Expo-Haïti/Bilan/Entretien

Grande récolte pour Haïti au Grand Palais

Avec près de 70 000 visiteurs en seulement trois mois, l’exposition « Haïti » au Grand Palais à Paris s’est clôturée au mois de février avec de belles perspectives pour l’art haïtien. Le projet ne compte pas s’arrêter là. Entretien avec les commissaires de l’exposition Régine Cuzin et Mireille Pérodin Jérôme.

Publié le 2015-03-03 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (LN) : « Re-voir Haïti », « Connecter, artistiquement Haïti au reste du monde », …Tels ont été les objectifs énoncés de cette exposition artistique au Grand Palais. Pensez-vous que vous les avez atteints ? Les commissaires de l’exposition (CE) : Pouvoir donner la plus large audience à l’art haïtien, au sein du Grand Palais, l’un des plus prestigieux lieux d’exposition à Paris, fut non seulement une belle aventure mais une formidable opportunité pour les artistes, pour le public et pour nous. Près de 70 000 visiteurs, soit une moyenne de 875 personnes par jour, sont venus visiter l’exposition « Haïti. Deux siècles de création artistique », du 19 novembre 2014 au 15 février 2015. Le public nombreux et diversifié en terme générationnel, sociologique et professionnel, aussi bien haïtien, français et international prouve incontestablement l’intérêt manifeste que le projet a suscité. De plus, l’importante couverture médiatique donnée à cet évènement, pendant ces trois mois de présentation, par la presse télévisuelle, radiophonique et écrite, qu’elle soit française, européenne et internationale a largement contribué à la diffusion de l’exposition au plus grand nombre et à la mise en lumière du travail des artistes haïtiens. LN : L’invitation à voir Haïti autrement à travers l’exposition exprime aussi une volonté de « casser l’image romantique associée à la peinture haïtienne » et – osons l’extrapolation – à l’ensemble de la création artistique liée au pays. Quelle importance y-a-t-il à se défaire de cette image perçue par les étrangers ? CE : Le regard de l’autre a trop longtemps contribué à définir une forme d’art haïtien. Il était nécessaire de s’en écarter en rétablissant les faits, de rectifier certaines anomalies afin d’apporter une nouvelle contribution aux débats et de renouveler le discours autour de la création haïtienne. Dans un article du quotidien Le Monde, le critique d’art Philippe Dagen a écrit : « Dans l’exposition qui se tient au Grand Palais… la rupture est bien plus radicale. Il ne s’agit plus de s’écarter des stéréotypes, mais de les détruire…» On est alors porté à croire que cet objectif a été atteint. En effet, la création haïtienne est souvent perçue, par méconnaissance ou facilité, à travers des clichés qui voudraient faire de l’art dit naïf, primitif et/ou vodou, des courants artistiques exclusifs. Or, le propos ne fut pas de marginaliser ce type d’art – les œuvres sélectionnées prouvent le contraire : Hector Hyppolite, André Pierre, Wilson Bigaud, pour ne citer qu’eux, sont bien présents dans l’exposition –, mais de proposer une approche de l’art haïtien à travers d’autres prismes de lecture. C’est pourquoi, nous avons voulu, par exemple, restituer leur place dans l’histoire de l’art haïtien à d’autres artistes, comme les néo-classiques du XIXe siècle et les modernistes des années 1950-1960 qui, ayant voyagé en Europe ou aux Etats-Unis, s’intéressèrent à l’abstraction et à d’autres modes d’expression (Lucien Price, Roland Dorcély, Max Pinchinat, Luce Turnier…), et de présenter la puissance de la peinture contemporaine à travers notamment les œuvres de Mario Benjamin et de la jeune génération, Manuel Mathieu et Sébastien Jean. Sans vouloir établir de quotas inappropriés, le travail pertinent produit par les femmes devaient également avoir sa place dans l’exposition, comme celui de Luce Turnier, Louisiane Saint-Fleurant, Barbara Prézeau, Pascale Monnin, Myrlande Constant, Elodie Barthélemy, Marie-Hélène Cauvin, Vladimir Cybil Charlier, Sasha Huber. LN : De l’exposition, on retiendra certainement la diversité des disciplines mises en valeur. La sculpture, notamment celle de la récupération, a néanmoins occupé une place d’importance. Est-ce un choix des organisateurs ou plutôt le reflet de la situation