Jean Brierre: l'homme et l'oeuvre

Livres en folie La réédition par Dieudonné Fardin du roman peu connu mais excellent de Jean Fernand Brierre « Les horizons sans ciel/ Province » est une surprise agréable. Le texte frappe par sa force émotionnelle, son originalité et son style effûté, magnifique jusque dans ses élans pulsionnels. Le héros de Brierre, ce provincial conquérant, est bien présent aujourd'hui. Il a changé. Radicalement. Dans le mauvais sens du terme?

Publié le 2010-05-28 | Le Nouvelliste

National -

L'HOMME Jean Fernand Brierre est né à Jérémie le 28 septembre 1909. Dans une lettre A Monsieur François Mitterrand, alors président de la France, il revendique ses attaches françaises, ses origines africaines, ses liens antillaiss et sa citoyenneté haïtienne : Je vous salue Monsieur, d'un coeur de rebelle éternel. Mon nom de consonance française fut nationalisé il y a des siècles dans le sang et les larmes car étampé sur la poitrine de mon Aïeul dans le sud de l'île de Saint-Domingue... Si je signe aujourd'hui du nom de l'ancien maître, c'est que sentant encore la brûlure du fer sur ma poitrine je sais que l'étampage abjecte s'est converti en héritage de douleur dans la liberté conquise sans l'aide de personne.. ( in Sculpture de proue) . Jean Fernand Brierre compte dans sa lignée des noms célèbres et non des moindres. Il a beau affirmer « je suis d'ici et non d'ailleurs » ses racines sont nombreuses et fertilisent sur trois continents « Il est le fils de Ferdinand Brierre et d'Henriette Desrouillères, cousine du Général Georges Brice. Jean Brierre descend d'un colon français, François Brierre qui avait acheté aux enchères à Saint Domingue une négresse Dahoméenne prénommée Rosette,, soeur cadette de Marie Cessette Dumas qui donna le jour à Alexandre Davy de la Pailletterie (dit Général Dumas) né à Saint Domingue (1762-1806),. (1) . Jean Brierre fit ses études primaires, chez les Frères de l'Instruction Chrétienne et secondaires au Lycée Nord Alexis de sa ville natale. A dix huit ans, il rentre à l'Ecole Central d'Agriculture de Damien. Deux ans plus tard, il est nommé directeur de l'Ecole Normale de Chatard. A Port-au-Prince, sa réputation de dandy et de jeune poète doué l'y avait précédé. Il est reçu chaleureusement dans les clubs littéraires de l'époque ou brillent des aînés comme Léon Laleau, Richard Constant, Antonio Vieux, Charles Moravia etc.. et de plus jeunes, ses contemporains, comme Jacques Roumain, Carl Brouard, René Piquion, Bel homme., sympathique, noceur, diseur et conférencier talentueux, il ne tarde pas à vingt ans à faire la conquête et à devenir la coqueluche de la capitale. Deux circonstances historiques le propulsent comme l'un des chefs de file de la nouvelle génération. D'abord la grève de Damien en 1929, première dans notre histoire universitaire, ensuite, la même année, le massacre, à Marchaterre, d'un groupe de paysans sans défense par les soldats de l'occupation américaine de 1915 (2) Ces deux premiers textes poétiques : Au Coeur de la Citadelle et Poème à la Croix Marchaterre le signale comme un patriote vertical, adversaire de l'occupant américain et un écrivain en quête de renouveau. Il se groupe avec les jeunes des Revues La Nouvelle Ronde (1925), Stella (1926) La Trouée (1927) Le Petit Impartial (1927), La revue Indigène (1927). C'est dans une certaine mesure, l'éternelle querelle des anciens et des modernes qui prend corps sous la plume de nos jeunes premiers et que résume ce texte de « La Nouvelle Ronde » : « Mais, comment ne pas reconnaître que les jeunes gens de La Nouvelle Ronde, en admettant qu'ils soient beaucoup moins lettrés que ceux de « La Ronde » ont cependant plus de mérite que leurs glorieux aînés, à s'occuper de littérature, de critique, d'histoire nationale. Ils ont déjà dégonflé bien des vessies qui se donnaient et passaient pour de solides lanternes ». A vingt ans, le président Eugène Roy, le nomme Secrétaire d'Ambassade à Paris. C'est le début d'une brillante carrière politique, diplomatique et littéraire. En 1931, de retour dans le pays, il s'inscrit à l'Ecole de Droit de la capitale. Il retourne dans l'enseignement comme Inspecteur des