pouvoir de ce démon á visage humain appelé François Duvalier. Alors, on peut comprendre sans risque de nous tromper le danger qu’encouraient ces jeunes artistes patriotes qui voulaient entreprendre une tâche si difficile qui était de défendre la culture nationale au moyen du véhicule de communication compris et parlé par tous les Haïtiens, le créole. Entreprise très révolutionnaire et risquée á l’époque. Sur ces entrefaites, le message que transmettait Duvalier était clair : Mon revolver est prêt contre quiconque voudrait dépasser les limites du bon sens (mon bon sens que j’ai établi moi-même et Dieu et Allah me sont témoins !) C’est du moins ce que l’on pourrait déduire de cette description faite par l’auteur de Popa Singer à l’égard de François Duvalier.

                        Des écrivains français du 18 e siècle ont encouru eux-aussi de grands dangers, en voulant dénoncer les atrocités des régimes de terreur (Louis XIV (1638-1715) - (Louis XV 1710-1774). Voltaire, dans Candide ou l’optimiste, dénonce la condition des esclaves sous le régime de Louis XV :

En approchant de la ville, ils (les protagonistes) rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire un caleçon de toile bleue : il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? - J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? - Oui, Monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » (Candide 25)

Voltaire dans Candide ou l’optimiste, dénonce sans équivoque l’exploitation et la condition inhumaine des esclaves du Nouveau-Monde, voire de saint- Domingue. On peut remarquer, aussi, pour se protéger des représailles dont il pourrait être victime du régime d’alors, il utilise une ville d’Allemagne où se passe l’action qu’il décrit’’…Westphalie ’’, mais pas la France. La citation ‘‘c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe’’, (Voltaire 25) pourrait être à notre avis, une référence implicite aux plantations du Nouveau-Monde, et plus précisément de Saint- Domingue, où les esclaves menaient une vie de bêtes et de non-humains. La conception des colons qui exploitaient les produits et les richesses qui n’étaient pas les leurs, allait au-delà de l’entendement. Comment un groupe de gens arrivaient-ils à accaparer un territoire en y faisant travailler des humains sous prétexte qu’ils sont des sauvages qui méritent d’être civilisés ? Ce sont ces questions que se posaient et se posent encore ceux-là dont les ancêtres ont été victimes. Et d’autres dictateurs, faisant semblant d’être des défenseurs de ces soi-disant sauvages dont les racines sont en Afrique, affichent, bien souvent, une attitude pire que les anciens colons-eux-mêmes. François Duvalier en était un. C’est ce comportement que dénonçaient les artistes de l’organisation dénommée Sosyete Koukouy. Ils n’ont pas choisi d’autres noms de villes comme le fit Voltaire dans Candide ou l’optimiste pour dénoncer les malversations d’un régime sanguinaire, mais ils ont opté, pour le créole, (en tant qu’espace de liberté) la langue parlée par le peuple, en utilisant des images codées. Bien souvent, pour dire ‘‘ Non !’’. De ce point de vue, Haïti offre au monde toujours d’agréables surprises. Sa littérature, écrite en créole ou en français et en anglais ou en espagnol pour la diaspora, contient d’œuvres de grandes envergures et d’écrivains célébrés et reconnus à travers le monde.         [KANPE LA A]

Felix- Morisseau-Leroy (1912-1998) est un créateur bilingue, créole et français, il passe la majeure partie de sa vie, comme bon nombre d’artistes et écrivains haïtiens, en dehors d’Haïti pour fuir la dictature. Les Djons d'Haïti Tonma, par exemple, roman publié en 1996, retrace l'histoire de « Jacmel[qui]est une ville d’Haïti. Une grande ville du point de vue des Jacmeliens. À plusieurs égards une belle ville. Une belle petite ville aux yeux des touristes qui la visitent aujourd'hui à cause de la plage de Fonds- Raymond. Aux temps de l'histoire, il n'y avait pas de touristes à proprement parler. Au temps de l'histoire, il y avait une bonne douzaine de djons à Jacmel. Peut-être davantage. Il reste encore et il y aura toujours une demi-douzaine de Dons en Haïti. » (Les Djons 13) […] Ce roman est une narration de la ville de Jacmel, ses habitants et surtout son histoire, ce qu’elle représente non seulement du point de vue de sa richesse, de sa beauté, mais aussi des sentiments qu’éprouvent les habitants les uns envers les autres. La question de loups- garous qui pullulent la ville est aussi abordée dans le roman. Ce passage exprime de manière explicite ce point de vue :   

                        Le plus drôle est que Ghislaine (l’un des personnages) dut aussi prendre la

                        Fuite en se faufilant dans la galerie des maisons proches, car elle disait

                        qu’avec la réputation de loup-garou de sa mère, si les ennemis politiques

                        l’accusaient de sorcellerie, crime puni par le code pénal haïtien, toute

                        l’eau des Orangers ne suffirait à la laver. Elle éclata de rire quand elle

                        parvint, essoufflée dans la chambre devant la valise où elle avait com-

                        mencé à ranger quelques costumes de Jean. (Les Djons 98)

Touchant des éléments de la culture profonde du pays, et plus précisément ceux de la ville de Jacmel, le roman Les Djons d’Haïti Tonma, (1996) apporte une contribution valable et de grande envergure à la représentation de l’île. Félix Morisseau- Leroy, à côté de ses travaux en langue française, est surtout connu pour son apport à l’émergence d’une littérature écrite en créole.

Léon- François Hoffmann, dans Histoire littéraire de la francophonie : Littérature d'Haïti stipule : '' Â une simplicité qui frôle le prosaïque risque de s'ajouter un certain misérabilisme thématique. Le travail harassant, la misère, la maladie, la faim la résignation reviennent de façon lancinante, tandis que les menaces envers une société injuste et les appels à la révolte, restent exceptionnels'' (Hoffmann 237)   

            Nous comprenons l’approche d' Hoffmann vis-à-vis de l’œuvre de Morisseau Leroy qui [frise] ''un certain misérabilisme thématique''. En revanche, ce qu’il faut bien remarquer, c’est que les textes du poète visent directement une population qui veut entendre un discours libérateur, un discours qui articule son vécu et son histoire de peuple exploité et humilié par une élite dont le souci n’est pas toujours de contribuer à son développemrnent et à son idéal de progrès et de dépassement de l’être. Lorsque l’artiste dénonce les pratiques des dirigeants de la ville qui détiennent la destinée des démunis, le langage doit être sans fioritures et sans détours, puisqu’à ce niveau- là, la littérature doit servir à une cause, à une prise de conscience, à la dénonciation d’une pratique sociale, économique et politique. Pratique qui vise souvent à néantiser les masses populaires des villes et les paysans de l’arrière-pays. C’est cette thématique que l’on retrouve dans la quasi-totalité des poèmes de Dyakout 1,2,3,4.  Le célèbre poème ‘‘Se Bon’’, par exemple, malgré le temps, conserve encore sa fraîcheur et son actualité, car ce qu’il dénonçait alors n’a pas vraiment changé. La condition de ces classes sociales que le poète dénonce dans le texte empire.  

                                   

‘‘Se bon’’  /  vas-y ,

                                    Se bon, jij  /      vas-y monsieur le juge

                                    Se bon, pè/      vas-y mon père

                                    Se bon, depite  / vas-y député

                                    Se bon gran prevo/ vas-y grand prévôt

                                    Se bon, Anprè vas-y empereur

                                    Sa w vle m di w/ que veux-tu que je te dise

                                    Se bon / vas-y

                                    Sa m kapab di / que puis – je dire

                                    Se bon/  vas-y

                                    Se bon, jij /vas-y monsieur le juge

                                    Jije m /juge-moi

                                    Kondane m/ condamne -moi

                                    Akite m / acquitte-moi

                                    Se bon, pè/ vas-y mon père

                                    Batize m / Baptise-moi

                                    Konfese m/ confesse-moi

                                    Konminyen m/ communie-moi

                                    Konfimen m/ donne-moi la confirmation

                                    Antere m/ enterre-moi

                                    Chante libera m/ chante pour moi un libéra

                                    Se bon, depite /vas-y , député

                                    Bat do m /tape-moi le dos

                                    Vote pou ou/ je voterai pour toi

                                    Se sa /vas-y

                        Manje manje m[…](Morisseau 11) mange mon manger(traduction Bajeux)    

Ce texte n ‘est pas nouveau à certains lecteurs et lectrices haïtiens et étrangers. Foncièrement contestataire, ce poème, à la manière de tant d’autres que Morisseau a produits, exprime sa position sociale et son engagement envers les plus pauvres de l’île. Ceux-là dont le rôle est de servir les autres, et subir une condition contre laquelle, du moins dans une certaine mesure, ils ne peuvent rien. La poésie de Morisseau, parce qu’elle se démarque d’un certain traditionalisme, d’abord par le choix du véhicule linguistique utilisé, le créole, pour s’adresser directement au peuple, ensuite un style parlé, en apparence peu littéraire, n’a pas toujours fait l’unanimité parmi certains critiques d’alors.

