Funérailles nationales / Champ de Mars

Azor, « une âme immortelle »

Les funérailles nationales du samba Azor, décoré de l'Ordre National honneur et Mérite au grade de chevalier par le président de la République, ont eu lieu au Champ de Mars, le samedi 23 juillet 2011. Familles éplorées, artistes, officiels, fanatiques ont rendu un dernier hommage à celui qui a donné et redonné ses lettres de noblesse au tambour.

Publié le 2011-07-25 | Le Nouvelliste

National -

Le cercueil d'Azor, recouvert du bicolore, était exposé dès sept heures du matin dans un péristyle élevé au Champ de Mars, haut lieu du carnaval de Port-au-Prince. Un poto-mitan au pied duquel est répandue de la terre, des peintures de dévotion qui parlent le langage du lieu, Erzulie Dantor, Vierge noire aux deux balafres, Ogou Feray sur son cheval, Erzulie Fréda, des vèvè, un papillon annonciateur de la nouvelle de la mort de l'artiste. Couché dans sa bière, le samba dort de son sommeil éternel. Des pleurs s'élèvent dans le péristyle. La douleur est insupportable surtout pour les femmes qui s'agitent, tombent et roulent par terre. Parents, amis, artistes, fanatiques éplorés, officiels viennent voir une dernière fois le mapou du tambour, qui s'est effondré le 16 juillet après avoir dit au revoir à Vierge Miracle à Saut-d'Eau. Une âme ne peut pas mourir « Ne pleurez pas Azor. Il ne peut pas mourir. Il ne mourra jamais parce qu'il est une âme. Une âme ne meurt pas. La route de cette âme n'est pas celle de l'enfer, du purgatoire ou du paradis ; ce n'est pas cela notre monde », a dit l'Ati national, Max Beauvoir, pour consoler les coeurs en peine. Vêtu de son costume sacré pour chanter les funérailles, il a révélé que l'âme d'Azor n'a pas pris le chemin du purgatoire ou de l'enfer, comme l'enseignent les religions chrétiennes. « L'âme d'Azor est retournée en Guinée. Elle est déjà allée sous l'eau et a vu Baron Samdi et grann Brijit ; elle est avec mèt Agwé. Azor est en train de se purifier. Tout ce qui était dans sa mémoire est sorti ; il nous reviendra encore plus fort », a-t-il ajouté, la voix cassée. Tout en indiquant le cheminement du vaudouisant, il a souligné que ce grand maître initié, qui a porté notre culture sous d'autres cieux, en dehors des frontières d'Haïti, reviendra comme Danmbala Wèdo, esprit vaudou de la connaissance, symbolisé par la couleuvre. Pendant sa mue, la couleuvre vivant près des sources d'eau laisse sa peau derrière elle. « L'autre Azor qui nous reviendra sera plus extraordinaire. Pleurez, mais les pleurs ne ressuscitent pas les morts », a-t-il dit pour réconforter les gens. Azor, a repris l'Ati national sur un ton de confidence, comme s'il s'adressait au mort : « Tu reviendras nous voir, tu n'es pas loin ; tu nous parleras, parfois en songe; parfois avec les yeux grands ouverts, tu nous parleras ; nous t'attendons, le travail doit continuer. Ayibobo. » Un tambour s'est brisé « Un tambour s'est brisé, une voix s'est tue. Un musicien a disparu, un homme est décédé, a souligné dans ses propos de circonstance, le ministre a.i du ministère de la Culture, madame Jocelyne Fethière. Azor, celui qui a donné et redonné ses lettres de noblesse au tambour est mort. (...) après avoir salué Vierge Miracle, après avoir dit au revoir à Saut-d'Eau, son sanctuaire.» Madame Fethière reconnaît que ce maître initié, « par sa voix nous obligeait à renouer avec nous-mêmes ». « Sa voix, parmi d'autres voix, s'en est allée. Seul le temps nous oblige ; l'obligation de continuité, de continuer à chanter, de continuer à célébrer le culturel ancré dans le cultuel. Un musicien, celui qui s'est imprégné de toutes les formes d'expression musicale, est mort. Son oreille écoutait toutes les sonorités et ses doigts traduisaient l'harmonie sur ces peaux de cabri qui paraissaient insignifiantes face aux autres instruments », a-t-elle loué. Vibrants témoignages pour saluer la mémoire d'Azor Le producteur Fred Paul