Ecoles de Jérémie.. Il fonde en 1932 un journal de combat La Bataille . Le gouvernement de Sténio Vincent prend ombrage de ses éditoriaux critiques.. La loi sur la censure et l'état de siège décrétés ne l'assagissent pas. Il fonce. Alors Vincent le fait écrouer . Il passe deux ans au Pénitencier National. C'est à cette époque qu'il rédige son Journal intime duquel il extraira son unique roman: les Horizons sans ciel : Province Libéré,. il termine ses études de Droit, retourne à l'enseignement et exerce son métier de défenseur de la veuve et de l'orphelin.. Il se brouille avec Elie Lescot, son mentor ; il rallie les jeunes de La Ruche et prend une part active, à la chute du gouvernement , le 7 janvier 1946.. Sous la présidence de Dumarsais Estimé et celle de Paul Magloire, il est attaché culturel au Département des Relations Extérieures, Sous-chef de protocole à ce même ministère, Sous-secrétaire d'état du Tourisme, Ambassadeur d'Haïti en Argentine. A ce dernier poste, il marque son passage par des activités socioculturelles pour mieux faire connaitre Haïti ; et surtout par son attitude chevaleresque pour obtenir réparation lorsque à la chute en 1955 de Peron, le siège de la délégation haïtienne qui abritait des asilés péronistes dont le Général Raul Tenco, fut violé par les sbires du gouvernement provisoire d'alors. A la chute de Paul Magloire il est un des technocrates qui soutiennent la candidature à la Présidence de Clément Jumelle. Il passe à l'opposition ouverte sous François Duvalier. Il fait de la prison. en 1961, Libéré il part pour la Jamaïque et de là, en 1964 pour le Sénégal. Son exil durera 25 ans. A Dakar. Il est l'invité d'honneur du Président Léopold Sedar Senghor., son ami et remarquable poète comme lui. A l'époque Dakar est le centre culturel du monde noir. Il est nommé directeur de la Culture au gouvernement Sénégalais. Il est désigné par Senghor pour rédiger le texte du Festival de Gorée (1) A la chute du pouvoir trentenaire des Duvalier, il retourne en terre natale ,.dans les derniers jours de février 1986.. Il est reçu avec euphorie par des jeunes de 20 à 50 ans qui avaient entendu parler de lui et qui le voyait et l'entretenaient pour la première fois Il est proclamé Prince de la Culture .Le Gouvernement Militaire du Général Namphy, le nomme Directeur des Arts et de la Culture L'intellectualité haïtienne, groupée autour des responsables de l'Université Jean Price Mars, célèbre avec faste son jubilé, en 1989 Il meurt trois années plus tard, le 25 décembre, une nuit de Noël, entouré de l'affection des siens, c'est à dire de sa famille et de tous ses neveux et petits neveux d'adoption.. A l'occasion de sa mort le Dr Louis Mars, fils de Jean Price Mars, écrivit une épitaphe qui résume, la vie, et les passions de notre barde national : « Jean F.Brierre s'est éteint. Le musicien du verbe s'est tu. Chez lui « l'acte poétique fut un haut fait de plume, portant très haut, charge de passion et de rêves. » « En allé vers des rives inconnues où tel qu'en lui même enfin l'éternité le change » Opportun d'évoquer, en cet instant, à juste titre, ce mot-phare qui éclaire le frontispice du célèbre poème de Stéphane Mallarmé « Le tombeau d'Edgar Poe » Jean F.Brierre et son immense cri de protestation contre l'exploitation des faibles, des démunis Au barde haïtien « tel qu'en lui-même » Journaliste de talent, orateur à la voix chaleureuse, poète, romancier, dramaturge, critique d'art, Brierre a exploité presque tous les genres littéraires. Le poète a publié: Au Coeur de la Citadelle, Poème à la Croix Marchaterre, Chansons secrètes, (1933), Poèmes (1945), Nous garderons le dieu (1945), Black soul (1948), Belle (1948), Dessalines nous parle (1953), La Source (1956), La Nuit (1957), Images d'Or (1959), Cantiques à trois voix (1960), Aux champs pour Occide (1961), Or, Uranium, Cuivre, Radium (1961), Découverte (1966).Un Noel pour Gorée (1980), Nouveau Black Soul, Me revoici Haïtiens, Notre Dame d'Afrique, Sculpture de proue (1983) Le dramaturge a fait joué et publié: Le drapeau de demain (1931), les Aïeules (1954), Belle (sketch, 1948), Pétion et Bolivar, Adieu à la Marseillaise (1955). Le romancier a promis