Sainte Madeleine Dominique Paillère

En souvenir de Manuel ... Figures de la critique haïtienne

Publié le 2006-08-08 | Le Nouvelliste

Cette dame-là est moins illustre que la Virginie ou la Fine Ida, mais ses critiques ne le cèdent en rien aux poèmes et récits de celles-ci. Une foi, une vitalité incroyable, une bonne humeur inébranlable rendent particulièrement touchante la figure de Madeleine Dominique Paillère, rêveuse, dotée d\'une gentillesse extrême. On connaît sa frêle silhouette, sa tenue simple et son sourire volontaire et séduisant . Educatrice au naturel déconcertant, d\'une beauté sans artifices, pathétique. Le portrait est ici un mécanisme d\'auto-séduction. Le genre remonte en Haïti à Philippe Thoby Marcelin et a tenté les plus grands, de Pierre Mayard en passant par René Piquion. Le résultat est certes mince, mais édifiant. En talentueuse spécialiste de la peinture haïtienne primitive et moderne, Madeleine Dominique sait parler avec justesse d\'Hector Hyppolite, Lucien Prince et St-Brice. La prose de Madeleine, dans son apparent caprice, exploite un matériau traversé de rougeurs, de fibres, de lianes subtiles et de jeux optiques. Elle joue à se déjouer, à se saisir au dépourvu, comme l\'écume folâtre de la vie. Partie de rien, puisque la critique picturale n\'était pas encore dans les milieux intellectuels prisée, misant plus sur le pittoresque des sujets que sur la qualité plastique, elle poussera jusqu\'à la passion, la défense de cette catégorie artistique en Haïti, avec pour seuls facteurs de production, comme diraient les marxistes, la séduction et la persévérance. Séduction pour toucher un public si indifférent et si étranger au commentaire pictural qui exige la précision du chasseur, la finesse de l\'esthète et la capacité d\'étonnement du journaliste. Persévérance pour développer un réseau de relations qui constituent autant d\'instrument de travail et s\'assurer de la sorte une information protéiforme sur les grands mouvements picturaux. Si ces remarques ne suffisent pas à vous convaincre, lisez Hyppolite - Price (1976), Saint-Brice en six tableaux et un dessin de Madeleine Dominique Paillère, les deux essais, peut-être, qui la révèlent le mieux. Livres de naissance comme on dit lieu de naissance. Maux. A partir de Madeleine, vous jetez un regard nouveau, différent, sur les oeuvres troubles et énigmatiques de Saint-Brice, sur son goût exclusif pour le mystère, ses couleurs pailletées, dont on jurerait qu\'elles n\'ont pas eu le temps de sécher. Finalement, de tous ces essais, le plus convaincant, le plus crépitant est celui que Madeleine a consacré à Price, artiste hors pair. Hyppolite-Price est plus qu\'un livre de critique d\'art. Passion. Après l\'avoir lu, on voit un peu mieux. La luminosité resplendissante de ces oeuvres. Ce qui est considérable ! Qui ne saurait comprendre ce que signifie la décision d\'être une femme enseignante de lettres et une critique d\'art quand on s\'appelle Madeleine Dominique Paillère ? Ce nom est apparenté à deux écrivains : Amédée Brun et Maurice Brun. Une troisième oeuvre est venue s\'y ajouter. Elle existe indépendamment des deux autres, en toute autonomie. Elle fait partie de ces êtres qui se servent de leur intelligence pour mettre à l\'aise leur interlocuteur et, à son contact, on devient plus passionné. Le monde de Madeleine est celui de l\'énigme cérébrale. Son originalité est faite d\'émotions assumées jusqu\'à l\'angoisse, jusqu\'à l\'effusion. Entre la pétrification et l\'agitation, Madeleine a trouvé son moyen terme : le regard obsédant, passionné. Son esthétique se nourrit de sensualité. Le prénom évoque la douceur même, l\'innocence, presque le mythe : petite sainte mixée de fée et de diva. Rien qui ne vaille un concours de beauté ou de mode ? Voire. A elle toute seule, timide certainement sous les sourires, elle est une star, on la voit, on l\'entend. Et d\'autant plus éloquemment que, même silencieuse, elle a toujours l\'air d\'être trop bavarde. Son regard fait lumière. Seule l\'intense douceur de cette intellectuelle peut appréhender la densité de la peinture, expression farouche de la création. Mais à s\'en tenir à ce sec inventaire, on risque de n\'y voir que passions, tensions, rêves. Enseignante de carrière, femme d\'un si beau caractère, Madeleine, qui se permet de faire dans l\'intellectualisme, est surtout une véritable esthète, amateur de littérature et d\'art. D\'être aussi sophistiquée aidera finalement sans doute Madeleine à survivre par ses propres livres et ses recensions éparses. Il y a là une des pensées féminines, une des pensées tout court, les plus authentiques et les plus attachantes du pays. Oui vous l\'avez compris, je suis un fou de Madeleine, un amoureux qui ne peut pas cacher son enthousiasme. Une sainte, Madeleine ? Elle voudrait bien. Je pense à tous les artistes et critiques, jeunes surtout, que ce genre de commentaire doit faire un peu sourire. Malgré son âge enviable par ces temps de sida, elle continue de pondre des articles. Aujourd\'hui, en Haïti, un article de journal sur quatre est l\'oeuvre d\'une femme