Azor, sous kay la

Publié le 2011-07-26 | Le Nouvelliste

National -

Il y a des chants et des chansons dont on dit qu'ils ne seraient pas ce qu'ils sont, s'ils n'étaient pas portés par telles voix. Ils s'identifient tant à ces voix, ils font tellement corps avec elles, que les interpréter est une aventure périlleuse. C'est ce sentiment qu'on a, en écoutant Azor chanter Sous kay la. On se dit qui mieux que lui pourrait rendre la vérité de ce chant. « Anba bosou nan twou nan demanbre lakay se repozwa papa simbi. Yon ti sous pete nan mitan fèy klakson vèvèn ak twa pawòl pou pitit ginen yo benyen bwè dlo » Et la voix filtre dans la clarté de la source, chemine dans la lumière de la sève et du sel. Elle ne veut pas encore atteindre, encore moins s'installer. Elle ne veut qu'effleurer, pourtant elle s'insinue déjà dans l'être, dans l'espace poreux et fragile comme l'eau dans la fissure. Elle réveille doucement la mémoire de quelque chose d'indéfinissable qui dormait en nous. Cette voix éraillée ruisselle dans l'instant, plonge dans le temps, dans la profondeur des âges, dans le silence de la grotte mystérieuse et nous rappelle qu'au commencement était le souffle et que c'est par la voix que nous sommes venus au monde. Elle nous dit qu'elle est la passerelle de nous-mêmes aux autres, le passage à l'éternité. Au fur et à mesure que la première strophe se déroule, la voix continue de couler en nous, de s'étirer, de maintenir intacte cette sensation, qu'elle vienne du vent marin ou de la profondeur aquatique de chez Simbi pour tâter, palper les choses de la vie. La sensation qu'elle soit proche et lointaine, en nous et hors de nous. Puis elle va devenir ample, dense, puissante sans montrer le moindre effort, suivant le mouvement de la source qui bondit, court joyeusement pour propager la vie. « Gade yon ti sous k ap kouri desann k ap simaye lavi. Se depi Bosejou rive Labrezilyèn ti sous ap simaye lavi. » Oui la vie, changer la vie, la protéger en s'unissant autour de l'eau qui est l'un des éléments vitaux les plus présents dans le vaudou, car non seulement l'eau donne la vie, lave des blessures, des souillures des mauvais jours, des cauchemars et sert de miroir aux fantasmes, aux rêves, aux voeux de bonheur, aux promesses, mais elle est aussi la demeure de l'esprit des dieux et des loas. C'est tout ce qu'Azor a su restituer par sa voix et aussi parfois par son tambour quand il s'accompagne lui-même en chantant Sous kay la qu'il a composé avec Wawa, un autre grand de la musique vaudou, mais qui est un peu occulté aujourd'hui. On ne connaît pas assez, ou on fait semblant de ne pas connaître assez tout ce qu'il a apporté à la musique haïtienne. Parmi ses contributions marquantes, cet album consacré à la Noël intitulé Nwèl lakay où il naturalise le Père Noël, le plonge dans l'imaginaire populaire, lui fait parler créole, le fait danser sur des rythmes traditionnels. Il est probablement le premier à avoir entrepris cette démarche. On ne dit pas assez non plus qu'il a largement contribué à la formation d'Azor, ce grand artiste portant magnifiquement la musique vaudou un peu partout dans le monde, surtout au Japon, où il se produisait très souvent, seul ou accompagné de musiciens importants comme Boulot Valcourt, Edy Prophète. Il n'y a aucun doute qu' Azor passera à la postérité. Mais quelle y sera sa place ? Celle d'un Ti Roro, pâle, sombre, triste, presque humiliante ? On parle souvent du grand tambourineur comme une légende qui éblouissait les publics du monde entier. Mais on ne fait rien pour partager son génie avec les jeunes générations par l'écoute et l'enseignement de sa musique dans les écoles. On ne fait rien pour perpétuer sa mémoire. Pas même une place publique, une statue, une célébration de sa naissance ou la commémoration de sa mort, pas même une école de musique portant son nom. Rien, absolu rien, le rien de l'oubli et du mépris dont sont victimes tant de grands artistes haïtiens. Quelle sera la place d'Azor qu'on appelle le chantre du vaudou, de la beauté, de la vie ? Sera-t-elle différente de celle de Ti Roro, de Ti Bout le manchot, le pingouin tropical comme l'appelle Frankétienne? Sera-t-elle une place illuminée qui consiste à faire connaître sa musique aux générations futures et au monde entier ? Nous osons espérer qu'Azor ne sera pas considéré comme un mythe vide et livide par faute d'entretien, mais qu'on reconnaîtra en lui un grand artiste dont la voix et le tambour sont égaux dans leur capacité de procurer du plaisir et du bonheur.

Bonel Auguste Auteur

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