un roman en quatre (4) tomes sur titré Horizons sans ciel. dont seul le tome: 1er Provinces ,écrit en 1935 a paru 19 ans plus tard , en 1953, à l'occasion du tricinquantenaire de l'indépendance nationale d'Haïti en 1954. LE POETE ET SES CELEBRES DEVANCIERS La profondeur de la pensée philosophique de Vilaire, l'étendue de son oeuvre, son pessimisme, sa grande foi chrétienne lui donnent un visage unique dans la littérature haïtienne. Et on parle de lui, souvent, comme de notre plus grand poète. Mais Léon Laleau, grand prêtre de la beauté, ne retient-il pas davantage l'attention par son esthétique très poussée, son souci de n'être jamais satisfait et de vouloir toujours des textes plus dépouillés et plus frais ? Le parti pris de ces deux poètes de ne pas toujours faire indigène, place, aux yeux de plusieurs critiques, Emile Roumer, au dessus d'eux. En effet, le barde de Jérémie est notre plus grand poète indigéniste. Quand on a lu Roumer, on oublie tout ce qui pourrait faire la valeur de Oswald Durand, si national, pourtant. Il y a en plus de son inspiration locale la manière cavalière de Roumer de maîtriser le vers français et de le traiter en grand seigneur. Ainsi, Vilaire, Laleau, Roumer semblent avoir épuisé toutes les ressources d'originalité de la littérature haïtienne. Et on serait tenté de croire qu'il n'y avait plus de place chez nous pour un autre grand poète. Mais Jean Brierre vint. Son admiration pour sa patrie et pour sa race, fondements de toute sa poésie, ses révoltes, ses amertumes, ses dons fraternels passeraient inaperçus, sans ce sceau du grandiose qu'il doit à sa puissance verbale. Avant lui, aucun poète haïtien n'a acquis l'usage d'un art aussi ample et aussi majestueux. « Le poète donne l'impression d'avoir reculé à l'infini les limites de son esprit et de toucher dans un rêve saisissant les profondeurs insondables de toutes choses créées.» G.G. Hommage lui sera rendu par un aîné, qu'on ne saurait soupçonné de sectaire: «d'ailleurs, dit Léon Laleau , notre plus grand poète vivant, Jean Brière, je veux dire». (interview au quotidien Le Nouvelliste ) . Ghislaine Rey Charlier affirme : « Pour qui connaît Jean F.Brierre, ce qu'il aime le plus ne fait aucun doute : c'est la poésie. Chez lui, tout se traduit en poème : sa patrie, sa race la nature, la vie, les femmes, l'amour, l'amitié etc. Parmi ceux qui chez nous s'adonnent à la poésie il est sans conteste le plus éclatant, parfois le plus claironnant. Il faut dire que s'il embouche souvent la trompette, il n'est pas rare qu'elle sonne juste. Il sait aussi bien être intimiste avec grâce, et l'age ne lui a rien fait perdre d'une habileté et d'un métier étonnant » LE ROMANCIER et la poétique du roman Le patriote, le politique, le poète, le dramaturge, le tribun et le diplomate Jean Brierre a une plus large audience que le romancier. Est-ce parce qu'il est l'homme d'un seul roman, écrit à 26 ans et publié à 44, roman qui s'éloigne de la tradition du genre chez nous .Les critiques ont tort de ne s'être pas attardé davantage sur ce texte fondateur de l'ensemble de l'oeuvre de Brierre., et nos responsables de l'éducation de ne l'avoir pas incorporé au curriculum, dans la galerie des maîtres du genre comme Frédéric . Marcelin, Jacques .Roumain et Jacques .Alexis.. Ulysse Pierre-Louis signale, à propos , que « Province» .nous offre... les clefs de l'univers du poète dont la thématique oscille entre une puissante charge de lyrisme tantôt épique, tantôt intimiste.. » nourri du culte de la patrie, de la race et des exploités issus de tous les horizons. Le roman est un genre littéraire et se définit le récit d'une aventure (sentimentale, historique, religieuse sociale etc,,) Dans notre littérature, Province est non le récit d'une aventure, mais l'aventure d'une écriture. Il se veut une oeuvre d'art littéraire. Et c'est là que Brierre innove. Il ouvre un champs inédit dans l'histoire des genres chez nous et enrichit le vocabulaire critique de la poétique du roman.. Incarcéré au Pénitencier National de Port-au-Prince, pour activités politiques jugées subversives, dans la chaleur humide de son cachot, deux ans durant, Brierre réfléchit, interroge