                        Si Felix Morisseau Leroy a connu le respect et l’estime

                        Pour son travail d’écriture avant de mourir, cela n’a pas

                        Toujours été ainsi ; en effet, il avait affronté une certaine

                        Indifférence pour sa poésie qui n’était pas au gout du jour.

                        Homme d’action et fin observateur, il a voulu rompre avec

                        La poésie traditionnelle pour une manière plus combattante

                        De poser les problèmes. Pour lui, la poésie était questionnement

                        Expression avant d’être tout bonnement question esthétique. (Pierre 93-94)  

L’autre poème très prisé de Morisseau est titré ‘‘Oto a pa rete’’  

                        Oto a pa rete/ l’auto ne s’est pas arrêté

                        Anba laplenn/ au bas de la ville

                        Oto a pase/ l’auto est passé

                        L kraze yon ti kochon/ il a écrasé un petit cochon

                        Li pa rete/ il ne s’est pas arrêté

                        Se Ti kochon laplenn/ c’est un petit cochon des Plaines

                        Li pa rete/ il ne s’est pas arrêté

                        Met ti kochon an/ le propriétaire du petit cochon

                        Soti gran chiman/ sort du grand chemin

                        Li gade anwo/ il regard en haut 

                        L gade anba/ il regarde en bas

                        Oto a pa rete/ l’auto ne s’est pas arrêté

                        Li ranmase ti kochon l/ il récupère le corps de son petit cochon

                        Oto a pa rete/ l’auto ne s’est pas arrêté

                        Anwo laplenn/ en haut dans les Plaines

                        Oto a pase/ l’auto est passé

                        Li kraze yon ti nègès/ il tue une petite négresse

                        Li pa rete/ il ne s’est pas arrêté

                        Se ti neges laplenn/ c’est une négresse des Plaines

                        Li pa rete/ Il ne s’est pas arrêté

                        Manman ti fi a/ la mère de la petite fille

                        Pete rele gran chiman/ pousse de grands cris sur le grand chemin

                        Li gade anwo/ elle regarde en haut

L gade anba/ elle regarde en bas

Oto a pa rete/ l’auto ne s’est pas arrêté

Polis riral/ la garde champêtre

Ta v ale pale nan pos/ irait-elle au poste de police

Ta v ale deranje kaporal/ irait -elle déranger le caporal

Pou oto a kip a rete/ pour un auto qui ne s’est pas arrêté

Se timoun laplenn/ c’est un enfant des Plaines

Oto a pap rete/ l’auto ne s’est pas arrêté

Anba laplenn/ Au bas des Plaines

Tout ti medam la yo/ les filles 

Ap lave trip/ lavent les tripes

Oto a pa rete[…]/ l’auto ne s’est pas arrêté […]

‘‘Oto  pa rete’’ fait le constat de tout un système structurel( de crime généralisé) qui n’a pas réellement changé depuis l’Indépendance. Les couches les plus défavorisées dont la destinée est déterminée et fixée avant même leur conception, sont condamnées à vivre dans le mépris, l’injustice et la misère, sauf miracle ou un véritable  BRASSAGE DE TOUT LE CORPS SOCIAL. Ce chauffeur qui court en trombe sans égard  pour un paria, agit en connaissance de cause, parce qu’il sait que la loi est de son côté. Tuer un cochon ou un être humain, revient au même. Car la fillette et le cochon subissent le même sort. Le chauffeur s’en va, ne s’arrête pas. Il est pressé (sans doute il allait régler les affaires de la République). Donc s’occuper de l’assassinat d’une fillette et d’un cochon dont il est l’auteur, n’a pas d’importance.  

Quoi que l’on puisse dire, Félix Morisseau-Leroy est considéré comme l’une des figures incontournables de l’art et la littérature haïtienne d’expression créole et française. Même si certains critiques auraient tendance à minimiser le côté esthétique de son œuvre, il n’en reste pas moins vrai, que sa voix persiste et persistera encore longtemps et son écho se fera entendre très loin et au-delà des cinq continents. Comme ces philosophes français du 18 e siècle.

Emile Célestin Mégie (1922-2018) a joué un rôle considérable, non seulement dans le processus du développement du créole en tant que vrai véhicule de communication du peuple haïtien, mais aussi comme langue littéraire. En témoignent ses publications dans différents journaux de la capitale et de sa ville natale, Marigot, sans oublier ses conférences et autres activités littéraires et intellectuelles. D’après Michel-Ange Hyppolite :’’ Togiram (Emile Célestin Mégie) komanse ekri nan lanng kreyol la depi nan ane 1946. Li te fe antre li sou teren an ak yon nouvèl ki te pote non Ale-Vini Mirak’’ (Kaptenn Koukouwouj)

‘‘Émile Célestin Mégie (Togiram) commençait à écrire en créole en 1946. Sa premiere publication fut une nouvelle intitulée Ale-Vini Mirak’’.  (ma traduction) Alors, d’après ce que nous apprend Michel-Ange Hyppolite (Kaptenn Koukouwouj), Togiram n’a pas été un néophyte en la matière. Ses poèmes en créole dénonçaient déjà les pratiques qui ont emmené Haïti au carrefour de la honte. On en veut pour preuve le texte suivant qui critique le comportement d’une tranche de la population face à la disparition d’un grand homme d’état appelé Estimé [7] :

                                               

Estimé mouri

                                    Estime mouri, nan Cazino y’ap bamboché,

                                    Y’ap joué pokè, y’ap dansé, y’ap caravaché ;

                                    Pèsonn pa songé si ce li qui te fai Bicentnâi,

                                    Si cé li-minm qui fâi peyi-a gain oun lautt lai.

                                    Estimé mouri, toutt peyi-a te do en noi,

                                    Toutt mouns te do pote sou yo gnou gran sign-deuil

                                    Toutt Bicentnai-a te do trist cou gnou cècueil

                                    Car, lanmou neg cila-a quitte nou san espoi (Feuilles d’Ortie 91)

                                   

Estimé est mort, les autres s’amusent au Casino

Ils jouent au poker, ils dansent, ils se gaspillent

Personne ne se souvient qu’il a construit le Bicentenaire

 C’est lui qui a changé l’image du pays

Estimé est mort, tout le pays aurait dû être en deuil

Tout le monde aurait dû porter brassard noir

Tout Bicentenaire aurait dû être triste comme un cercueil

Car, la mort de ce nègre-ci nous a laissés sans espoir. (ma traduction)

Ce poème augurait déjà la position patriotique et contestataire que Mégie aura à prendre durant toute sa vie de militant, soit du point de vue journalistique que littéraire. Fervent inconditionnel du créole comme véhicule de communication du peuple haïtien, Mégie, en revanche, ne fait pas abstention absolue du français comme deuxième langue. Emile Célestin Mégie laisse un héritage considérable que la nouvelle génération ne saurait oublier.

Le poète Jan Mapou (1941-), Jean Marie Denis de son vrai nom, fustige le régime à travers ce texte paru dans ‘‘Bajou Kase’’, (1974) intitulé ‘‘Panzou’’ : Prendre de force/ voler

[‘‘Panzou’’, tiré de ‘‘Bajou kase’’, dans ce contexte, signifirait solidarité.]

Nou Koupe panzou / nous sommes condamnés à vivre ensemble

Nou mare asòs/ nous sommes solidaires

Nan tout bagay/ en toute chose      

Ban m / tu me donnes

M a ba ou   / je te donne

Se lavi/ c’est la vie

Kè sansib pa jwe/ tu ne peux pas jouer si tu as peur de perdre

Kaminizye/ donne-moi tout

Tout/ tout

Tout / je veux tout

….

Tu as tout

Tout t’appartient

À toi seul

Tu ne travailles pas

Tu possèdes tout cela

À toi seul  

                        ……

Si tu me donnes tout

Je pourrai partager avec d’autres

À tout le monde

Toi

Moi

Ainsi tout le monde aura un morceau

Pour pouvoir travailler

Et manger à notre faim

Pour pouvoir mieux vivre

On est condamné à vivre ensemble

On a signé un contrat

Si tu me donnes

                                                 Je te donne

                                                C’est la vie

                                                Tu ne peux pas jouer

                                                Si tu as peur de perdre (Mapou 13- 14)

Ce texte du poète Jan Mapou, dénonce un système de gouvernement où les biens de la cité ne sont que l’apanage d’un petit groupe de privilégiés qui accaparent tout comme si le pays leur appartenait à eux seuls. Dans une société où la misère du plus grand nombre n’intéresse personne, où les distribuent les ressources á une minorité, l’art véritable doit être un instrument de revendication sociale. C’est cette tâche que s’assignaient les artistes, poètes et écrivains de la Sosyete Koukouy.

