Le Québec célèbre les vingt ans d\'écriture de Stanley Péan

Monsieur Péan, on le connaît pour sa force de travail, sa jovialité, sa grande gueule, son côté ouvert et chaleureux. Il traverse la ville en taxi et en vitesse. Il écrit en autobus, entre Montréal et Québec. De temps à autre, on le croise dans un bar, un verre de vin à la main, célébrant l\'amitié, le jazz, la bonne chair et la «jasette» littéraire, comme on dit ici. Montréalais et Haïtien, il fait de l\'identité non une aventure de complexé, mais une complexité naturelle qui le propulse au coeur du monde. Président de l\'union nationale des écrivaines et écrivains du Québec (Uneq), Stanley Péan est le plus québécois de tous les auteurs haïtiens de Montréal (Anthony Phelps, Dany Laferrière, Georges Anglade, Joël Desrosiers, Marie-Célie Agnant, etc.) Le salon du livre au Saguenay-Lac Saint-Jean lui a rendu hommage au cours du mois de septembre. Question de rappeler une enfance saguenyeenne ! Montréal s\'apprête à saluer Stanley Péan, en faisant de lui l\'un des invités d\'honneur de la 30e édition du Salon du livre de la Place Bonaventure. Rodney Saint-Éloi, en toute amitié et complicité, a rencontré Stanley Péan, balisant pour nos lecteurs ces vingt ans d\'écriture.