a qualifié la mort d'Azor de « perte nationale ». Il s'est souvenu de son long voyage au Japon avec un groupe de musiciens parmi lesquels Azor, Beethova Obas et Eddy Prophète. Ce voyage, il l'a qualifié de tournant dans sa vie. Les quelques jours passés auprès du chanteur et tambourineur l'ont aidé à mieux appréhender la dimension humaine de l'artiste et de son talent. De tous les musiciens qu'il a abordés au cours de sa carrière de promoteur, Azor est le musicien les plus disciplinés qu'il ait jamais rencontré. Aussi a-t-il souhaité que Rasin Mapou ne disparaisse pas du paysage culturel haïtien. Il a exprimé plus loin d'autres préoccupations, lesquelles pour le moment sont apaisées par la résolution que prendra le Parlement haïtien de subvenir aux besoins de la famille de ce percussionniste qui a été déclaré en 2006 Trésor national vivant aux côtés de l'écrivain Franketienne et de l'ex-Premier ministre, madame Michel D. Pierre-Louis. Le sénateur du département du Centre, Desras Simon Dieuseul, a publiquement déclaré que « le Parlement haïtien va prendre ses responsabilités pour répondre à la demande formulée à l'endroit de la famille Fortuné. » Aussi a-t-il tenu à remercier publiquement le président de la République d'avoir agréé à cette pressante sollicitation. Un musée du tambour au nom d'Azor « Azor a fait beaucoup plus pour Haïti que tous les ambassadeurs y compris moi », a soutenu l'ambassadeur haïtien Marcel Duret qui a eu le privilège de rencontrer le percussionniste au Japon. « J'ai eu l'honneur et le privilège de le rencontrer en 1993. Après son premier spectacle avec Eddy Prophète, un 10 mai, j'ai pleuré. J'étais fier de cet Haïtien qui avait fait vibrer les Japonais. Il avait écrasé les barrières des langues, de la culture pour faire jaillir la culture haïtienne. Azor est venu dix fois au Japon durant mes douze années passées là-bas », a-t-il ajouté. Depuis le péristyle, il a clamé haut et fort le rêve de l'artiste et a souhaité que sa mémoire perdure au-delà des discours : « Le meilleur moyen est la mise sur pied d'un musée de la musique haïtienne et du tambour, musée qui portera le nom d'Azor ». Il a révélé ainsi que l'artiste Boulot Valcourt qu'Azor avait toujours rêvé d'un festival international de tambour en Haïti. « Dans cette grande fête qu'il voulait annuelle, il voyait, dans ses rêves, affluer en Haïti des tambourineurs du monde entier. Il voulait aussi que toutes les écoles d'Haïti aient des classes de tambour pour enfants », une idée, a précisé l'ambassadeur, qui a germé dans la tête d'Azor depuis le Japon où il avait eu le temps de jouer du tam-tam avec « les futurs amis d'Haïti », des petits écoliers du pays du Soleil levant. L'ambassadeur a par ailleurs formulé le voeu de voir réaliser un documentaire sur la vie du célèbre percussionniste et la réédition de toutes ses oeuvres. « Par ce moyen, sa femme et ses enfants bénéficieront de son travail », a-t-il fait remarquer. Plusieurs voeux de l'ambassadeur ont trouvé écho dans les propos de circonstance du maire de Port-au-Prince, Jean-Yves Jason. Azor, pour l'édile « était un petit frère, un créateur conscient, un éducateur, un thérapeute et un bâtisseur ». Dans cette perspective, il a souhaité que l'équipe de Rasin Mapou continue à faire vivre l'oeuvre de l'artiste. Aux inquiétudes des fanatiques d'Azor, le frère de celui-ci, François Fortuné dit Tinonm, a répondu: « C'est une branche d'arbre qui est tombée ; la racine demeure. » Dans sa vie comme dans sa mort, les funérailles d'Azor ont été une grande fête au Champ de Mars où son char drainait des milliers de fans sur son parcours. La troupe Rasin Mapou, qu'il a fondée et qui adopte le rythme makaya symbolisant le feu, a fait chanter, danser, pleurer et rouler par terre des proches du samba, à la clôture de la cérémonie.

Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr Auteur

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