Cette réalité intéresse aussi certains intellectuels et écrivains de la Caraïbe solidaires á la cause d’Haïti. Edouard Glissant, dans Le discours antillais affirme :

                                    […] les interventions mutilantes des impérialismes ; la récession généralisée

                        d’un enseignement férocement élitaire et souvent obscurantiste, géré par

L’.glise ; l’aide apportée aux régimes macoutiques par les grandes puissances ; le pillage international des ressources haïtiennes. L’extraordinaire est que le peuple haïtien ait pu résister à tant d’avanies. Il a résisté, il résiste encore. (Glissant 459)                                               

            Face à tous ces dangers qui menaçaient et menacent encore le pays, les écrivains haïtiens en général et ceux de la Sosyete Koukouy en particulier, continuent de faire connaitre au monde entier la richesse et le génie de cette île ; et pour ce faire, des références à la culture profonde du pays, sont présentées dans leurs œuvres, et pour atteindre la grande majorité de la population, ils ont décidé d’adopter la langue créole comme moyen de transmission. L’exil, dans ce contexte, devient une échappatoire pour bon nombre de ces artistes où les souvenirs de l’île natale sont

 pour eux une manière de vivre, où les références à d’autres compatriotes qui vivent la même réalité dans une autre partie du monde, les aident à mieux comprendre qu’ils ne sont pas seuls au monde à égrainer les mêmes chapelets d’une angoisse qui n’a que trop duré.  Jean Marie Denis, (Jan Mapou,), dans Pwezigram, recueil de poèmes publié à New -York, en 1981, nous dessine un écrivain nostalgique qui rêve et se plaint d’un pays où l’homme n’est pas trop différent de la bête, où un système d’exploitation le mine et le désagrège. Ainsi, pour retrouver un certain espoir et un brin d’optimisme, fait-il appel à un autre sanmba   qui vit dans autre ailleurs : Félix Morisseau Leroy :

                        Aloo ! Lafrik, Daka… Senegal?

                        Se Moriso ? Wi, se mwen Filibè

Nan fè lavironn dede

Sèvolan-m pran van

Sèvolan-m ap chante. Tire kout tèt

Sèvolan-m ap dodomeya tankou yon Satelit

Sou tèt Lafrik.

Kouzen, tande ak wè se de

Peyi isit, adye ri dan-an…

Koukouy klere pou je -ou

Dòmi ta, leve bonè

Dòmi bonè, leve ta

Bourik travay, chwal galonnen

Blan mannan je vèt

Kwis kodenn Tanksgivin

Enflasyon, twou nan pòch ilegal (Pwezigram 32)

                        Alo Afrique, Dakar…, Sénégal ?

                         Est-ce Maurissau ? Oui, c’est moi Filibert

                        En faisant le tourbillon

                        Mon cervolant monte très haut vers le ciel

                        Mon cervolant chante et ronronne et virevolte

Mon cervolant dort comme un satellite

En plein ciel

Là-bas jusqu’en Afrique

Cher cousin il fallait être ici pour comprendre

Entendre et voir

Ce sont deux choses différentes

Ici dans ce pays, ah que c’est triste !

Ici on ne vit que pour soi

Dormir très tard et se lever tôt

Le pauvre travaille pour remplir les poches  du riche

Le Blanc aux yeux verts

Les cuisses de dinde du Thanksgiving

Inflation, le trou dans les poches vides des illégaux (ma traduction)

Ce triste et grave tableau peint par le poète, nous montre l’état de dénigrement dans

lequel vivent des ressortissants d’un pays où les misères de toutes sortes se convertissent en des ‘‘mains de fer dissimulées dans des gants de velours’’ pour étrangler tous ceux et toutes -celles qui veulent changer le cours des choses. Fatigué et épuisé, le sanmba fait appel à un autre cousin pour l’aider à porter le lourd fardeau. Mais il semble que sa voix soit trop faible pour traverser l’Atlantique et atteindre le continent africain. Car, son pauvre cervolant qui tourbillonne semble perdre le sens de l’orientation. Malgré tout, il continue de chanter, car à la manière des Philosophes et d’autres protagonistes des Lumières, il a un devoir à remplir, un chemin à éclairer, des esprits à guider, en dépit de la distance. Toujours optimiste, il poursuit sa démarche :

Moriso

Konpè Jeneral Solèy fache

Awi ! li fache

Se jodi y ap giyonnen-l

Se jodi y ap chipote Jeneral Solèy

Tranpe kasav, fèy sitwonnel, di-l cho

Cho pou Pitit Sò Ya

K ap manche batwèl

Pann releng sou gwozòm

Cho pou rache de degout swe

Nan vizaj Tonton Meme

Nan konbit brase-vire

Yo di-l swa

Swa nan fetay pye bwa (32)

Moriso

Compère Général Soleil se fâche

Ah oui il se fache

Ça fait longtemps qu’on le tourne  en dérision

Ça fait lontemps … …          [KANPE LA A]

Un autre poète de l’organisation, Jean Désiré, publie un recueil de poèmes en créole intitulé Powèm pou yon Ayiti tou nèf’’ Poème pour une Haïti toute neuve’’

                               Ou pa mete kreyòl la non ? (kaptenn)

                                     ‘‘Ne me demandez pas pourquoi aujourd’hui ressemble à hier

                                    Comme si tu ne vois pas qu’aujourd’hui comme hier nous

                                    Sommes encore sous le joug de la dictature’’ (ma traduction 13)

            Le titre même du recueil assigne une tâche énorme au poète : celle de construire une Haïti toute neuve. Du moins c’est le souhait que se font presque tous les membres de cette organisation et la quasi-totalité des écrivains et artistes de l’île. Jacques Stephen Alexis, dans Du réalisme merveilleux des Haïtiens, essai présenté en France au Congrès des Artistes Noirs en 1956, affirme :

Certes, de tout temps, l’artiste a été un témoin de la vie de la cité, il en a reproduit les types et les scènes essentielles, les mœurs, les coutumes, les croyances, la morale, il en a chanté les beautés, les luttes, les drames, l’artiste a été un professeur d’idéal, de courage, un éducateur public, un chantre de l’espoir et du rêve placés en antithèse avec les duretés et les laideurs du moment. On a pu dire que l’artiste était une harpe éolienne qui vibrait à tous les souffles – naturellement, cela ne suffit plus. Il ne s’agit pas de témoigner seulement pour le réel et de l’expliquer, il s’agit de transformer le monde, chacun œuvrant particulièrement dans la sphère qui lui est propre, bien entendu. Il s’agit d’aider à l’éclosion de ce qui naît et se développe, il s’agit d’aider à la liquidation de ce qui dépérit et constitue une entrave à l’essor de l’homme. L’artiste doit prendre parti, il doit être un combattant (Alexis 92)                                      

            Évidemment, je pense que c’est ce conseil que suit le poète Désiré dans son recueil intitulé Powèm pou yon Ayiti tou nèf. Il n’est pas le seul pourtant à le faire. D’autres, qui l’ont précédé, ont eu la même vision. En tant que témoin de la tragédie collective, l’artiste de Powèm pou yon Ayiti tou nèf, s’interroge et critique tous ces acteurs politiques dont le rôle et la tâche seraient de diriger le pays vers le progrès. En revanche, au lieu d’agir en ce sens, ils utilisent les ressources comme leurs biens personnels. Donc face à cela, l’artiste, comme le souligne Alexis ‘‘ doit prendre parti, il doit être un combattant.’’ (92) C’est ce sentiment là qu’on retrouve tout au long du recueil de Désiré.

                        Dans cette œuvre, le poète engagé, dénonce les malheurs d’une île, d’un peuple qui a chassé l’une des dictatures les plus féroces qu’ait connues le pays tout au cours de son histoire. Comme on peut le voir, l’artiste, sans fioritures et sans détours dénonce une situation pour le moins avilissante dont l’issue semble ne pas être pour demain.

Pingga mande m pouki jodi sanble ayè,

‘‘ ne me demandez pas pourquoi aujourd’hui ressemble à hier’’ (13)

Le poète se rend bien compte qu’il ne possède pas le secret qui lui permettrait de répondre à cette épineuse question : « Pourquoi aujourd’hui ressemble à hier ». Ce qu’il sait c’est que l’aiguille du temps semble ne pas avoir bougé d’un pouce. Puisque les enfants des masses populaires continuent de mourir de faim. Les pauvres des corridors boueux des quartiers pauvres, les femmes sans défense continuent d’être violées sans avoir le droit de porter plainte aux autorités concernées. Les hôpitaux et les morgues continuent de recevoir les cadavres de ceux-là qui ont trop compris que la vie ne saurait être un cadeau distribué par des faux-dévots qui nous font croire que le bien-être est ailleurs, un au-delà fait pour les pauvres en esprit. Alors qu’ici -bas ils mènent une existence de bêtes de somme et de chiens errants. Quand on sait que les richesses de la cité devraient être distribuées à tous, sans exception. Donc, étant membre   de la Sosyete Koukouy, Jean Désiré, poète, sait qu’il faut savoir projeter la lumière, comme l’ont fait les philosophes du 18 e siècle français. Pour que le peuple cesse de vivre sa minable et inhumaine condition ; pour ce il doit dénoncer ce qui mérite d’être dénoncé.

