Nécrologie

Le dernier message de Claude Dambreville à Marie-Andrée Étienne

Le grand peintre et écrivain haïtien, Claude Dambreville, a fait la grande traversée, au lever du jour, le lundi 15 mars 2021. Avant de mourir l’artiste a écrit un dernier mot à Marie-Andrée, la femme de Frankétienne. Touchant. Témoignages de quelques moments inoubliables en compagnie de ce magicien des mots et de la gamme chromatique.

Publié le 2021-03-22 | lenouvelliste.com

À l’annonce de la mort de l’artiste peintre et écrivain, Claude Dambreville, j’appelle la galeriste, Marie-Alice Théard de Festival Art’s pour recueillir quelques témoignages. La galeriste me confie en toute humilité qu’une proche de Claude, pourrait mieux me parler de cet artiste décédé le lundi 15 mars 2021. Illico, elle me file un numéro. Quand j’appelle, qui me répond au téléphone ? Marie-Andrée, la femme de Frankétienne.

En terrain de connaissance, je suis bien aise de parler avec madame Frankétienne. Elle me dit qu’elle est peut-être la dernière personne à qui Dambreville aurait écrit une lettre avant de mourir, à 86 ans, aux États-Unis.

« J’ai reçu ce message dimanche soir. Il est mort dans la nuit. Lundi à 6 heures du matin j’ai pu le lire. Quelques heures avant de mourir, il me l’a écrit ; je prends ce texte pour un message d’adieu », dit-elle.

Curieux, je lui demande de me l’envoyer, elle m’avoue qu’elle ne pourra pas le faire sans l’autorisation des enfants du défunt. Elle me laisse sur ma faim. 

Ce lundi, jour de l’ultime voyage de l’artiste, je lui adresse, dans la matinée, des questions en format audionumérique. Elle me répond en capsule audio que je transcris sans perdre une miette de ses paroles. « Claude, je vais te parler d’un autre Claude : Claude Dambreville que j’ai connu. Claude et sa femme Bettyna et leurs deux fils, Vadim et Tao ont été nos voisins pendant des années. De 1975 à 1987. Nous faisions du jogging tous les jours avec d’autres amis du quartier. Les Dambreville ont laissé Delmas et ont été habités à Fermathe. Peu après, ils sont partis pour Saint-Domingue et ont vécu dans la ville de Puerto Plata pendant dix ans. Je retiens de Claude, sa courtoisie, sa générosité. Pour moi, il était un gentleman. Frank et moi, nous avions séjourné chez eux à Puerto Plata en deux occasions. Nous avons connu des moments de joie, d’intense émotion. Comme si nous ne nous étions jamais séparés. » 

Après Puerto Plata, d’autres horizons s’ouvrent pour Dambreville. Il s’installera avec sa famille aux États-Unis et continue à vivre de ses passions, de ses amours: la littérature et la peinture.

Marie-Andrée me confie qu’elle continuait à s’entretenir avec cet ami si loin et si proche qui habitait aux États-Unis. Claude Dambreville, cet écrivain et peintre, né à Port-au-Prince le 17 décembre 1934, avait le sens de l’amitié. Il entretenait ce sentiment réciproque d’affection comme on cultive un jardin.

Frankétienne à côté d’elle

Je dois souligner qu’avant de m’envoyer des capsules audio via WhatsApp, Marie-Andrée, m’a soufflé que son mari était à côté d’elle. Je lui dis que ce serait un insigne honneur pour moi de parler avec Franck qui avait, je me rappelle, écrit, à quatre mains, avec Claude Dambreville, « Quand l’Amérique saigne » (Gun Blesse America) . Ce roman, réédité par Imprimeur II en 1995, que j’avais savouré à la bibliothèque Georges Castera du Limbé, a ouvert, pour moi, une autre fenêtre de lecture sur l’œuvre de Frankétienne. 

Franck n’a pas pris le portable. J’entends sa voix qui résonne dans la pièce : « Je souffre des acouphènes. Je ne peux pas parler au téléphone. J’entends constamment des bruits dans mon crâne. » Compréhensible ce refus. Dire que je souhaitais entretenir l’écrivain qui avait bon commerce avec l’auteur du Prix Henri Deschamps en 1983, pour son roman « Un goût de fiel». Franck connaît bien cet artiste dont les œuvres sont imitées par une kyrielle de peintres ; il a arpenté ces œuvres qui ont attiré le public à la Galerie Nader, au Festival Art Gallery. Au bon vieux temps, elles étaient exposées au musée du Collège Saint-Pierre, l’Hôtel Oloffson, l’Hôtel Castel Haïti, la Galerie Issa Saieh, Jolicoeur galerie, le Red Carpet Gallery, pour ne citer que ceux-là. Il est familier de ce comptable, de ce speaker de radio dans une première tranche de la jeunesse de Dambreville ; il est aussi un ami, dans une seconde tranche de vie, de cet auteur de contes, de  nouvelles, de romans, et aussi de feuilletons produits pour des programmes d’émissions radiophoniques.  Frankétienne prenait aussi l’habitude, dans les années 70, de savourer en toute urgence, les croustillants morceaux d’ « Anatole Cyprien », pseudo que son alter ego, Dambreville, utilisait pour écrire dans les pages de Le Nouvelliste.

