La préoccupation  de  «l'ailleurs»   au sein de la jeunesse universitaire

Publié le 2021-04-06 | lenouvelliste.com

Le vendredi 26 mars 2021, à l'initiative du Centre de réflexion et de recherche sur la migration et l'environnement (CERREMEN) et du Mouvement organisé des citoyens pour l'intégration et le développement (MOCIDE), une journée de réflexion et de débats avait été organisée à l'Université Quisqueya autour de la thématique. Dictature, migration et résistance en Haïti de Duvalier à nos  jours. La première intervention mettait sur le panel le professeur Lionel Trouillot dans le cadre d'une présentation sur la question de l'exil pendant la période des Duvalier. Le panéliste avait choisi de réfléchir sur la problématique «comme écrivain interrogeant la mémoire collective et non à partir de données statistiques». Les  réflexions du professeur Trouillot de ce jour nous ont amené, par association d'idées, à considérer une évolution de la même thématique de départ, mais dans le contexte présent, actuel et surtout d'un départ voulu au sein d'une catégorie spécifique de la population haïtienne. Il s'agit bien de la migration de nos jeunes étudiants à l'université, ou encore du ferme désir d'émigrer de ces  jeunes qui ont pratiquement  perdu tout espoir quant à  un certain  avenir dans notre  pays. Quand on a passé  plus d'un quart de siècle  comme éducateur, quand on a choisi de retourner et de rester au pays en vue de contribuer, autant que faire se peut,  à son amélioration, une telle évolution de la question ne saurait nous laisser indifférent.

Le professeur Hérold Toussaint, ancien vice-recteur aux affaires académiques de l'Université d'État d'Haïti (UEH), travaillait et travaille toujours sur la question de «l'universitaire citoyen». Comment concilier alors la formation de base de ce «citoyen» avec ses mêmes aspirations profondes et immédiates  pour  rejoindre, dans toutes les conditions possibles et imaginables, « un  ailleurs» indéterminé dans une perspective de non-retour? N'est-ce point alors une démarche intellectuelle et pratique s'apparentant davantage à celle de vouloir remplir le fameux tonneau des Danaïdes?  Sommes-nous en présence  d'un  phénomène de désintérêt massif pour la Res universitas, la Res publica, ou encore de  découragement, de désespoir profond  face  à la dégradation constante du pays et la pérennisation d'une crise politique multidimensionnelle affectant l'imaginaire même de larges secteurs de la population?  En d'autres termes, comment et pourquoi étudier en Haïti ? se demandent nos jeunes universitaires. Ce qui est certain, c'est  qu’après le grand  flux de  l'exil des années 1960 dont nous ressentons encore les effets selon le  professeur Trouillot,  il y a de nos jours un grand désespoir chez les jeunes à l'université, un grand malaise et qui se traduit par une poussée irrésistible, un désir manifeste et profond de quitter le pays sans  aucune perspective  de retour. Bref, un «carnet» dans  la  plus pure acception créole du terme, donné par cette partie de la population  à la gestion du politique en Haïti durant ces  trois dernières décennies. Ainsi, étant en contact quotidien avec la jeunesse universitaire, la thématique nous a interpellé.

Pour les  examens du concours d'entrée  de  cette  session académique  à  la Faculté des sciences humaines (FASCH), la question du départ des jeunes vers le Chili a été l'objet d'une épreuve de composition française. Dans la salle  de correction, nous avons pu lire une grande quantité de copies des postulants. Ce qui représente une portion assez représentative d'un état d'esprit largement et fortement partagé. Il y a eu de nombreuses conversations parmi les professeurs-correcteurs. Nous les avions également  écoutées avec ferveur.  Ce qui est sûr, les  jeunes qui aspirent aux études supérieures en Haïti ont parlé, ont donné leur opinion sur le pays, et cela sans équivoque. Récemment, un étudiant en travail social, Youbenson Michel, dans le cadre de son mémoire de licence, a effectué une recherche sur la construction de « l'ailleurs » dans l'imaginaire chez les jeunes Haïtiens.