                        Pingga mande m pouki… ak dlo nan je kòmkwa ou pa wè gwo je mete zanfan

                        Zantray yo dozado’’ (13)

                        ‘‘ ne me demandez pas pourquoi l’histoire est si triste et qu’elle pleure…

Alors ne vois-tu pas que des égoïstes désunissent les fils et les filles de cette terre ’’ (13)

Drôles de réflexions que celles d’un sanmba/poète qui interroge ‘‘les mots et les choses’’ (Foucault) qui nous ont emmenés jusqu’ici, c’est- à- dire dans ce miasme où nagent toute une masse de gens qui ne demandaient que de vivre. L’artiste dénonce également ce sentiment d’égoïsme ‘‘ le tout pour soi et rien pour l’autre’’ dans un pays où la misère et l’ignorance prédominent. Heureusement Les lumières de la Sosyete Koukouy inspirées (implicitement) par celles des philosophes du 18 e siècle français, aident à dessiller les yeux à ceux-là qui vivent dans les ténèbres de l’ignorance.

Malheureusement cet état d’ignorance créé par les ténèbres que cultivent à dessein bon nombre de nos dirigeants, après plus de deux siècles d’Indépendance, et près de quarante de la chute de Duvalier, perdure encore.  

Michel -Ange Hyppolite, Kaptenn Koukouwouj (1953-)

Ce discours libérateur, cette parole -phare et de lumière qu’articulaient les membres de la Sosyete Koukouy en terre natale, les poursuit en terre étrangère où malgré le froid terrible d’un hiver sans nombre, ils continuent cette mission sacerdotale qui est de faire comprendre que l’artiste, où qu’il aille, où qu’il vive, devrait continuer de parler, de dénoncer, de travailler, de faire vibrer ce langage qui fait peur à tous dictateurs, ceux-là dont les mots et la parole forte empêchent de vivre.

            Kaptenn, dans Zile nou, projette un regard rétrospectif sur cette île qu’il a laissée et qui ne l’a pas quitté. Ainsi, à la manière de Jean-Jacques Rousseau ; l’un des philosophes des Lumières ; dans Lettre écrite de la montagne,[8] qui déclare’’ l’on s’est tu quand il fallait parler, on a parlé quand il ne restait qu’à se taire.’’ (Rousseau 5)

Kaptenn Koukouwouj dans le froid terrible du Canada, au lieu de se taire et de vivre sa vie d’intellectuel du Tiers-Monde en Amérique du Nord, poursuit, au moyen de la plume, un combat dont l’issue était loin d’être certaine. De loin il entend resonner dans ses oreilles de poète les complaintes d’une île bafouée par ses propres fils et ses propres filles. Et la répression tue toutes les voix libératrices :

                                    ‘‘j’entends résonner

                                    Un discours

                                    Tandis que le vèvè d’Ogoun Feray

                                    Lacère le temps.

 Ce discours vient de très loin, d’un pays où la parole libre n’est pas toujours acceptée par les dirigeants, puisqu’elle menace leur stabilité. Personne n’est à l’abri, pas même un pauvre étudiant dont l’existence ne cause, apparemment, de mal personne. Mais le système n’en a cure :

                                    ‘‘ Un étudiant sans voix

                                    Git à Ti Tanyen

                                    On a coupé le souffle aux mots qui allaient déchainer

                                    Un cyclone dans sa bouche’’ (Zile nou)

Feu partout ! C’est le mot d’ordre de toute dictature. La nôtre n’en fait pas exception. Quel qu’il soit, quel que soit son âge, celui qui ne s’aligne pas au mot d’ordre officiel, est passible de prison, de pendaison, de guillotine [9] de fusillade d’exil, et /ou d’assassinat. Comme l’ont fait les sbires du régime de Louis XV […]  qui gouvernaient la France d’alors. Les intellectuels et philosophes des Lumières, comme ceux de la Sosyete Koukouy avaient quasiment le même objectif : démystifier un système de ténèbres et de négation de l’être.

L’histoire récente et passée d’Haïti le place au rang des pays où la liberté individuelle est menacée. Il est vrai que la parole libre a fait de grands progrès, en revanche les crimes politiques, les règlements de comptes personnels, le pillage des deniers publics, les kidnappings, le vol, les viols, les fusillades sommaires deviennent des faits divers. Le poète de Zile nou, témoin d’une époque où la simple idée de faire bouger et même de questionner le statu quo, constituait un crime abominable, veut apporter sa contribution. Denis Diderot pour la même raison, fut enfermé à la prison de Vincennes en 1749 sous le régime de Louis XV, après la publication de Lettres sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient… Comme le philosophe des lumières, Kaptenn Koukouwouj joue aussi sa partition, et il le fait avec beaucoup de talent et de bonne conscience, même en terre d’exil où une quantité non-négligeable de citoyens et de citoyennes étaient contraints de se réfugier. En dépit de toutes les inquiétudes, de doute, d’angoisse que cette inhumaine condition créa dans tout le corps social haïtien, le poète de Zile nou rêve malgré tout à des lendemains meilleurs, où cette île qu’il porte en lui, un jour, pourrait retrouver sa vraie destinée, sa vraie raison d’être, où ses enfants, ses femmes, ses hommes pourraient, dans un concert de solidarité, dire enfin ‘‘ la vie vaut la peine d’être vécue’’ ! C’est du moins ce sentiment qu’inspirent ces vers bourrés de sèves et d’espoir.

                                                L’on croit enterrer sa parole

                                                Dans sa gorge muette

                                                Mais son rêve

                                                Explose dans les mots

                                                Qui nous réveillent‘’ (Zile Nou 7)

Quel optimisme que celui sorti de cette voix qui traine ses sabots dans la neige triste d’un Canada où l’homme des îles se voit obliger de vivre ! En dépit de tous les maux apparents ou réels que ce transfert pourrait engendrer, il n’en demeure pas moins vrai qu’il cultive en lui cet amour charnel, organique qu’il conserve en son être à l’égard de ce bout de terre souvent mal compris par certains et miné, avili et honni par d’autres. L’auteur, en revanche, croit qu’un jour cette parole qu’on pensait bâillonnée et fusillée porterait fruit et que ses enfants vivraient dans l’abondance. Comme Toussaint Louverture qui a été arrêté et enfermé au Fort de Joux en France pour y trouver la mort, mais dont la parole et l’action n’étaient pas mortes, puisqu’elles ont servi de sève qui aura donné naissance à la Révolution de Saint Domingue, les membres de la philosophie des Lumières, eux-aussi, comme le héros haïtien, ont inspiré les artistes et écrivains de la Sosyete Koukouy dont l’objectif était et est d’éclairer les citoyens et citoyennes de l’île et d’ailleurs.

Malgré le temps et l’exil, les Kouzen et kouzin, pseudonymes donnés aux membres de cette organisation, continuent de poursuivre leur périple qui n’a pas été toujours facile. Évoluant dans un univers, souvent hostile où la présence d’une culture ‘‘autre’’ véhiculée dans une langue étrangère, n’a pas toujours été acceptée. Dans un premier temps, ces artistes ont dû se sacrifier pour partager et faire connaitre leurs richesses à travers un Art Pluriel et Divers : danse, théâtre, poésie, publications d’ouvrages en créole, production de disques, émissions de radiodiffusion, conférences, dans le but de propager cette parole libératrice sans laquelle l’humain perdrait sa raison d’être et sa propre identité.     

Ernst Mirville, Pyè Banbou (1940-) de son  nom de plume, construisit la charpente de l’organisation  Sosyete Koukouy en écrivant et fixant les objectifs et la philosophie du mouvement, en collaboration avec d’autres membres. À la manière des écrivains des Lumières, il fut aussi  incarcéré  sous un gouvernement tyrannique.  C’est ainsi, un beau matin, alors que le groupe animait une émission radiophonique dénommée Emisyon Solèy, qui visait l’éducation des masses au moyen de la culture et de la littérature en utilisant le créole comme véhicule. Entreprise douteuse à l’époque pour le pouvoir en place. Le cahier intitulé ‘‘Rechèch’’, publié en pleine dictature de Jean- Claude Duvalier, en 1979, se veut pour mission de faire rehausser la culture et attiser les flammes de la révolution. (Du moins c’est ce qu’indique la page de couverture)

Mis en contexte, on pourrait déduire que ce projet en soi ne devrait pas plaire à un régime qui utilisait les arts et toute entreprise intellectuelle à ses propres intérêts. Comme le faisaient les gouvernements du 17 e européen et plus précisément la France.[10] Ce n’est pas sans raison qu’ils pourchassaient ces philosophes et artistes appartenant au siècle des Lumières. Le fragment suivant résume de manière éloquente le traitement réservé à ceux-là qui voulaient défier le régime machiavélique des Duvalier :