et personne ne s\'en étonne plus. Pour ne pas vieillir, il faut avoir attendre. Née à Port-au-Prince dans les années 10 dans une famille relativement nombreuse, la dame au style haché écrit, raconte, commente. Avec une douceur et un sourire à jamais inoubliables! L\'écriture est pour elle une nécessité impérieuse. Elle ne cesse jamais de griffonner, fût-il à l\'étranger ou en société. Aujourd\'hui, c\'est une vielle mèmère stupéfiante par son audace langagière et son humanisme. Un naturel d\'enfer pour dire ce qu\'on ne dit pas, même aujourd\'hui, eh oui ! Modernité de Madeleine. Modernité de l\'écriture, des mots, de leur frénésie, de leur foisonnement - et soudain des douceurs de rêves à faire jouir -, foisonnement du ton décentré, explosé, court-circuité, foisonnement des rythmes et des explications, frénésie chatoyante des explications, autocitations, chocs, musique, cris déchirés. Edredon de fantasmagories, d\'idées toutes fraîches, gloses sur gloses. Cette Madeleine-là est assurément en avance sur son temps. Chatte et aristocrate, avec son corps chétif, d\'enfant femme, son regard vif et judicieux, et son énergie rentrée, qui est la force des battants, elle a du style, du caractère et du charme et c\'est ça qui compte, et c\'est ça qui est rare. Soeur du célèbre journaliste Jean Dominique, elle est, en réalité, solide comme le plomb qui se modèle quand il fond. L\'expression picturale, selon Madeleine, n\'est ni idéale ni réelle : désirée. D\'autant plus déviée qu\'elle est envoûtante. Son regard transforme, selon ses impulsions, le modèle de beauté et de mystère haïtien codifié par St-Brice, Price et Hyppolite. Critique et professeur, Madeleine est une amoureuse de la beauté physique et morale, ce qui le conduira à la fois à louer les talents solides avec une remarquable sensibilité romanesque, une admiration constante pour les femmes et à bouder la médiocrité. Mais c\'est un être exemplaire, et sa passion pour l\'art est aussi lucide que désintéressée. Décédée récemment, elle n\'avait rien de la classique collectionneuse. Tous les articles, ou presque, pour lesquels elle s\'est enthousiasmée et dévouée étaient inconnus ou mal connus. Sophisticated Lady. Déroutante Madeleine. Sophisticated n\'est pas le terme propre. C\'est l\'apologie de la critique effusive, mais pas du tout pour épater la galerie. Seule une femme pouvait rendre compte de ces oeuvres avec la tendresse et la passion qui s\'imposaient. Si Madeleine Dominique Paillère est lyrique - et une pasionaria - c\'est une lyrique orchestrale. C\'est par l\'image qu\'elle s\'exprime, qu\'elle s\'épanche et qu\'elle rayonne. Portée par cette terrifiante impulsion, elle parle par énigmes, puis par métaphores touffues, en poète ; comprenne qui voudra. Puis elle déconcerte, plus elle séduit, en vraie ogresse du modernisme. Il est vrai que cette métacritique en arrive à s\'ordonner dans des catégories étrangement psychologisantes . La remarque est commode, et je dirai, presque attendue. C\'est d\'une critique personnalisée, intériorisée qu\'il s\'agit, elle ne fonctionne jamais d\'elle-même, et pour elle-même, puisqu\'elle prenait le risque d\'interroger la peinture, l\'artiste, la symbolique, le message, le rêve, le non-dit. C\'est à partir des productions d\'autrui qu\'elle enfilait, à perte de vie, prise par la fièvre ludique de l\'interprétation, les perles d\'un langage baroque où les références et les spasmes métaphysiques et spirituels sont légion. La société haïtienne longtemps refusé aux femmes l\'instinct de bonheur esthétique la joie ou l\'extase face aux oeuvres d\'art, l\'intelligence de les interpréter. Elle a eu tort. Il n\'y a pas une nature féminine qui serait silencieuse, et une nature masculine qui serait exquise. Il n\'y a qu\'une nature humaine. Ce qui nous prouve amplement l\'oeuvre de Madeleine. Si Port-au-Prince était Hollywood, elle serait une star de première pointure avec sa gentillesse touchante, c\'est-à-dire l\'inimitable façon qu\'elle a de tresser les choses de l\'esprit et de la nostalgie, cet exceptionnel don d\'admiration. Aujourd\'hui, c\'est au tour de la jeune génération d\'admirer totalement cette petite agresse qui n\'a jamais douté au fond de son importance, cette tête d\'impératrice errante, cette allure lointaine d\'exilée décidée, belle encore malgré son âge avancé, belle telle une séductrice de conte de fées ! Qui sait si, avec ces mots, l\'auteur de «Hypolitte Price», «Saint-Brice en six tableaux et un dessin» n\'en a pas, au fond, trop dit ?Puissance de la critique. Chaleur. Promesses et vertiges de la critique. Horizon. Il n\'y a rien d\'autre à ajouter. Les commentaires de Madelaine découragent un peu toute exégèse. Tout est là, tout est dit, la part de la morale, de la vie, de la passion, de l\'imaginaire. Et aussi les troubles révélations du silence, du non-dit. Et elle parle d\'une voix douce : les phrases se bousculent dans un mélange de français et de créole, avec ce brin d\'accent d\'enseignante qu\'elle n\'a jamais perdu.
Pierre-Raymond Dumas Auteur

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