Heureux rappel : Claude Dambreville a réalisé une brillante exposition de peintures au Centre d’art à partir de la spirale Ultravocale de Frankétienne, en 1992.

Le lendemain, Marie-Andrée, se faisant le porte-parole de son mari, encore dans un voice me dit : « J’ai revu les Dambreville il y a trois ans en Floride, parce qu’ils avaient entre temps laissés la République dominicaine, après dix ans. C’était des retrouvailles chaleureuses. On a déjeuné ensemble, on a blagué, on a ri. On s’est revu l’année dernière ; il avait fait une mauvaise chute, il s’est cassé la hanche. Je lui parlais au téléphone pour avoir de ses nouvelles. Il marchait avec un walker. » 

Un portrait de Marie-Andrée Étienne signé Dambreville

Marie-Andrée est fière de posséder chez elle une peinture représentant son portrait que Claude Dambreville avait réalisé pour la mettre en valeur. Elle l’a baptisé « Le portrait à la blessure » le jour où le pan de mur sur lequel ce tableau était accroché s’est effondré suite au séisme du 12 janvier 2010.  Projetée, violentée par les secousses d’une grande magnitude, l’œuvre a reçu une balafre. Depuis, Marie-Andrée affectionne cette toile dans sa moindre éraflure puisqu’elle lui rappelle non seulement une date inoubliable, mais aussi ce paquet d’ondes sismiques qui avaient fait osciller sa maison comme un roseau.

Marie-Andrée voit dans la peinture de Dambreville la trace de Pétion Savain. Celui-ci a été le beau-père de l’artiste. Bien des années plus tard, il se mariera avec la fille de Savin qui lui a donné deux garçons.

Elle se rappelle que Dambreville, cet indigéniste, comme Antoine Derenoncourt, Moïse Borneau, William Scott, Pétion Savain, Georges Remponneau, Edouard Preston, aimait peindre les scènes de marché, les marchandes avec leurs paniers remplis de fruits et légumes. « Claude n’était pas un portraitiste; je ne crois pas qu’il ait fait beaucoup de portraits », considère Marie-Andrée. Elle s’estime chanceuse d’avoir été cristallisée dans la gamme chromatique de ce grand artiste. 

Le surlendemain, ayant reçu l’autorisation des enfants de Dambreville, elle m’envoie à nouveau un voice. Je m’empresse de l’écouter.

La voix de Marie-Andrée accorde espace et confort aux lignes audibles ; elle amplifie un chapitre pénible des derniers moments sur terre de Claude Dambreville.

Elle lit, elle module un extrait du dernier message que l’artiste lui a adressé.

Un chapitre pénible de ma vie

« Quand je vivais à Puerto Plata, mon dentiste dominicain m’avait dit une fois : Claude, si tu souhaites garder tes dents pendant très longtemps, je te conseille de ne jamais sucer des os de poulet. Si je me permets de t’adresser cette mise en garde, c’est parce qu’il m’a été révélé que les Haïtiens nourrissent une passion folle pour le suçotement des os de poulet….

Si tant est que ce soit vrai, rétorquai-je, je ne vois pas en quoi le simple fait de sucer un os peut détruire mes dents.

En suçant, reprit mon dentiste, l’appétit vient. On commence par suçoter, et sans s’en rendre compte, on se met à mâchouiller voluptueusement.

Comme je suis d’un naturel soumis et maniable, surtout à l’endroit de ceux qui savent de quoi ils parlent, je suivis aveuglément la judicieuse recommandation de mon dentiste dominicain, et je rompis avec mon ancienne et vilaine habitude de sucer les os de poulet. Toutefois, cette courageuse décision n’eut aucun effet bénéfique sur ma dentition bien conservée de vieillard avant-gardiste. Un beau matin du mois de décembre de l’année dernière, en consommant une appétissante purée de pomme de terre, aliment mou par excellence, je perdis une belle incisive qui, pourtant, m’avait l'air en bon état. Je tombai des nues. Je n’en croyais pas mes yeux. Moi qui ai toujours suivi une hygiène buccale des plus rigoureuses et des plus régulières, était-ce là un sévère avertissement de mon impitoyable décrépitude ? Pas moyen d’en douter, car, trois jours après, ce fut une magnifique molaire qui, sans raison apparente, vint augmenter mon désarroi, en faisant ses adieux à ma gencive…..

Décontenancé, au bord de la déprime, je me présentai dare-dare au cabinet de mon dentiste qui, certainement, en avait déjà vu d’autres. Avec un calme olympien, et tout en essayant de me déstresser à l’aide de petites phrases bien tournées, mon arracheur de dents me fit faire cinq ou six radiographies qui révélèrent toutes que mon système dentaire était au bout du rouleau. Si certaines dents paraissaient saines, en revanche toutes les racines, ou peu s’en faut, n’avaient pas bonne mine. Sans la moindre commisération pour mes malheureuses oreilles, le toubib laissa tomber la sentence sur un ton définitif : dans votre cas, il n’y a qu’une solution, l’extraction complète, suivie d’une prothèse entière. Je faillis perdre connaissance. »

Affectueusement Claude

Marie Andrée a reçu ce dernier message comme un magnifique cadeau de la part de Claude Dambreville. Il fut, à ses yeux, un ami, un grand peintre et écrivain qui a bien rempli sa journée.



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