Se nan fè pwezi, nan fè teyat, gwoup powèm Kreyòl nou pibliye jodi-a te arive ekri. Antwòt menm, powèm an Kreyòl sa yo te manke pèdi. Men kijan: Emisyon Solèy la te pase twa lane li ap travay. Apenn yon mwa sou katriyem ane-a, le 6 avril 1969, youn kòmando makout te anvayi estasyon an, yo rete emisyon an, yo arete, minote, mare ke chemiz tout jenn gason ki te nan radyo a. Enpi lè yo te fin separe yon … fèy pyas tou nèf, yo te anpile nou nan yon dip ki al lage nou Fò Dimanch. San esplikasyon, san jijman…Tout pwezi mwen yo te ekri nan yon gwo kaye. A Gwo kaye sila a te nan valiz mwen, nan estasyon radio a. Yo te pran valiz la. Yo pa te arete fi kite nan estasyon an. Gen de ti kouzin mouvman an, Ayida ak Ti Sè li ki te la. (III) 

 C’est en faisant de la poésie, du théâtre que la collection de ces poèmes a vu le jour.  Il faut dire que j’ai failli perdre ces poèmes au matin de mon arrestation et celle du groupe Sosyete Kokouy, alors qu’on animait l’émission Solèy sur les ondes de la Radio Caraïbes. Cette émission comptait seulement trois ans. C’était le 6 avril 1969 qu’un commando de tontons macoutes fit irruption au studio de la radio et nous a enlevés, nous a menottés comme des assassins et nous a emmenés à Fort Dimanche, (un centre de détention d’où  on ne sortait pas souvent vivant après y avoir été admis) Ces poèmes étaient précieusement cachés dans un sac à main que deux jeunes cousines Ayida et Petite Sœur nous ont remis après notre libération. (ma traduction III)

 Ernst Mirville, en tant qu’essayiste, théoricien et poète, joue un rôle fondamental dans le processus de l’érection de cette organisation culturelle et littéraire, surtout à travers ses réflexions et ses approches linguistiques, historiques et anthropologiques. Dans une lettre écrite à Jean- Price Mars, Mirville déclare :

Nous mettrons sur pied une littérature en Créole. Nous ferons l’unité autour du Créole phonétique pour éviter les caprices individuelles, causes éventuelles de faiblesse et d’incohérence. Quoi qu’on dise le Créole est en passe d’affronter toutes les disciplines : littérature, artistique, scientifique ou philosophique. Cette question :’’ le Créole nous permettra-t-il d’accéder à l’universel’’ ? m’arrache toujours un sourire. L’universel…l’universel…voici le vocable qui court toutes les lèvres. Mais, y prend-t-il toujours  la même signification ? Lui donne-t-on la même profondeur ? Ces hommes de lettres, ces peintres, ces sculpteurs, ces céramistes, ces musiciens, ces intellectuels… en quête de l’universel pensent-ils à l’univers- avec un grand U, l’Univers des univers, l’univers ensemble de toutes les réalités matérielles et spirituelles ou bien veulent-ils parler de l’univers des hommes, de l’ensemble des hommes, de l’humanité. Dans cette deuxième acceptation, une activité, une création, une œuvre quelconque revêtira un caractère universel dans la mesure où il est accessible à l’ensemble des hommes. Par exemple le Chinois et l’Anglais, sont plus universels que le Français par ce qu’il y a plus d’hommes à les parler. Mais, à côté de l’humanité, à côté de l’univers des hommes, existent d’autres univers – avec petit u, des univers intéressant un aspect donne du réel : l’univers des plantes, l ‘univers des pierres, l’univers des éléments, l’univers des chaussures, l’univers des aliments, l’univers des oiseaux, l’univers des chiens qui font partie intégrante du Grand Univers, qui constituent le Grand Univers. (‘‘Mouvman Kreyòl Kaye No 3’’ 37-38)  

Cette lettre de Mirville, témoigne non seulement de l’amour de la langue et de la culture nationales, mais aussi de sa détermination à faire de la langue créole et de la culture de l’île ce qu’elles sont devenues aujourd’hui. À côté d’autres travaux et d’autres initiatives qui ont déjà été entreprises par des écrivains haïtiens, par exemple l’adaptation et la traduction en créole des fables  de La Fontaine, Cric Crac : Fables de La Fontaine racontées par un montagnard haïtien et transcrites en vers créoles 1901,Georges Sylvain[11], les travaux de Felix Morisseau Leroy[12], dont l’adaptation en créole haïtien d’Antigone de Sophocle, les recherches, les publications d’Emile Célestin Mégie et particulièrement son roman Lanmou pa gen baryè, publie en 1975 .  Dezafi de Franketienne[13] représentent des œuvres monumentales qui montrent que le créole haïtien est une langue comme les autres. Tout ceci est rendu possible grâce aux efforts et au courage des hommes et des femmes qui ont traversé des barrières truffées de dangers et d’interdits de toutes sortes.

            Sur ces entrefaites, leurs démarches, ressemblent-elles à celles des philosophes des Lumières, à travers l’Encyclopédie de Diderot, D’Alembert, Voltaire, Rousseau […]

Josaphat Robert Large a ajouté lui-aussi un souffle nouveau à l’organisation avec la publication de son recueil intitulé Pè Sèt (1994). Dans ce recueil, le poète dresse un tableau à la fois triste, beau et pessimiste. Rêvant, comme bon nombre de poètes haïtiens forcés de  manger le pain de l’exil, Large essaie de construire un temps où la nature inviterait les ruisseaux, les rivières, la mer, les hommes et les femmes à vivre ensemble et à s’aimer dans un pays de grande fraîcheur et de solidarité. Pour ce, il utilise son art pour aider à faire poindre l’espoir vers un ciel qui n’est pas toujours clément. Dans le texte XXVII du recueil, intitulé ‘‘M- la’’, il affirme :

                        M’la-a

                        M’ap pentire youn tablo ak yon penso pawòl

                        M’pral mete koulè douvanjou ladan li

                        Ak moso syèl

                        Ak yon bèl beldenwi

                        Anba yon ti bout solèy tounèf

                       

                        Yon bann ti grenn dlo lapli ap satiyèt lorizon

                        Yon pakèt ti kay sou pilori ap danse arebò lanmè

                        …

                        Jodi-a

                        M’pral desinen yon bèl rèv (Large 81)

                        Je suis là

                        Je peins un tableau avec un pinceau de poète

                        J’y mettrai des couleurs de l’aube

                        Un morceau de ciel

                        Et un tiers de belle de nuit

                        Sur un lit de soleil tout neuf

                        Une kyrielle de gouttes de pluie

                        Pour caresser l’horizon

                        Des milliers de petites maisons au pilori

                        Où dansent les vagues de la mer. (Ma traduction 81) [KANPE LA A]

Kiki Wainrgihit, poète-musicien, danseur , chanteur, diseur acteur de théâtre et romancier, ajoute à l’organisation de vents multiples. Grand militant, l’artiste a dédié sa vie à une cause, une vraie cause. Mais, comme la majorité de citoyens haïtiens obligés de partir en exil sous le régime des Duvalier, à la manière des Philosophes et hommes de plume et d’action des Lumières que nous avons déjà cités. L’œuvre de Kiki reflète la vision d’un homme qui croit en l’avenir d’un pays qui lui a donné naissance. Pendant qu’il dénonce l’atrocité avec laquelle les sbires du pouvoir gouvernent le pays, il croit que nos traditions, nos richesses et nos valeurs de peuple semblent se perdre dans les festivités mondaines. Le poème intitulé ‘‘Sèt sezon’’ traduit les inquiétudes et les protestations du poète :

                       

Sèt sezon

                        Zetrenn, solèy dife, ti joudlan pran bwete

                        Gato, siwo dòja, tout moun ap fete

Men, gen sa k pa konnen se jou lendepandans.

Lontan, Kapwa Lamò, Desalin pa t nan rans

Kounye la a, maswife, peyi a ap glise.

Anvan solèy kouche, prese tout moun prese (Wainwright 25) 

Sept saisons

De chauds cadeaux de nouvel an les petits enfants deviennent boiteux

De bons gâteaux sirop d’orgeat tout le monde est à la fête

Mais certains ignorent que c’est la fête de l’indépendance

Autrefois, Capois La Mort, Dessalines ne plaisantaient pas

De nos jours en mat de cocagne notre pays glisse vers l’abime

Avant que tombe l’angélus, chers petits-enfants dépêchez-vous

Il se fait tard ! (Wainwright ma traduction)

Évidemment l’auteur dénonce le laxisme des gens qui gouvernent l’île à l’heure actuelle, où la connaissance de l’histoire n’intéresse presque personne. Il est bon de célébrer les fêtes qui nous lient au présent, mais les prouesses des héros de l’Indépendance qui se sont sacrifiés, ne sauraient nous être étrangères non plus. C’est du moins ce que Wainwright voudrait, je crois, nous faire comprendre. 