contemporaine de l’art en Haïti ? CE : En effet, la vidéo de Maksaens Denis, par exemple, prouve la diversité de la création artistique et que celle-ci peut s’exercer avec talent en Haïti. La sculpture a longtemps été une catégorie négligée par les critiques et historiens d’art en Haïti. N’entend-on pas encore présenter Haïti comme « ce peuple de peintres », un autre stéréotype ! Le choix de mettre en évidence la sculpture dans l’exposition n’est pas anodin, car cette discipline est très présente dans le champ de la création contemporaine haïtienne, sous des formes très diverses. Aujourd’hui, dans le domaine de la sculpture contemporaine, celle réalisée avec des objets de récupération est dominante (Communauté de la Grand Rue : Guyodo, Céleur Jean-Hérard, André Eugène), même s’il existe d’autres formes artistiques comme les sculptures du recyclage de Lionel Saint-Eloi ou celles pratiquées dans l’atelier Kongo Lawouze au BelAir (Dubréus Lhérisson, David Boyer), ou auparavant à Noailles (Georges Liautaud) ou à Rivière froide (Nasson). S’agissant de la sculpture contemporaine, il faut aussi tenir compte du travail remarquable des sculpteurs Patrick Vilaire et Ronald Mevs. Si les sculptures réalisées à partir d’objets de récupération paraissent prépondérantes dans l’exposition, c’est aussi par l’ampleur et la taille des œuvres présentées. Les moyens techniques apportés par le Grand Palais pour accueillir ces œuvres ont d’ailleurs contribué à « dimensionner » l’exposition au plus près de la réalité du contexte artistique haïtien. LN : Beaucoup d’œuvres de l’exposition ont été créées dans des ateliers informels, dans des conditions de précarité en Haïti. Vous en avez fait d’ailleurs la remarque dans le catalogue de l’exposition. Comment considérer cet aspect informel, comme un atout ou comme une faiblesse ? CE : Ni un atout, ni une faiblesse, mais une réalité ! Car malgré les conditions de grande précarité urbaine, les communautés artistiques, fortes de leur histoire et de leur identité ont cherché à pallier le vide institutionnel en puisant dans leur énergie créatrice. Le fait de s’organiser en association, de former des jeunes, de créer des événements, d’initier une forme de patrimonialisation, constitue un acte de résilience extraordinaire. Il reste au secteur culturel haïtien de prendre ses responsabilités et de reconnaître, à part entière, ces démarches singulières et bien réelles. LN : Peut-on espérer qu’Haïti se vendra désormais mieux sur la scène mondiale ? Quelles sont les retombées de l’exposition pour le milieu artistique haïtien, et les artistes exposants en particulier ? CE : L’écho sans précédent pour l’art haïtien grâce à l’exposition permet d’envisager des retombées pour les artistes, que ce soient des ventes d’œuvres ou des invitations à participer à d’autres expositions, mais ces retombées ne sont pas forcément immédiates. L’exposition n’a pas vocation de vendre des œuvres, mais si elle permet la reconnaissance des artistes haïtiens pour intégrer le marché de l’art international, un de nos objectifs aura été atteint. Certains d’entre eux ont déjà eu l’opportunité de vendre des œuvres présentées dans l’exposition, ou provenant de leurs ateliers, et un nouvel intérêt s’est aussi manifesté en Haïti de la part de nouveaux collectionneurs. En attendant d’autres propositions, l’exposition « Haïti. Deux siècles de création artistique » a également permis que « Le Gisant » de Ronald Mevs et le « Cercueil » de Préfète Duffaut soient accueillis dans une exposition collective, prochainement programmée au Musée de la Corse. Par ailleurs, l’importante rétrospective consacrée à Hervé Télémaque au Centre Georges Pompidou, du 25 février au 18 mai 2015, ne manquera pas de faire rayonner l’art haïtien à travers le travail remarquable de cet artiste qui est né et a vécu une partie de sa vie en Haïti. Le tableau « Le Voyage d’Hector Hyppolite en Afrique », qui était présentée dans l’exposition du Grand Palais, fait partie de la riche sélection de cette rétrospective. LN : Certains visiteurs ont été admiratifs devant le foisonnement débordant des créations. D’autres ont plutôt exprimé quelques réserves par rapport à l’omission de quelques artistes, à l’espace de l’exposition, à