Jeunesse et insécurité

 Adieu super Mario

Publié le 2021-04-19 | lenouvelliste.com

Cette photo est troublante. En fait, c’est un mural à la Rue Salem où vivait la victime. Il est réalisé par un « street artist » qui a le sens de l’intercommunication entre l’image exposée et le passant. Il présente un jeune homme qui sourit. Il porte une casquette rouge. Ses traits son méthodiquement présentés. Un portrait psychologique imposant. A bien regarder cette  figure d’une jeunesse vigoureuse et sans repère, on se dit qu’il n’y a aucun espoir et que tout ça va basculer bientôt dans une ravine.

Durant les années 2010, on avait l’habitude de le rencontrer à la Bibliothèque du soleil, l’allure modeste et réservée. Notre institution lui réservait un espace de distraction sociale et de culture pour sortir du pessimisme ambiant et de la pulsion à la trivialité ou à l’option du « banditisme légal ». Il pouvait s’asseoir longtemps dans la Salle des livres ou offrir sa participation aux divers Camps d’Eté et on déduisait vite que c’était un exemple. On l’emmenait, comme d’autres, sur des sites historiques et culturels. Il manifestait sa joie d’être en bonne compagnie. Ses vacances étaient aussi bien une reconnaissance nationale en gestation sur des sites historiques qu’une manière d’apporter du support à nos initiatives patriotiques, depuis le 7 avril 2005.

Puis,  c‘est venu le temps de  décisions mâtures, pour survivre, dans un milieu qui n’offre des opportunités qu’aux « fils de famille. » Dans ces quartiers où la classe moyenne dépérit de jour en jour et où le peuple mène une vie raide dans le commerce informel des marchés, la vie de bibliothèques ne semble pas très prometteuse. Il faut donc faire un choix. Entre les églises qui promettent les nuages du ciel et le banditisme légal qui offre des « Akira, Tèt Bèf, Izuzu Trooper et autres Mercédès », il a fait le choix du milieu, comme pour éviter ces extrémités faciles et matérielles. C’est la Police. Pour « protéger et servir ».

On ne le revoit plus à la bibliothèque. Préoccupé par des urgences sécuritaires et dans le souci de faire bien, il s’est donné à fond en son nouveau job. Pour aider sa famille et pour être quelqu’un d’exemplaire comme il l’avait appris dans les diverses activités de vacances de la bibliothèque. Il n’avait pas laissé son quartier. Il habitait encore à la Rue Salem, dans ces abris provisoires construits, à la va-vite dans l’humanitaire international, après le tremblement de terre de 2010. C’était juste sur le terrain de la famille d’un inoubliable ami des années 70. Celui-ci aimait beaucoup le footballeur Eusebio. De son impardonnable pied gauche, il faisait des dégâts au « carré de réparation » de l’équipe adverse, au terrain Sahieh.

C’est sur le mur de la propriété de mon ami d’enfance, le passionné d’Eusebio, qui vit aujourd’hui aux Etats-Unis qu’un artiste a peint son portrait posthume. Il n’a pas la tête d’un policier. C’est plutôt la figure d’un jeune des années 2000. Il porte un collier sur sa poitrine. Et ça brille sur un maillot noir. Il a une petite dent casée. Il sourit de façon retenu. Mais, d’une sincérité à nulle autre pareille. Ses traits sont bien rendus par le « street artist ». Un nez de nègre, une bouche aux lèvres pulpeuses, des joues vigoureuses, un regard vif, un front déterminé, une casquette de « chicano ». Le tout sur un fond bleu foncé qui renforce le caractère antillais du défunt. On lui a mis une petite table avec des fleurs près de la lueur d’une bougie allumée.

Dans le décor immédiat constitué de maisonnettes provisoires depuis plus de dix ans, tôles et planches, le portrait de la victime est un espoir. Il dit qu’il ne faut pas lâcher, chaque jour, et que c’est ça qui fait la force de notre pays qu’on accable.

Né le 24 décembre 1979, Mario Jean Baptiste est tué le 14 Mars 2021. La rumeur laisse croire qu’il est question de jalousie pour une femme, entre deux policiers. Ce n’est donc pas le grand banditisme. Mais, dégainer facilement une arme contre un homme pour une triste affaire de sentiment fait parti de la violence du banditisme légal qui est notre « culture » contemporaine. A laquelle on doit ajouter une dose de « cannibalisme ancestral. » Mais, comment s’en sortir ? La proposition de la culture, par les livres de la bibliothèque, est une solution. Mais, ça n’est pas la seule. Mario mérite mieux, pour son quartier et son pays.

Son quartier, dans l’abandon sanitaire du gouvernement, peut aussi s’enflammer comme d’autres. Insalubrité, irrégularité du transport public, marché informel qui s’installe sur les trottoirs, égouts obstrués d’alluvions des ravins de Morne l’Hôpital, constructions anarchiques dans le gros « lese grennen », c’est un miracle que lesdits « katsan marozo » n’y viennent déjà installer leurs bandes.

Son mural est là, à la Rue Salem. Du nom de l’Eglise adventiste adossé au mur de clôture de la bibliothèque. Passez le voir avec une pensée positive pour ce jeune policier tué par jalousie pour une femme. Et vous redonnerez à la bibliothèque l’énergie qu’il lui faut pour mener le combat de la connaissance qui libère contre de trop longues ignorances entretenues.

                                                                         

      Pierre Clitandre
Auteur


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