Publié le 2007-10-30 | Le Nouvelliste

Rodney Saint-Éloi : Stanley Péan, vingt ans d\'écriture, c\'est-à-dire la moitié de ta vie est passée à écrire! raconte-nous le commencement de cette aventure ? Stanley Péan : Plus que la moitié de ma vie, si on considère que j\'ai commencé à écrire et à nourrir le rêve d\'un jour être écrivain dès l\'âge de quatorze ans! Ce qu\'on commémore en fait cet automne (pardon si l\'expression a quelque chose de funèbre), c\'est le début de ma carrière professionnelle, en l\'occurrence le premier texte publié non plus en revue dans un livre. En l\'occurrence, il s\'agissait de la nouvelle «Ban mwen yon tibo», parue dans le collectif Meilleur avant 31/12/99 (Le Palindrome, 1987) qui réunissait des fictions de Jean Désy, Nando Michaud, Sylvie Moisan et quelques autres condisciples de l\'université. J\'avais conçu ma nouvelle comme un hommage à un écrivain marquant pour moi, une de mes premières idoles littéraires, l\'Américain Richard Matheson; j\'y racontais l\'histoire d\'un Haïtien montréalais qui s\'éveillait soudainement un soir avec la conviction que sa femme était morte depuis des années et qu\'il vivait en fait avec un zombi. Dès l\'automne suivant, cette nouvelle serait reprise dans mon premier recueil, La plage des songes (Cidihca, 1988). R.S-E : Tes parents, comment ont-ils réagi ? S. P : Tant que l\'écriture n\'était qu\'un hobby d\'adolescence, je suppose qu\'ils ne voyaient aucun problème à l\'horizon. D\'autant plus que cet amour de la littérature, je le tenais de mon père, Mèt Mo, qui a longtemps enseigné les belles lettres et a lui-même passé sa vie à attendre d\'avoir le temps d\'écrire SON livre. Quand je leur ai annoncé, après deux ans d\'études collégiales en sciences appliquées en vue d\'entrer à la faculté d\'architecture, que j\'entrerais plutôt à la faculté des lettres de l\'université Laval, ç\'a été une autre paire de manches. Mon père, qui s\'inquiétait de mon avenir, m\'a fait valoir que c\'était un choix périlleux, qu\'on ne vivait guère de sa plume de nos jours, que je devrais garder à l\'esprit que l\'écriture, la littérature ne pouvait être qu\'un à-côté qui ne nourrissait pas son homme, que je devrais penser à me trouver une autre occupation, l\'enseignement, le journalisme, peu importe. Et puis, il y avait la question des choix esthétiques : mon père ne prisait guère le fantastique et la science-fiction, que je pratiquais quasi exclusivement à l\'époque de mes débuts. Il a fallu que je lui fasse lire Fictions de Borgès avant qu\'il admette que la qualité littéraire ne dépendait pas du genre littéraire. R.S-E : En 1987, ce jeune écrivain rêvait à quoi ? Je pense à un texte de Dany Laferrière, dans ces mêmes années qui disait que ce n\'est pas tout d\'être jeune. S. P : J\'avais, j\'ai encore de grandes ambitions, comme tout auteur, je suppose. Albert Camus affirmait qu\'un écrivain écrit toujours pour être lu et qu\'on pouvait admirer ceux qui prétendaient le contraire mais pas les croire. Alors je rêvais que mes oeuvres soient lues par un large public, qu\'elles aient un impact sur la vie de mes lecteurs et lectrices, qu\'elles comptent. Je rêvais de changer le monde via la fiction. C\'est dire à quel point j\'étais naïf! R.S-E : Dans ton oeuvre, il y a retour au pays natal, à l\'imaginaire haïtien, le zombi et autres démons. Comment ce jeune écrivain, qui connaissait peu le milieu haïtien a fait cet apprentissage ? S. P : C\'est une vieille obsession, un brin, liée à mon goût pour l\'étrange, le fantastique et la littérature populaire. C\'est à dix ans, dans un roman de la série Bob Morane qui se déroulait en Haïti que j\'ai d\'abord été confronté officiellement aux croyances du vaudou, à tout le bestiaire et surtout au regard de l\'Occident sur cette part de la culture haïtienne. Dès lors, j\'avais posé des questions à mes parents sur le sujet; ma grand-mère maternelle me racontait des histoires de vaudou qui ont fortement marqué mon imaginaire. De son côté, mon père n\'y voyait que superstitions, mais m\'a tout de même aiguillé quelques années plus tard vers des ouvrages d\'anthropologie sur le vaudou. R.S-E : Que dirais-tu à un jeune Haïtien de vingt ans, qui rêve d\'écrire. S. P : De s\'accrocher d\'abord. Parce que c\'est vrai que le métier d\'écrivain n\'est pas facile. Je lui dirais qu\'il faudra de la passion, de l\'amour des idées et des mots, et une certaine compassion aussi pour ses semblables. Et je lui dirais de nourrir son rêve avec des livres, beaucoup de livres et des livres de toutes sortes. La littérature se fait à la fois avec et contre tous les écrivains qui nous ont précédé, qui nous côtoient et nous succèderont. R.S-E : Aujourd\'hui, être invité d\'honneur au Salon du livre de Montréal, quel sens donnes-tu à cet honneur? S. P : La créature d\'ego que je suis aussi se dit d\'abord qu\'il était temps, depuis le temps! Surtout qu\'il est arrivé que de jeunes écrivains arrivés bien après moi dans le métier reçoivent cet honneur après un livre ou deux! C\'est frustrant! Mais je plaisante, là. Plus sérieusement, à une exception près, en 2005 (je participais à un colloque aux États-Unis, cet automne-là), j\'ai été de toutes les éditions du Salon du livre de Montréal depuis le lancement de Meilleur avant 31/12/99 en 1987. Je me dis que c\'est ma constance, ma fidélité à la littérature et au milieu des lettres qu\'on salue ici. Et j\'en suis reconnaissant aux organisateurs du Salon, comme à mes éditeurs de la courte échelle qui ont milité pour me valoir cet honneur. En plus, ce vingtième anniversaire de mes débuts dans la république des lettres coïncide avec le trentième de l\'Union des écrivaines et écrivains québécois que je préside depuis 2004. Alors, tout tombe pile. R.S-E : L\'écriture semble pour toi indissociable du combat pour la citoyenneté... au MAL, raconte-nous ton travail? S. P : C\'est vrai. Je ne suis pas du genre à imaginer qu\'on écrit dans un vase clos, dans une tour d\'ivoire. L\'homme de lettres est aussi un citoyen, un membre de la communauté, qui a le devoir de prendre position sur la vie de la Cité. Quelques mois avant mon élection à la présidence de l\'UNEQ, on m\'avait proposé d\'être le porte-parole du Mouvement pour les arts et les lettres, un consortium d\'associations d\'artistes professionnels qui militent pour l\'augmentation du financement public des arts et des lettres, pour l\'amélioration des conditions socio-économiques des artistes et des travailleurs culturels et enfin pour la reconnaissance du caractère essentiel de la culture dans une société moderne. Prolongement de mes prises de position écrites (dans mes éditoriaux du Libraire, etc.), cet engagement m\'a mené à solliciter un premier puis un deuxième mandat à la tête de l\'UNEQ, l\'une des associations qui a fondé le mouvement. Je suis un romantique : je continue de croire que la fréquentation des arts et de lettres nous rend individuellement et collectivement meilleurs. R.S-E : On connaît aussi tes passions : Camus, Miles... La liste est-elle longue? S. P : La liste est interminable, mais je m\'en tiendrai à l\'essentiel. Camus, bien sûr, et cette poignée d\'autres écrivains d\'hier et d\'aujourd\'hui qui demeurent encore des modèles : Kafka, les américains Edgar Allan Poe, Ray Bradbury, Richard Matheson, Charles Beaumont et Harlan Ellison; les Québécois Anne Hébert, Jacques Ferron, Claude Mathieu, Sylvain Trudel, Jean Pierre Girard; chez les Haïtiens, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Anthony Phelps et Émile Ollivier; et puis Jorge Luis Borges pour sa stupéfiante érudition, Aimé Césaire pour la fulgurance de sa poésie... Mais j\'aime aussi le théâtre (c\'est par ce biais que je suis arrivé à l\'écriture), le cinéma, les arts visuels (ma mère est peintre), la danse contemporaine. Outre les arts et les lettres, je me passionne pour la musique, jazz principalement (mais pas à l\'exclusion des autres musiques). J\'ai eu la chance de grandir dans une maison où toutes les musiques se côtoyaient dans la discothèque de ma mère. J\'aime la grande chanson française et ce qui s\'en rapproche aujourd\'hui, le rock, la soul music, certains compositeurs de musique de concert européenne, et quoi encore... Je suis un vrai mélomane et j\'ai eu la chance d\'être commentateur musical pour différents médias, d\'animer et de réaliser des émissions musicales pour la radio publique... Et puis, bon vivant, je me passionne pour la fine cuisine et le bon vin, que j\'aime bien déguster en agréable compagnie... en écoutant de la bonne musique! R.S-E : Le livre que t\'aurais aimé écrire, en dehors de L\'étranger, naturellement? S. P : Le Petit Prince de Saint-Exupéry, que j\'ai redécouvert récemment en le lisant à voix haute (et la gorge nouée, par moments) à ma fille Laura. R.S-E : Le livre que t\'aurais pas aimé écrire? S. P : La Chute d\'Albert Camus, un livre d\'une telle perfection formelle que je ne saurais plus quoi écrire ensuite!
(Propos recueillis par Rodney Saint-Éloi) Auteur

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