Quand le poète voit double, l’univers s’agrandit

Le Jeu d’Inéma de Jeudinéma

Publié le 2016-11-03 | Le Nouvelliste

Jeu de rôle Inéma Jeudi est poète. Cela pourrait se dire, comme pour se débarrasser de la tâche de définir le poète. Inéma est tautologie du poète, Inéma est illustration du poète. À le voir, tous diraient : « voici que passe le poète ». Jeudi Inéma serait presque une caricature, n’était-ce qu’un coup d’œil sur l’homme et sur le texte suffit pour voir que c’est là sa nature : imprévisible, scrutateur, mélancolique, rieur, sensuel, amoureux - et tout dans l’excès - et sensible, rusé, enfantin, mystique. Et toujours la poésie à la bouche. Le rôle d’une interprétation Ce n’est pas encore servir au poème que de dire simplement « écoutez le pour voir ». Ce ne serait pas expliquer le phénomène. Et pourquoi l’expliquer ? D’abord parce que vouloir présenter le fait du poème sans vouloir l’analyser (par peur de le trahir) serait trahir la donation réelle du texte, ce serait laisser croire que la vertu d’Inéma est dans une disponibilité immédiate de son art. Ce serait faux. Le Jeu d’Inéma publié aux Temps des Cerises en mai 2016 fait partie des choses qui sont difficiles à saisir. Pas que Le Jeu d’Inéma soit hermétique, le lyrisme d’Inéma ne l’est pas. Le propos est simple, d’une certaine manière, comme un coup de poing : ça nous frappe. Mais… nous avons là un mélange savant d’ordre (mesure et cohérence interne) et de déploiement énergétique : un chaos dans une rythmique, avec ces images qui tentent de subordonner l’ordre aux cymbales démesurées de la souffrance. L’ensemble requiert de suite une deuxième lecture, plus lente, ce qu’est l’analyse littéraire, « l’art de la lecture lente ». Il faut lire lentement : « La pluie est/Ma façon blanche/De saigner simple/Pour rester en vie. »(p.39) Ce n’est pas vers à vers qu’on déchiffre la clé de la partition, c’est dans l’ensemble qu’on appréhende la symphonie. Si bien que ce vers du début remonte dans notre mémoire et éclaire l’image de la pluie couvrant le poète survivant, lorsqu’il proclame bien plus loin que : « Désormais/La pluie me donne accès à moi-même/Suint de chaleur gaie/esthétique dormante/Dans les bras des paysages absents/Dans la langue des frits sons/ Et des vagues de mers/ Qui rêvent tranquilles/ Courent excitées/ Tête jonglée/ Par l’ailleurs. »(p.87) Le poème d’Inéma est construit selon l’intrication de propositions en « échos d’ombre », qui sous-tendent une architecture secrète. Lorsqu’un poème unique se déploie ainsi dans un seul livre, on a raison de suspecter que le parcourir demandera à l’écoute, à l’intelligence et à la mémoire un véritable effort. Encore faut-il que l’œuvre tienne la distance. Elle le fait. Jean Paulhan dans ses Clef de la poésie soutient, caustiquement, que le pouvoir du poétique est de faire voir ce qui est déjà à la vue de tous : chose à la fois mystérieuse et inconcevable, mais à peu près aussi compliquée qu’un mouvement de paupières. Ce serait une bonne définition du Jeu d’Inéma. Du coup, interpréter (lire) Inéma c’est à la fois se rendre réceptif à l’évidence (« ne pas penser, voir ! » comme dit le joli mot d’ordre du philosophe et se forcer à penser ce qu’il y a derrière et à l’intérieur du poème, c’est-à-dire forcer nos yeux à comprendre l’obscurité pour discerner la lumière propre que peut cacher un poème sous sa première énonciation. « Les aveux crient/Craquent sous le poids des louanges/De l’imaginaire/ Allongés sur le hasard. » Au contraire des aveux courants (ou peut-être selon la logique véritable de l’aveu) ceux d’Inéma ménagent une obscurité pour dire leur éclatante vérité. Si ces aveux de poète « crient » (de douleur) c’est que leur être est passé à la question, à la torture de l’écriture ; et ils s’énoncent « sous le poids des louanges de l’imaginaire », l’imaginaire qui n’est que la manière de l’esprit (poétique) de déchiffrer la gloire et l’horreur du réel, réel à qui l’imaginaire doit ses louanges, comme on en doit à une divinité à la fois belle et cruelle. Le Jeu d’Inéma est comme cette petite monnaie que la nécessité nous pousse à fouiller dans une poche légère… nous ne trouverons la somme totale de ce trésor que dans la doublure du tissu troué. Dans la doublure Ce livre qui soutient parfaitement l’analogie avec la symphonie (sans même s’attarder sur les allusions à Beethoven, Mozart et le Maestro Issa) est composée de deux mouvements distincts (I : Le Jeu d’Inéma, II : Le Je d’Inéma). Deux parties donc, mystérieusement une. Jumeaux aux traits imperceptiblement différents, se complétant dans une étrangeté démoniaque. L’invitation de tout grand poème est de l’interpréter après l’avoir senti, et ce jusqu’au plus fabuleux vertige, c’est là où le texte se découvre à nous, mais il découvre aussi en nous la pente dangereuse des rêveries les plus folles. Par exemple, nous nous disons en refermant le livre que rien que ce nom de l’auteur est déjà bizarre, presque irréel ; on se demande s’il ne l’aurait pas inventé, exprès pour son livre, après avoir imaginé le titre. D’ailleurs ce nom qui concatène un prénom et un nom (Inéma Jeudi ?), cette créature, est-ce un Jeudi Néma (Néma ? Féminin ensorcelant du Capitaine Némo? Explorant par l’étreinte plutôt que par la plongée les profondeurs ?) ; est-ce un Jeudi Inéma (mais lequel est le nom et lequel le prénom ?) ou bien Jeudinéma, en un seul mot, sans nom de famille ? Rajoutons que Jeudi est membre plénier du groupe littéraire des Atelier Jeudi Soir. C’est en 2010 qu’il a rejoint les Lyonel Trouillot, Henry Kénol, Marc-Endy Simon et consorts. C’est donc pur hasard que l’Atelier porte son nom ! Si André Breton était encore vivant aucun doute qu’Inéma Jeudi lui semblerait un cas d’espèce du Hasard-Objectif surréaliste. Mais ce sont-là anecdotes et curiosités, qui risquent de nous distraire du poème… quoique ce soit le poème qui nous rende après sa lecture particulièrement sensible à la présence du merveilleux dans le réel. Mais revenons à sa structure, à sa belle charpente. Le chant de ce livre est double donc. Les deux parties du recueil sont plus qu’apparentées, elles sont jumelles. Toute leur structure travaille la notion d’identité et de ressemblance, par un inlassable effort de retour, de répétition, de permutation et d’imperceptible (in)différenciation. Ainsi : « Colère accessible/Je cherche ma famille d’anecdotes/ma somme de rires croisés/De mythes pendus de joie/La vérité dans mon sommeil» (p.9) Et : « Colère obèse/Debout dans tels pleurs/Je cherche/La vérité dans mon sommeil/Ma famille d’anecdotes recalées/Ma somme de rires/Ou mythes pendus de joie » (p.72) Les deux titres qui composent le recueil nous suggèrent un « jeu du je », une élaboration du sujet parlant… il y a certes le trop fameux « Je est un autre » rimbaldien, ce pont-aux-ânes de la pensée poétique. Cependant, Inéma redonne vie aux poncifs le plus moribonds. Il transforme les topos fatigués, pour en faire une vérité propre, un objet d’expérience poétique singulière. La sensibilité populaire haïtienne reconnaîtrait bien dans le texte d’Inéma l’idée du double et la figure du marassa (les jumeaux), cet être dual, enfantin et espiègle du culte vaudou, ces deux enfants mystiques tout à leurs jeux surnaturels. Nous pouvons voir dans le face-à-face des deux-poèmes-en-un cet élément mythique. C’est une piste d’interprétation, comme une autre bien sûr. Qu’il y ait tout au moins la notion du double, du doppelgänger (maléfique ou non) chère aux romantiques, il n’y a aucun doute. Si nous nous laissons prendre au jeu spéculaire lancé par le livre d’Inéma, et son insistance à amalgamer le Poème et le Je, puis à les faire dia-loguer, nous pourrions aller loin, et concevoir que ce dédoublement du Même, sous