                   L’artiste se laisse tellement obnubilé par sa militance, qu’il semble négliger un petit moment d’éternité que lui offre une âme-sœur, sans doute une militante d’un autre genre dénommée Marilou. Dans un poème éponyme, l’un des textes-fétiches de Kiki, d’après moi, il affirme :

                   Ekize-m Marilou

                   Lòt jou nou te kouche plotonnen anba dra

                   Vwa w te lou kou tanbou k a p gwonde nan rara

                   Telefòn pran sonnen ou mande m ki moun sou

K ap rele ale sa a voye l ale chouchou

Le m fin pale mwen di w m ap soti m gen ijans

Yon zanmi k lan traka yon bon zanmi danfans

Ou di m gade ki jan m  limen dife sou ou

Epi m prale san m pa tenyen l ou prèt pou fou

Lannuit mwen met deyò m kite w tou cho m ale

Menm zetwal pa t kontan kou yo wè m yo file

Mwen te gen randevou mwen se yon milita

Se sa k fe de fwa pou wou mwen pa gen tan […] (Waiwright 35) 

Excuse-moi Marilou

Dernièrement toi et moi étions au lit

Ta voix était lourde et grondait comme un tambour de rara

Le téléphone a sonné et tu me demandais quel ivrogne nous appelle à cette heure mon chéri

Alors que j’ai fini de lui parler je te disais que j’avais une urgence

Je dois sortir

C’est un bon ami d’enfance qui a un problème je dois filer tout de suite

Tu m’as dit que le feu déjà te brulait

Et je veux partir sans l’éteindre tu vas devenir folle

Je suis parti quand même au fond de la nuit

Même les étoiles étaient fâchées contre moi

En me voyant elles ont pris la fuite

J’avais rendez- vous je suis un militant

C’est pourquoi parfois je n’ai plus de temps pour toi

…..

Excuse-moi Marilou… (ma traduction 35)

Ce poème pose le problème du militant face à son devoir par rapport à une cause qu’il défend et ses obligations vis-à-vis de l’être aimé. Un dualisme qui demande beaucoup de maturité et de réflexions.

L’écrivain haïtien, où qu’il évolue, ses œuvres ne sauraient faire table rase de son lieu d’origine. Et, puisque l’engagement politique joue un rôle prépondérant dans son quotidien, ses créations doivent nécessairement épouser cette réalité. Léon François Hoffmann, dans Histoire littéraire de la francophonie : Littérature d’Haïti, déclare : ‘‘Analystes haïtiens et étrangers s’accordent : la caractéristique générale la plus frappante des œuvres littéraires haïtiennes est d’être explicitement engagées au Service d’une cause, plus précisément de se vouloir contribution au mieux-être du pays’’ (Hoffmann 43)

Effectivement, la poétesse Deita, (Mercedes Foucard Guignard) de son vrai nom, dans ses écrits, poursuit, dans une certaine mesure, la même thématique que les autres créateurs de l’organisation Sosyete Kokouy dont nous avons analysé les œuvres. Femme de plume prolifique, Deita compte dans sa bibliographie, romans : Les désespérés (1964), Esperans Dezire (woman kreyòl) (1989) pièces de théâtre : Filibè (1979), Nanchon, ethnodrame (1986), poésie : Majòdyòl (1981), essai : La légende des loa du vodou haïtien (1993), contes : Contes des jardins du pays de Ti Toma (1989) etc. À la manière de bon nombre d’Haïtiens, artistes, écrivains, professionnels, intellectuels, professeurs, y inclus des membres de la Sosyete Koukouy, elle dut fuir le régime néo-fasciste de Papa Doc. Elle poursuit son travail d’artiste et d’écrivaine engagée en Amérique du Nord. Majòdyòl, nous supposons, constitue l’un de ses travaux les plus remarquables de Deita, dans la mesure où elle serait la première femme à produire un recueil de poèmes en créole dans le milieu haïtien. Ce recueil résume sa manière de comprendre, d’approcher et de dénoncer les misères des démunis et les supposés responsables. Le poème suivant intitulé ‘‘Tonton Sanm se move kavalye’’ décrit le rôle des Américains dans les affaires du monde, et plus particulièrement en Amérique Latine et les Caraïbes.

                                                   Tonton Sanm se move kavalye

                                                   Tonton Sanm se move kavalye

                                                   Tonton sanm se move kavalye

                                                   Li achte chwal entyò

                                                   Pou galope nan Amerik Latin

                                                   Nan Amerik Santral

                                                   Nan Karayib sitou

                                                   Tonton Sanm chwal  la twò gra

                                                   Ou boure l sans pran souf

                                                   Tonton Sanm

                                                   Ou chita sou chwal gwo pans

                                                   K ap manje chan kann abitan

                                                   K ap manje jaden mayi

                                                   K ap manje chan bannann abita

                                                   K ap kraze ajoupa malere

                                                   K ap pilonnen vye ke patriyot

                                                   K ap ravaje santiman

                                                   K ap simaye changren ak lanmo

                                                  

                                                   Tonton Sanm chwal la twò gra

Tonton Sanm ala ou move makiyon   

Tonton Sanm tèt ou di

Pase bourik je bòy

Tonton Sanm pa bliye

Bouki te fout sele Malis

Amerik yo ap fout sele ou

Menm jan

Rete gade pou wè

Tonton Sanm

Ala

Ou move makiyon

Tonton Sanm

Ou se youn move cavalye

Monche (Majodyol 15)

                                               

L’Oncle Sam est mauvais cavalier

L’Oncle Sam est un mauvais cavalier

L’Oncle Sam est un mauvais maquignon

Il achète de gros chevaux pour galoper

En Amérique Latine

En Amérique Centrale

Et surtout dans les Caraïbes

L’Oncle Sam votre cheval est trop gras

Vous le nourrissez trop

L‘Oncle Sam

Vous vous asseyez sur un cheval ventru

Qui dilapide les champs de canne des paysans

Qui mange le champ de maïs

Le champ de banane des paysans

Et brise la case des pauvres

Qui tue les sentiments et les émotions

Qui distribue le chagrin et la mort

L’Oncle Sam votre cheval est trop gras

Toton Sam quel mauvais maquignon vous êtes

L’Oncle Sam vous êtes plus têtu qu’une bourrique

Borgne

L’Oncle Sam n’oubliez pas

Bouki a scellé Malice un jour

Un jour les Amériques vous scelleront vous aussi

Il n’est que d’attendre

L’Oncle Sam

Vous avez été un mauvais maquignon

L’Oncle Sam, mon cher,

Vous êtes un mauvais cavalier

Écrivaine engagée, qui défend une cause, Deita, pointe du doigt l’Oncle Sam, qui est, d’après elle, responsable de toutes les misères et les tragédies de la région. En revanche, si les poètes et écrivains de La Sosyete Koukouy que nous avons cités ont mis, parfois, une certaine sourdine dans leurs revendications, l’auteure de Majodyòl (Tonton Sam) n’y va pas par quatre chemins. Son style direct ne laisse plus de place à la réflexion.

Dorcelly Dédé est reconnu surtout comme acteur de grand talent, après avoir interprété de grands rôles dans des pièces de théâtre telles que :  Chaloska, Zobouke, Maryaj Daso, DPM Kanntè, […] Cependant sa publication dans le journal Haïti En Marche, à travers la chronique ‘‘Ti Gout Pa Ti Gout’’ parue hebdomadairement, on  publia  ses poèmes d’un style qu’il intitula Zwing ![14]

        ‘‘c’est une autre forme de poèmes courts, ayant un maximum de 4 vers. Dans un swing le message est direct et rapide. On s’en sert pour dénoncer, attaquer une personne, un groupe, un système de gouvernement, etc.’’ (Traduction Michel-Ange Hyppolite)[15]  

                                    Yo rele m zwing!

                                    Mwen pa nan pawòl anpil

                                    Mwen vini an pwent :

                                    Pwent pike pwent dous

                                    Nou pa konn lè pou n ri

                                    Ni lè  pou n serye

                                    Nou traji-komedi

                                    Nou tounen vivi dangriyen

                                    Pise nan rèv ;

                                    Nanpwen bagay dous konsa

                                    Men,  lè w leve demen

                                    Fò w pa fache si yo rele w pisannit. (Dorcely 1)

                                    On m’appelle Zwing !

                                    Je ne parle pas trop

                                    Je parle à demi-mot

                                    Mot terrible mot doux

                                    Nous ne savons quand rire

                                    Ni quand prendre le ton sérieux

                                    Nous sommes à la fois comiques et tragiques 

                                    Nous sommes là pour faire rire les autres’’ (ma traduction1)

Contrairement aux autres artistes et poètes de la Sosyete Kokouy, Dorcelly Dédé, au lieu de prendre un ton trop sérieux, utilise l’humour pour approcher la tragédie haïtienne.  Voltaire, l’un des philosophes des Lumières, dans Candide ou l’optimiste, utilise, dans une certaine mesure, à peu près le même esprit, ceci après Molière.[16]        [KANPE LA ]

Le poète Gary S. Daniel dans Tripotay nan peyi Gonbolyen, publié en 1998, dénonce aussi, à sa manière, le drame haïtien. Les boat people haïtiens occupent une part de ses réflexions de poète. Ce phénomène, nous dit-il, est d’autant plus humiliant, qu’il a pour origine nos propres frères :  

                                    Venmil, trantmil, karantmil

                                    Pran kanntè

                                    Frè n menm san, menm koulè

                                    Fè san  n blayi

                                    Pou Blan ki san konprann

                                    Boulèt lavi n chita nan planmen zòt

                                    Kote n sèvi pwopagann bèt rapas

                                    Tikrik tikrak lavi n sou lanmè

                                    Sèvi zouti delivrans nan figi lemonn

                                    Pou ravitaye magouy esplwatè

                                    Lòtbo lantouray lalwa papyefen… (Daniel 66)

                                   

Vingt mil trente mil quarante mil

                                    Prennent le large (au moyen d’un frêle voilier)

                                    Nos frères de sang, nos frères de couleur

                                    Nous ont trahis

                                    Au profit du Blanc

                                    La vie appartient à l’autre

                                    Qui nous sert de propagande

                                    Comme une bête féroce

                                    Pour un rien

                                    Notre vie en mer

                                    Nous sert de délivrance

                                    Aux yeux du monde

                                    Face à de nouveaux exploiteurs

                                    Car chez nous la loi dort sur un marteau

De poussière. (Daniel ma traduction)

Gary Daniel poursuit ses démarches à travers d’autres activités pour aider ce pays et son peuple à sortir du marasme économique et social.