Le professeur Josué Vaval effectue actuellement  des  recherches sur la migration des jeunes vers le Chili. Le problème est réel. La fracture est profonde. Dans une dizaine d'années, les conséquences  seront  désastreuses. Nous  avons eu des  conversations avec  les étudiants. Les raisons de ce désespoir sont alors nettement exprimées: la violence, l'insécurité, le kidnapping, le viol des jeunes filles, l'incertitude quotidienne, la saleté généralisée,  l'interruption brutale et prolongée des calendriers académiques à l’université avec comme conséquence logique l'allongement indéterminé de la période d'étude, les difficultés énormes pour trouver des stages dans le contexte actuel, l’impossibilité de trouver du travail après les études, la dégradation accélérée des conditions d'étude... Ce sont autant de raisons qui se rapportent au niveau macro de la société et sur lesquelles les responsables des  universités tant publiques que privées n'ont pas de prise. Pendant ce temps, «l'ailleurs» se  présente comme  la solution idéale et idéelle, la seule voie de sortie offrant  des  possibilités et facteurs de  mobilité sociale ascendante pour ces jeunes.

À l'intérieur du pays, ces voies de mobilité sociale se retrouveraient, en grande partie, affectées,  pour ne pas dire tout simplement obstruées. Il s'agit d'un problème réellement sérieux et qui devrait, au premier chef, interpeller  nos élites, dans la mesure où celles-ci  existent encore chez nous selon les classiques et traditionnelles formulations de Wilfredo Pareto. Quand la  jeunesse d'un pays  s'en va, ou encore caresse avec force l'idée de s'en aller pour ne plus revenir, l'on devrait s'interroger sur le présent et sur  l'avenir, l'on devrait se poser des questions sur l'existence même de la nation qui,  selon le mot d’Ernst Renan, est «un plébiscite de tous les jours» dans une perspective de vivre ensemble. L'historien Roger Gaillard avait noté de telles manifestations du départ définitif  chez les paysans haïtiens qui  laissaient  le pays  au début du XXe siècle pour Cuba  et  la République  dominicaine. L’historienne Suzy Castor avait fait les mêmes constats et remarques. Toute cette vague migratoire se faisait alors  dans l'indifférence totale de nos «élites» qui n'avaient point alors le projet, même bourgeois, de mettre au travail cette main-d'œuvre abondante qui s’en allait. Ce départ massif était conçu même comme un «soulagement». Attitude  qui est encore présente de nos jours.  Dans un tel contexte historique et social, où est donc passé le projet national et même nationaliste de l'empereur Jean-Jacques Dessalines? Où est cette «nation» que chantait si bravement Marcel Salnave durant la  dure  période de  l'Occupation américaine de 1915-1934? Cette «nation» est-elle devenue si «écartelée», selon les mots du recteur de l'Université d'État d'Haïti, le professeur Fritz Deshommes, que le seul espoir de ses dignes fils et filles serait de laisser son cadre géographique définitivement,  pour un «ailleurs» autant incertain que chargé d'embûches?  N'est-ce pas le moment pour nous autres, à l'université, dans la presse, dans l'espace public, d'organiser des débats profonds, des colloques sur les questions structurelles du pays, de produire de sérieuses réflexions sur ce problème et qui nous mettraient face à nous-mêmes, face à nos responsabilités et à celles des dirigeants  haïtiens passés, présents et futurs? Bref, qu'avons-nous fait et que ferons-nous de ce pays? 

L'historien Roger Gaillard, au cours d'une  intervention à l'émission «Format 60», animée par M. Jean-Robert Antoine au début des années 1980, avait commencé ce questionnement.  Sa démarche  n'avait  pas été suivie. Après le séisme destructeur du 12 janvier 2010, l'on parlait beaucoup  de «refondation de la nation». Et depuis lors,  le  conjoncturel a pris  le dessus sur le structurel,  le très court terme sur le très long terme et le débat a été finalement évacué de l'espace public. Nos  jeunes universitaires, sans tambour ni trompette, par leur attitude, par leur préoccupation, par leur choix clair et  définitif  pour  un «ailleurs» en relation avec un «ici»  que l'on a totalement délaissé, viennent de  le remettre  sur le tapis. Allons-nous enfin prendre la décision, comme le 18  mai 1803 à l'Arcahaie, d'écouter, d'entendre et surtout…,  de comprendre?  

Jérôme Paul Eddy Lacoste babuzi2001@yahoo.fr   
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