la forme des marassas, peut parfaitement symboliser la subjectivité engendrant sa conscience personnelle (le jumeau) puis collective (intersubjectivée) (dans la figure du Dossou, troisième enfant qui naît après les marassas, et qui fusionne et qui sublime leur puissance déjà grande). Il y a donc symbole d’une adresse envers l’Autre, Autre qui est le Même mais toujours Tout-autre que le Moi. Cette pensée que l’on trouve dans la poésie d’Inéma intègre sans souci l’authenticité d’un imaginaire haïtien vécu, tout en pouvant accueillir les catégories les plus modernes de nos quêtes métaphysiques. Cette poésie assume les héritages contradictoires de la Modernité (occidentale… diront certains… ils auraient tort… car on n’est pas dans l’obligation de rendre à César tout ce qui ne lui appartient pas). Sans craindre le poids de la filiation (qui est au cœur de la littérature) comme on l’a dit cette poésie embrasse la question du Je-autre, qui traverse Nerval, jusqu’à Artaud (en passant par Saint-Aude chez nous), et elle convoque aussi la vision du monde comme Jeu prométhéen d’un langage (et d’un sens), qu’on retrouve sous les variantes Mallarmé, Ezra Pound, etc. (ou la variante Frankétienne pour nous). Mais Le Jeu d’Inéma n’est pas simple synthèse de ces deux pôles. Elle est par elle-même son propre jeu… de mot, de mains, de vie et de mort. Ce Jeu est bel et bien le Je… qui joue à se parler, à se dire, qui parle aux autres et dit aux autres ce qu’ils sont. Quand le Je d’Inéma contemple au fond de son abîme, il ne peut qu’y voir l’Autre, et il verra de même ce « poème d’ambulance et d’empire fragile » qu’il a créé. Ce poème fragile est tout près d’un néant, mais n’est pas un néant. Il transporte les humains en lui, avec leurs drames communs, avec leurs épopées individuelles. « Ayibobo pour ceux/Qui accèdent à l’éternité/Sans médaille d’or » (p.33) Dans cette course à l’existence, on est saisi par la violence du réel qui assaille (mais aussi l’Érotique inquiétante du réel). « Ici la vérité est de calibre 38/Qui assiège la ville édentée//Entre tes lèvres en grève de fin/Et mes mains/Qui brassent tes gouttes de sang/Il y a/L’approximative jouissance des îles/Mon cadavre » (p.89) Mais plus encore on est saisi par l’impérieuse nécessité de déclamer le monde et le poème, d’un seul souffle, dans un phrasé rythmique qui n’exorcise point, mais qui montre : qui montre la monstruosité et qui montre l’héroïsme qu’il y a à lutter au corps à corps avec l’Amour, la Mort, le Mal. C’est la joie paradoxale qu’on trouve à se trouver dans les bras de l’Ennemi implacable, impossible à feinter, mais qui nous force à plonger vers les coups et à lui faire part de notre présence d’adversaire qui ne s’en ira pas. « Aux gueules de la faim/Je me prie à plein temps/Sans folie céleste/ Un vieux proverbe gargarise mes remords/Mes cicatrices/Se taisent/des rêves guidant le réel ». C’est pour cela qu’il y a dans ce texte Misère et jamais Misérabilisme, jamais glorification du Laid. Le Laid et la Misère sont sans doute esthétisés chez Inéma parce qu’ils contrastent avec la Joie du poète qui leur résiste. Le poète leur reconnaît existence, puissance, et même souveraineté, mais il ne leur laisse pas toute la place, il leur crie qu’Il existe, lui, l’Homme, il existe pour perdre mais pour résister. Dans l’interstice de cette résistance, l’hymne, le lomeyans du Yanvalou, accompagne l’éclopé clopinant sa danse sur un seul pied… il nous entraîne. Ce n’est pas Le Nuage en pantalon de Maïakovski, ce n’est pas le Chant général de Neruda, ce n’est pas les Feuilles d’Herbes de Whitman, ce n’est pas Ces îles qui marchent de Philoctète, mais ce souffle d’Inéma nous rappelle le courage de leur lyrisme et la complainte de leur élégie, qui, sans faille, tentent d’aiguillonner l’humaine aspiration.
Mehdi Chalmers Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".