Emmanuel Eugène, est aussi l’un des meilleurs représentants de l’organisation dénommée Société Koukouy à travers ses œuvres et ses activités d’ordre littéraire et artistique.

 Eugène, dans son recueil de poèmes intitulé Vwazandò / La voix des mystères, chante un pays [qui est] ‘‘ trafiqué sur sa peau’’

            Un pays de racailles qui grouillent magouillent

Exhibition de l’homme sans os

Qui se métamorphose s’entortille

Et me colle à la chair

Une citoyenneté sans nom sans passeport

Biffée effacée que je porte à fleur de peau

Un pays gangrené

Blessé meurtri

Plaies béantes sans effusion

Echoué dès la naissance

Ce pays qui est mien

J’en fais le deuil

J’ai un pays à bâtir dans mon sang

Caillot rouges fondus […] (Traduction Saint Eloi 81)

               Ce poème, comme tous les autres que nous avons cités à travers cette étude, a pour toile de fond Haïti. Un pays comme je l’ai mentionné plus haut, que les artistes ont fui mais ne les a pas quitté. Dans ce poème bourré de sang, on sent une vie qui tremble, brouille, tremble, marche, cherche, se cherche dans un tourbillon de poussière et de neige d’une ville qui ignore tous ceux-là qui viennent d’ailleurs. Car le poète vit sans

‘‘ citoyenneté et sans nom et sans passeport’’ alors l’on comprend très bien le sens et la signification de ce vers. Tout immigrant assimile et digère le sens que porte ce simple vers sorti d’un homme d’ailleurs (poète) et venu d’ailleurs (immigrant). Ici aux États-Unis on les appelait (les étrangers) aliens- qui viennent d’autres planètes (d’un autre ailleurs). Alors ceux qui ont vécu ces périodes et ces moments difficiles de l’exile ont le droit d’avoir ce sang terrible et sale à la bouche. Le poète nous dit plus loin :

        [Qu’il a] un pays

                                            A bâtir dans [son] mon sang

Comment bâtir réellement un pays dans son sang ? Peut- être en faisant la révolution, en faisant jaillir et gicler le sang. Mais quelle révolution et où ? la révolution haïtienne. Mais quand ? C’est cette question que la quasi-totalité des œuvres que nous venons d’analyser ont posée. Du moins c’est cette conclusion que j’en voudrais tirer : d’abord Jan Tanbou qui veut atteindre ce noble objectif, en lançant l’Homme-Haïtien à sa redécouverte, [en partant] pour une randonnée sans limite (s). 

Felix Morisseau- Leroy avance, dans Les Djons d’Haïti Tonma que :

 Le plus drôle est que Ghislaine (l’un des personnages) dut aussi prendre la

                        Fuite en se faufilant dans la galerie des maisons proches, car elle disait

                        qu’avec la réputation de loup-garou de sa mère, si les ennemis politiques

                        l’accusaient de sorcellerie, crime puni par le code pénal haïtien, toute

                        l’eau des Orangers ne suffirait à la laver. ( Les Djons 98)

Jan Mapou croit en la solidarité de tous les Haïtiens :’’ Ainsi tout le monde aura un morceau/Pour pouvoir travailler Et manger à notre faim

Pour pouvoir mieux vivre/On est condamné à vivre ensemble

On a signé un contrat/Si tu me donnes

                                     Je te donne/   C’est la vie

                                    Tu ne peux pas jouer/   Si tu as peur de perdre

Emile Célestin Mégie, croit que ‘‘Tout le monde aurait dû porter un brassard noir’’

Jean Désiré, dans Powèm pou youn Ayiti tou nèf, déclare ‘‘ne me demandez pas pourquoi   l’histoire est si triste et qu’elle pleure […]’’

Kaptenn Koukouy, dans Zile nou (toujours le pays) dénonce à cor et à cri :

                                    ‘‘ Un étudiant sans voix

                                    [Qui]Git à Ti Tanyen

                                    On a coupé le souffle aux mots qui allaient déchainer

                                    Un cyclone dans sa bouche’’ (Zile nou)

            Ernst Mirville (Pyè Banbou) l’un des théoriciens du mouvement, pense que : ‘‘Nous mettrons sur pied une littérature en Créole. Nous ferons l’unité autour du Créole phonétique pour éviter les caprices individuelles, causes éventuelles de faiblesse et d’incohérence. […]’’

(Lettre 37-38)

Josaphat Large, stipule quant à lui [qu’il :

                        [Peindra] un tableau avec un pinceau de poètes

                        [Qu’il]J’y mettrai des couleurs de l’aube

                        Un morceau de ciel

                        Et un tiers de belle de nuit

                        Sur un lit de soleil tout neuf

                        Une kyrielle de grains de pluie

                        Pour caresser l’horizon (Pè Set 81)

Kiki Wainwright, dans son poème intitulé ‘‘Sept saisons’’, affirme :

 ‘‘De chauds cadeaux de nouvel an

                        les petits enfants deviennent boiteux

De bons gâteaux au sirop d’orgeat tout le monde est à la fête

Mais certains ignorent que c’est la fête de l’indépendance’’ (Wainwright)

Deita pense que : ‘‘ Vous été un mauvais maquignon

L’Oncle Sam, mon cher,

Vous êtes un mauvais cavalier’’ (Deita)

Dorcelly Dédé dans Zwing aborde le problème à travers le rire et la dérision :

 Nous ne savons quand rire

                        Ni quand prendre le ton sérieux         

                        Nous sommes à la fois comiques et tragiques 

                        Nous sommes le Bouffon du cirque (Dédé)

Emmanuel Eugène, dans son recueil intitule Vwa zandò parle :

            [D’]Un pays de racailles qui grouillent magouillent

Exhibition de l’homme sans os

Qui se métamorphose s’entortille

Et me colle à la chair

Une citoyenneté sans nom sans passeport

Biffée effacée que je porte à fleur de peau/ Un pays gangrené (Eugène 81)

Ce travail de comparaison que nous venons d’entreprendre entre l’Organisation artistico-littéraire dénommée Sosyete Kokouy et les Philosophes des Lumières du 18 e siècle français, se circonscrit dans une perspective d’analyse de Littérature comparée, domaine de notre spécialisation. Ce travail, sans fausse prétention, s’incorpore dans le cadre de la littérature universelle. Dans la mesure où, Haïti, malgré son sous-développement économique, a produit pendant de nombreuses années des œuvres d’écrivains et d’écrivaines qui ont témoigné de leur grand talent et ont bénéficié de prestigieux prix littéraires, et d’une place à l’Académie Française, Dany Laferrière[17] par exemple. Ainsi, cette approche comparative faite vis-à-vis des Philosophes des Lumières, nous le souhaitons, ferait son chemin parmi les intellectuels et chercheurs en ce domaine. Puisque, qu’on le veuille ou non, les rapports culturels et littéraires entre Haïti et la France, et d’autres pays du monde, existent et méritent d’être maintenus. Mais des rapports d’égal à égal. Et je crois qu’une littérature plurilingue créolophone, francophone, anglophone, hispanophone, (Comparée) aurait sa place dans cet ambitieux projet. Car ‘‘Le corpus la littérature universelle est naturellement plurilingue, dans la mesure qu’il se compose d’une pluralité de littératures ayant chacune sa propre langue’’ (De Behar et al.15.) La romancière haïtienne, Yanick Lahens, dans un entretien accordé au ‘‘Courrier de L’UNESCO’’, partage cette même opinion[18].  De ce point de vue je pense que La Sosyete Kokouy devrait s’inscrire dans ce programme de littérature universelle, en traduisant des œuvres de différents écrivains qui produisent des travaux en tous genres, pendant que les autres feront un travail réciproque à l’endroit de la littéture créole d’Haïti, c’est -à- dire DONNANT- DONNANT. C’est du moins, ce que nous aurions recommandé et espéré.    

                                                                       

Travaux cités

Alexis, Jacques- Stephen. Du réalisme merveilleux des Haïtiens. » Présence Africaine,         vol. 165 166, 2002, pp. 91-112. JSTOR, www. jstor.org/stable/43617132.