son atmosphère et même à son titre. Quelles leçons les organisateurs ont eux-mêmes tiréees de cette expérience ? CE : Il est intéressant qu’une exposition soulève des questionnements et suscite des débats, mais, pour de multiples raisons, « Haïti. Deux siècles de création artistique » n’a jamais eu vocation d'être exhaustive. Si certains artistes ne figurent pas dans l’exposition, ce n’est nullement la qualité de leur travail qui est en cause, mais plutôt le choix, par définition subjectif, du commissariat selon un concept déterminé et assumé. La réussite d’une exposition collective qui balaie une longue période de création artistique repose sur certaines exigences, notamment celle d’une cohérence dans la réunion d’œuvres de natures et d’expressions différentes capables de proposer un dialogue constructif et évolutif. Quant au titre, il a suscité de nombreux débats lors de nos discussions, mais il est rare qu’un titre fasse l’entière unanimité… Concernant l’espace d’exposition, pouvoir faire résonner l’art haïtien dans 650 m2 au Grand Palais, dans une magnifique architecture, au centre de Paris, ce n’est pas rien non plus ! N’est-il pas plus intéressant d’avoir une surface de 650 m2, une extension dans l’Escalier des Arts et un espace à l’extérieur avec « La Porte d’Haïti », la sculpture réalisée spécialement pour l’occasion par Edouard Duval-Carrié, que d’avoir le double de surface dans un lieu anodin et moins prestigieux ? En tout cas, si la médiatisation a été de cette ampleur, c’est aussi, mais pas seulement, parce que l’exposition avait lieu au Grand Palais. De plus, la contrainte d’un lieu impose aussi une approche conceptuelle qui n’est pas sans intérêt, comme l’a prouvé le parti pris de la scénographie. Cette proposition, sans pour autant verser dans une forme d’exotisme parce qu’il s’agit d’Haïti, a enchanté les visiteurs qui ont perçu une exposition avec une âme singulière. LN : Après cette exposition, existe-il un ou d’autres projets de la même envergure visant à poursuivre cette mission de promotion ? CE : Des contacts ont été établis par la Réunion des musées nationaux/Grand Palais avec divers partenaires en Europe et aux Etats-Unis pour étudier toutes les possibilités et faire qu’une autre vie de l’exposition soit peut-être possible dans un futur proche. LN : A côté de la promotion de l’art haïtien, s’opèrent des activités de préservation de ce patrimoine. Qu’en est-il de la restauration des biens culturels endommagés par le séisme de 2010 ? CE : Plus d’une vingtaine d’œuvres – parmi lesquelles celles du Musée d’art haïtien du Collège Saint-Pierre et de la loge L’Haïtienne du Cap Haïtien–, ont été restaurées grâce à la contribution du ministère de la Culture en Haïti, de l’entreprise Grand Marnier Lapostolle, de Madame Alicia Bigio et de la Réunion des musées nationaux/Grand Palais. Trois portraits appartenant au patrimoine culturel du XIXe siècle ont été brillamment restaurés à Paris et sont désormais rendus en excellent état de conservation au Mupanah et à la Bibliothèque des Pères du Saint-Esprit. LN : Un dernier mot ? CE : C’est avec énormément de plaisir que nous avons travaillé pour ce magnifique projet. Nous espérons qu’une suite sera donnée à cette exposition qui a fermé avec un afflux de près de 2 500 visiteurs le dimanche 15 février 2015. En attendant de nouvelles perspectives, l’exposition continue à vivre à travers le catalogue (230 pages et 200 photos), riche de nombreuses contributions, et les vidéos, photographies, rencontres enregistrées mises en ligne sur le site Internet du Grand Palais. Nous profitons de cette tribune pour remercier tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à la réalisation et au succès de cette exposition, plus particulièrement la Réunion des musées nationaux/Grand Palais et ses équipes, les artistes, les prêteurs, les mécènes privés et publics, la Fondation Daniel et Nina Carasso, la Banque de la République d’Haïti, L’Institut français, l’Ambassade d’Haïti en France, l’Ambassade de France en Haïti, FOKAL, Alternative Insurance Company et, d’une manière toute spéciale, l’architecte Régine Estimé.
Propos recueillis par Carl-Henry CADET Auteur

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