notre cursus littéraire, coupe et recoupe les situations physiques, morales et linguistiques qui constituent la toile de fond de la littérature haïtienne Il privilégie une technique ou l'écriture est au service du récit , dans la mesure que ce récit est sans avenir si la vision de l'auteur ne l'engendre dans une atmosphère particulière qui illuminera et édifiera le conscient du lecteur. Dans son roman, il introduit le concept de la poétique. Sur la fiction, il privilégie la narration. Il fait la part belle à cette dernière. La narration devient un acte créateur qui se nourrit de la perception de l'auteur , et qu'il traduit dans un langage relevant de la science de la littérature. L'objet de la poétique dont feront état longtemps après Brierre, des romanciers comme Henri James, G.Picon, ,Butor, et plus près de nous les tenants du Spiralisme avec Jean Claude Fignolé, René Philoctête et Franck Etienne, n'est pas uniquement l'oeuvre littéraire., mais le récit lié et dépendant de l'expression sans laquelle l'oeuvre serait un texte banal et sans saveur.. Roman autobiographique, Province est le premier et le seul récit qui se penche sur la vie humble, discret, mais tourmenté, anxieux, fiévreux. de jeunes provinciaux venus tenter fortune dans la grande capitale haïtienne , corruptrice et broyeuse d'idéal . Que d'espoirs, en effet, de rêves abolis pour certains jeunes, séduits par les attraits de la capitale et qui s'y débattent entre la gêne et la désespérance ! Les uns ont réussi, mais d'autres se sont agités en vain pour assister enfin impuissants à leur propre déchéance » (G.G.) Comme est sur titré le roman, aux yeux des jeunes de ce temps là , les provinces sont peuplées d'Horizons sans ciel. Il faut faire la conquête de Port-au-Prince. Mais dans la capitale il découvrent des horizons de feu et de tornades qui poussent certains au découragement et d'autres au suicide ou aux compromissions. Province fait une large place à la Grand' Anse, particulièrement à Jérémie et ses envions. Le personnages même vivant à Port-au-Prince, s'enracinent par les gestes ou la pensée à ce lieu d'encrage qui fascine et réconforte. Face à la laideur , à la pauvreté qui les entourent, ils disent les sentiments que Jérémie les inspire et les bonheur d'occasion qu'elle les inspire, . Les nombreux écoliers et étudiants du début du vingt et unième siècle venus du pays profond , ,comme Eugène Valmon et Serge Lanvin, en butte quotidiennement, aux réalités découvriront que la grande ville avec ses cloisonnements sociaux, ses aventuriers de la politique et ses préjugés stupide, n'a pas beaucoup changé, et que rien ne vaut le chez soi, la province natale. L'étude critique du roman qui suit cette introduction permettra, d'ailleurs aux lecteurs de mieux appréhender la réalité sociale des années 30, et cette quête de mieux êtres que poursuivent, inlassablement, de génération en génération les jeunes qui auront toujours dix huit ans. (Extrait de l'introduction de la nouvelle édition de Province. Ed.Fardin, 2010) _____________________ ( 1 ) Ce dernier donna naissance à un fils, romancier français prolifique, qui a fait carrière sous le nom de Alexandre Dumas Père (1802-1870) Ses oeuvres les plus connuees sont Les trois Mousquetaires. La Reine Margot, Le Comte de Monte Cristo, Le Collier de la Reine Le fils de Dumas Père, Alexandre Dumas Fils,( 1821-1895 ) , né à Paris également homme de lettres est surtout connu pour son roman à succès :La Dame aux Camélias , et ses drames sociaux. (2) Des marines font un carnage inouï d'une bande de paysans qui protestaient contre la corvée aux environs des Cayes. Suivant cette pratique rappelant les moments de l'esclavage, les paysans étaient intégrés de force, sans toucher le moindre salaire dans des équipes préposées à l'entretien et à la réfection des routes. Les réfractaires étaient incarcérés et subissaient les sévices corporels les plus inhumains (Ulysse Pierre Louis) - JEAN FERNAND BRIERRE (1909 - 1992). Les horizons Sans ciel, Province (1953). Collection du centenaire de la naissance de Jean Fernand Brierre 1909 - 2009. Les Editions Fardin 2010.

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