Banbou, Pyè. At. Et.  Mouvman Kreyòl. Kaye no 3: Verite sou Tanbou  Points d’ Histoire,

Atelye aksyon Atenativ, Edisyon Koukouy, Koleksyon Koukouty, Premye trimes,  2000-

Behar, Lisa Block et al. La littérature comparée dans le monde : Questions et méthodes,

                        Association internationale de littérature comparée, 2000.

            Benítez-Rojo, Antonio. The Repeating Island: The Caribbean and the Postmodern

                        Perspective. Traduit par James E. Maraniss, 2e éd., Duke UP, 1996.

Brunel, P Et al. Histoire de la littérature française : Du moyen âge au XIIIe siècle.Bordas, 1986.

            Daniel, Gary S. Tripotay nan peyi Gonbolyen :Powem, avangou :Max Manigat. Edisyon

            Koukouy, Koleksyon Koukouy, 1998.

            Deita ( Guignard, Mercedes Foucard). Majodyol, 1981. 

            Depestre, René. Popa Singer. Zulma, 2016.

Désiré, Jean- Robespierre. Powem pou yon Ayiti tou nef. Iistrasyon Jan Sebon. Koleksyon   Koukouy, 1994.

Diderot, Denis. Lettres sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient.

Dorcely. Dédé  Zwing :Pwezi wongòl Collection Poésie/ numéro 96, 2013.

Eugène, Emmanuel. La Voix des mystères. Éditions Mémoire d’Encrier,2007.

Glissant, Edouard. Le discours antillais. 1981. Gallimard, 1997.

Hoffmann, Léon-François. Histoire Littéraire de la francophonie : Littérature d’Haïti.

            EDICEF/ AUPELP, 1995.

Hurbon, Laennec. La Révolution haïtienne : une avancée post-coloniale. Editions de la Maison des sciences de l’homme, (65-75), 2009) DOI www.openedtion.org/6540

Hyppolite, Michel-Ange. (Kaptenn Koukouwouj)  Zile-nou, Edisyon Productions Koukouwouj, Koleksyon Koukouy, 1995.

Kant, Emmanuel. Qu’est-ce-que les Lumières. Qu'est-ce que les Lumières ? (1784) )

               (cegeptr.qc.ca)

Large, Josaphat. Pè Set. Koleksyon Koukouy, 1994.

Mapou, Jean. At al. Choublak ak Kamelya. Koleksyon Koukouy, 1966.

---Pwezigram. Photo-composition and Lay -out by Jean-Yves Urfie, Distributed by Sosyete Koukouy, Maple-Vail Book Company, 1981.  

Mégie, Emile Celestin. Feuilles d’Ortie, 2002.

Melins, Louis Sala. Les Misères des Lumières sous la Raison, l’outrage.

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Pierre, C. Claude. ‘‘Felix Morisseau Leroy, la conscience de l’expression, fondement idéologique d’une poésie.’’ Rencontres no. 28-29, Mars 2019, pp. 93-98.

Rousseau Jean-Jacques. Lettres écrites de la montagne. Lettres écrites de la montagne (ac-grenoble.fr).

Voltaire. Candide ou l’optimiste2001 Blackmask Online. http://www.blackmask.com. 2001. Date d’accès 3/17/2021.

Wainwright, Kiki. Zepon File. Editions à contre-courant, 1994.

                       

[1]Réponse à la question Qu ‘est—que les Lumières, 1784 ; Emmanuel Kant était un philosophe allemand et l’un des tenants de la philosophie des Lumières. Il est né le 22 avril 1724 et mort le 12 février 1804.

[2]Mouvman kreyol, Kaye numewo 3 : Pye Banbou, Maryse Hyppolite, Jan Tabou, éditions Koukouy, 2000.

[3]Voir ‘‘A colonial Media Revolution: The Press in Saint- Domingue, 1789-1793. Cambridge University :08 November 2017 par Jeremy D. Popkin.

              Revue d’histoire des colonies tome XXXVI (1949) 3E ET 4E TRIMESTRES. Persée.

[4]Benitez-Rojo, Antonio. The Repeating Island: The Caribbean and the Postmodern

                Perspective. Traduit par James E. Maraniss, 2e éd., Duke UP, 1996

[5]Le code noir ou Edit du Roy, Servant de Règlement pour le Gouvernement et l’Administration de Justice et la Police des Îles Françaises de l’Amérique et pour la Discipline et le Commerce des Nègres et Esclaves dans ledit pays, publié en 1685, déclare dans son article XLIV que : « les esclaves [sont] êtres meubles » (.9)

[6]Citation attribuée à Hermann Göring Maréchal et homme politique allemand (1893-1946) ou à Joseph Goebbels, patron de la propagande allemande (1897-1945) Le Petit Robert Illustré, 2000.

[7] Léon Dumarsais Estimé, dirigea Haiti de 1946 à 1950. Il trouva la mort à Paris, France en 1953 où il vivait en exile.

[8]Rousseau Jean-Jacques – Lettres écrites de la montagne : Rousseau rédige les neuf Lettres écrites de la montagne entre octobre 1763 et mai 1764, en réponse aux Lettres écrites de la campagne de Jean-Robert Tronchin, procureur général de Genève (septembre 1763), qui justifient la condamnation de Rousseau lui-même et de ses œuvres par le gouvernement genevois. Les idées de l’écrivain sont en effet considérées comme subversives et dangereuses. Rousseau se trouve alors à Môtiers dans la principauté de Neuchâtel, dans une situation particulièrement difficile puisqu’il est menacé d’emprisonnement à Paris (après la parution de l’Émile et du Contrat social) et qu’il ne peut se rendre à Genève, dont il est pourtant citoyen, sous peine d’arrestation, pour les mêmes raisons. Quelques amis de Rousseau font une «représentation» auprès des autorités pour le défendre et demander au Conseil de revenir sur sa condamnation, jeudi 2 juillet 2020 | 18e, Essai et Chronique, Littérature suisse romande et des régions voisines, Philosophie, Société. 

[9]Les régimes français d’alors utilisaient la guillotine comme moyen d’exécution jusqu’au 10 septembre 1977.Vie- publique. Publie le 26 février 2019. Accédé le 25 mars 2021. 

[10]Antoine, Anne. Michon Cédric.  Chapitre XI. Art et société : Les sociétés au XVIIe. Siècle. Presses Universitaires de Rennes. P.123-137DOIBOOKS.OPENEDITION.ORG/PUR/7404 ?LANG=EN

[11]Georges Sylvain, précède la création de la Société Kokouy, créée en 1960, puisqu’il est né en 1866-et mort en 1925. En revanche sa contribution à l’avènement du créole en tant que langue littéraire, est très remarquable.

[12]Felix Morisseau Leroy, je crois a entretenu, après son exil en Afrique, en Floride de bonnes relations avec la Société Kokouy.

[13]Le poète Franketienne n’est pas un membre de la Sosyete Kokouy, mais ses contributions et son œuvre titanesque et monumentale ont contribué à élever la langue et la culture créoles au niveau international.  

[14]Zwing, c’est une autre forme de poèmes courts, ayant un maximum de 4 vers. Dans un swing le message est direct et rapide. On s’en sert pour dénoncer, attaquer une personne, un groupe, un système de gouvernement, etc. (Traduction Kaptenn Kokouy)

[15] Michel-Ange Hyppolite Istwa Pwezi Kreyòl Ayiti, publié en 2000, page 219.

[16]Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, est né en 1622 et mort en 1673. Il est l’auteur de Tartuffe, L’école des femmes, le Misanthrope, l‘Avare […] 

[17]Dany Laferrière est un écrivain haïtien-canadien, né en Haïti en 1953 a été élu à l’Académie Française en 2013. Il est l ’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Cette grenade dans la main du jeune nègre est elle- une arme ou un fruit?(1993), L’odeur du café (1991)[…]

[18] La migration est un des destins majeurs des pays du Sud dont les territoires sont rendus inhabitables. Les Haïtiens ont donc beaucoup migré depuis le début du XXe siècle, emportant avec eux cette culture qui s’est constituée au XIXe et dont la littérature est une expression comme d’autres formes artistiques. Il y a aujourd’hui des littératures haïtiennes. Celle qui se fait en Haïti en créole et en français. Celle qui se fait en anglais aux États-Unis, celle qui est en train de s’écrire en espagnol en Amérique latine et même en République dominicaine, et celle qui se fait en français, en France et au Canada. Ces littératures sont une préfiguration de ce monde multiple en train d’émerger et du multilinguisme qu’évoque Édouard Glissant dans Le Discours antillais. DOI: https://fr.unesco.org/courier/2021-2/yanick-lahens-haiti-questionne-modernite-pointant-ses-contradictions-ses- limites?fbclid=IwAR0zYrCdPq4YrGOwQh8VzV9Mx5xSj4kvrSPic8mCfa7TI6PwnnTDhX2rOx8

Accédé le 17 mars 2021

Lochard Noël PhD
Auteur


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