Les tambours d'Azor se sont tus

Publié le 2011-07-18 | Le Nouvelliste

National -

« So Do m'prale An verite Bondye So Do m'prale Ouvè baryè a pou mwen M'prale Sonnen Ason an pou mwen M'prale Sesil oh Vièj Mirak oh M'fè demand M'prale », chantait si bien Azor. Il avait un engagement avec Vierge Miracle, avec Seau-d'Eau, avec Mont-Carmel, avec toute cette magie du 16 juillet, qui enflamme le pays au niveau de toutes ses couches sociales à l'approche de cette fête patronale aux dimensions païenne, religieuse et mystique. Azor ne ratait jamais les célébrations de Ville-Bonheur et cette année encore il a tenu parole, respecté ses engagements du 16 juillet jusqu'à ce qu'un malaise l'oblige à interrompre sa prestation et à chercher le chemin de l'hôpital. Entre Saut-d'Eau et la capitale, en dépit de la bonne qualité récente du réseau routier, la route est longue. Azor est arrivé encore avec la vie dans les yeux au centre hospitalier de la route de l'Aéroport. Ceux qui ont assisté à ses derniers moments disent qu'il tenait à y venir. Rassuré sans doute par la qualité des soins qu'il espérait y trouver, lui le patient rebelle. Le 16 juillet, la mort a eu le dernier mot. Lénord Fortuné dit Azor, né le 19 juin 1965, percussionniste et chanteur de talent, nous a quittés. Celui qui en 2006 avait été distingué par le titre de Trésor National vivant aux côtés de l'intellectuelle et ex-premier ministre Michèle Duvivier Pierre Louis et l'écrivain Franketienne laisse une discographie riche d'une dizaine d'albums et d'impérissables souvenir de ses prestations live. Le reste appartient à l'histoire. Les éloges mérités vont fleurir. Chacun ira de son couplet. Le son des tambours aura raison des lamentations et des pleurs. Lénord Fortuné est mort, vive Azor ! Azor pour toujours ! Dans la mouvance de la musique racine qui se fraie un chemin depuis le milieu des années 70 au devant de la scène musicale locale, Azor a permis au courant le plus proche de la musique vodou de faire un parcours exemplaire. Azor, ce n'est pas Boukman Eksperyans, ou Ram, ou Foula, ou Vodou Adjaye. Son groupe, Racine Mapou, n'est comparable à aucune de ces formations qui ont tenté de mélanger les sonorités indigènes et le rock; la couleur locale et les musiques importées. Azor, ce n'est pas non plus Koudjay, Kampèch, Rèv ou les autres qui, appareillés sur le navire de la musique racine, portaient dans leurs voiles des revendications politiques saisonnières. Azor a su faire de la politique sans avoir l'air d'y toucher. Appuyer sans s'embrigader. Azor, ce n'est pas seulement le musicien polyvalent qui a joué au Japon ou s'est mélangé au jazz sur les scènes du monde. Azor, et toute sa richesse est là, est tout cela, mais c'est surtout celui qui a repris la grande tradition des chansons pointes avec des refrains lancinants qui épinglent un drame, un travers, une anecdote, un trait, pour en faire une rengaine entraînante en vulgarisant une leçon de vie. Son premier grand succès, après sa scission avec Wawa et son Rasin Kanga, a été avec : « Vwazen an di'm se vakabon pou'm al pouse bourèt Mwen kon travay se libète mwen menm mwen pap vòlè Woy men mapou Adie men rasin Woy men mapou Adie men rasin" Azor, c'est aussi celui qui n'a pas varié son tambour, qui y a ajouté un drum machine pour mieux laisser danser la foule, des heures s'il le faut, jusqu'à ce qu'elle se saoule de son plaisir. On gardera d'Azor le souvenir de celui qui savait, en plein Champ de Mars pendant le défilé carnavalesque, lors des fêtes champêtres ou dans de simples prestations, porter les mélomanes à tomber en transes. Loa pran moun nan Azor. "Pa fè wonga pou gasonn ba'l afeksyon ohhhh si'w achte ti «Toi et moi » ou pap gen nonm nan si'w achte « Venez à moi » ou pap gen nonm lan bal afeksyon ohhhhhh » Savait-il mieux que tous les autres pincer les cordes de nos souvenirs enfouis ? Craqueler le vernis épais de nos peurs ? Nous réconcilier avec l'authenticité de notre destin, de notre parcours de peuple né dans le sang du cochon au Bois Caïman ? Si oui, il le faisait sans prosélytisme, sans prêcher pour sa paroisse, sans chercher à convaincre ni à convertir, sans faire étalage de ses croyances, lui, l'homme simple, affublé d'un chapeau noir et sur sa chemise multicolore d'une longue chaîne en or, ornée d'un crucifix ouvragé. On l'aimait sans savoir pourquoi et souvent sans penser à ses options religieuses. La magie d'Azor tenait à cette essence de simplicité et au fait qu'il était authentique. Vrai. Simple. Aujourd'hui que la mort frappe dans les rangs de nos artistes chéris, nous allons encore pleurer et répéter qu'il faut les célébrer de leur vivant. Grâce à Dieu, Azor l'a été. Mais pas assez. Et il faut penser encore et encore à la précarité de cette coopération dont les membres, sinon leur famille, se retrouvent toujours tous seuls quand la clameur et les vivats de la foule s'essoufflent. Dans le silence des tambours d'Azor, fredonnez avec lui : « Samba pa lo bannann, Samba pa lo patat, Samba pa vann nan mache »

Frantz Duval duval@lenouvelliste.com Auteur

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