Charles Najman/Interview

« En Haïti, j´ai acquis davantage qu´un passeport : la conscience d´une identité »

Entre Charles Najman, qui a rendu l’âme lundi, et Haïti, il y avait une profonde complicité. Dans une interview accordée à Jean Marie Théodat en 2011, Najman a avoué qu’au cours de ses multiples voyages dans le pays, il a obtenu, plus qu’un passeport, la conscience d´une identité qu’il aime et admire. Nous reprenons cette poignante interview de Charles Najman.

Publié le 2016-07-21 | Le Nouvelliste

Culture -

Jean Marie Théodat : Pourquoi le cinéma plutôt que l´écriture ? Charles Najman : Le cinéma n´a pas été ma vocation première. Je voulais plutôt, comme tout enfant, être pilote ou footballeur. De fait, j´ai d´abord commencé des études de philosophie. J'étais sur le point de conclure une thèse de doctorat lorsque je me suis dit que le métier de professeur à quoi me destinaient mes études n'était pas fait pour moi. Professeur rimait pour moi avec sédentaire. Le cinéma, c´était la promesse de voyage, aller ailleurs, rencontrer d´autres cultures. Ce n´est pas une ligne droite que j´ai suivie mais une bifurcation pendant mon voyage. JMT. Et pourquoi les documentaires ? CN. Parce que, avec le documentaire, tu peux toujours filmer à trois pas de chez toi, pas besoin d´aller très loin et très vite, et cela m´a conduit en Haïti. Mon premier voyage date de 1988, j´étais alors assistant du réalisateur Thomas Harlan qui faisait un documentaire en Haïti. Je me suis mis alors à lire tout ce qui me tombait sous la main, pour m´imprégner de son histoire que je ne connaissais pas. Finalement, le film ne s´est pas fait, cela a provoqué en moi une bonne frustration qui a nourri mon désir de voyage en Haïti. Depuis, j´ai écrit des livres et fait du cinéma pour rendre compte de la réalité de ce pays. C’est surtout par le cinéma que j´aime témoigner d´Haïti, parce que le cinéma, c'est aller à la rencontre de l´autre, allier le collectif et l´individuel. JMT. Quelle est l´impulsion première quand tu dois faire un film ? CN. Je n´ai jamais répondu qu´à une demande antérieure. J´écris moi-même mes propres films. La seule œuvre de commande, cela a été « La fin des chimères pour Arte ». JMT. Pourquoi si peu de commentaires dans tes documentaires ? CN. C´est un principe de mise en avant de l´image et de la parole des autres. Il est important de laisser les gens raconter leur propre histoire. JMT. Quelle est ta démarche ? CN. Ce qui m´intéresse, c´est travailler aux limites : à la frontière de la fiction du passé et du présent. Il s´agit toujours de faire raisonner le passé dans le présent et vice versa. Par exemple dans « Royal bonbon », la fiction empiète sur le réel et le réel s´introduit dans la fiction. Dans ce film, j´ai travaillé avec les paysans de Milot qui se sont prêtés de bonne grâce au jeu. Et c´est l´acteur Dominique Batraville pour son premier rôle qui a porté la parole du réalisateur. Dans « La mémoire est-elle soluble dans l´eau » sur ma mère et ses amies en train de prendre les eaux à Evian, je n´ai pu m´empêcher de souligner la correspondance entre les bains de gaz de la station thermale et une certaine réalité historique… de même « Une étrange Cathédrale dans la Grèce des ténèbres », Frankétienne tient son propre rôle dans un décor de ruine où font irruption tour à tour des badauds, des mendiants qui vivent autour de la Cathédrale`. Le lieu pour moi est très important, espace et temps se répondent, je cherche la spécificité du lieu. JMT. Est-ce la quête des trois unités classiques : De lieu, de temps et d´action ? CN. Oui, pour l´unité de l´espace ; mais pour le temps, j´aime ce mélange de passé et de présent. C´est le lieu qui renvoie et fait résonner les échos du passé. Evian, malgré son soleil et son air de vacances, a des bains carbo-gazeux qui évoquent une tragédie familiale. Sans Souci et la Cathédrale que j´ai également filmés présentent le même paysage de ruine lié à un même phénomène de tremblement de terre. Les ruines m´ont toujours intéressé, elles transmettent une tragédie qui sans cela ne serait plus palpable. Le Palais de Sans souci, à Milot, témoigne à la fois de la grandeur du passé et de l´échec du présent. Ce mélange de beauté et de misère atroce m´a toujours fasciné. JMT. Comment filmes-tu ? CN. J´aime filmer aux extrêmes : pas au milieu. D´un côté, les plans très larges, de l´autre, des gros plans. Peu de plans moyens, la Cathédrale et le visage de Frank, Sans souci et le visage de Dominique Batraville aux yeux extraordinaires. J´aime faire résonner les grands espaces décomposés et en ruine avec les visages qui traduisent la grandeur et la misère. Visage et paysage se télescopent chez moi. JMT. Pourquoi filmer toujours en Haïti ? CN. N´étant pas Haïtien moi-même, je me suis imprégné de cette culture et je me sens bien. Notre relation est faite de connivence et de distance. Cette distance m´a permis de faire des choses que seul un étranger peut oser. Par exemple, mon rapport particulier avec le vodou est central dans mon cinéma, j´ai très vite été appelé par le vodou que je considère comme une forme fondamentale de l´identité haïtienne. J´ai eu avec madame Nerval une relation très profonde. Elle m´a invité à séjourner dans son hounfort pendant deux mois et lorsque je lui ai proposé d´être filmée allongée, les yeux fermés, elle m´a répondu : « à l´aise ». J´étais à la fois au cœur du vodou et à distance. Cette distance permet de voir des choses qui échappent quand on est trop près. Trop loin, tu ne vois rien non plus : je suis dans la bonne distance. Je ne suis pas Haïtien, mais au fil de mes voyages et de mes rencontres en Haïti, j´ai acquis bien davantage qu´un passeport : la conscience d´une identité que j´aime et que j´admire. JMT. Qu´il y a t´il d´autre qui t´intéresse, à part le vodou ? CN. Le monde paysan ! Pour moi, il est indissolublement lié au vodou. J´aime marronner dans les campagnes haïtiennes. Il faut parfois venir de l´extérieur pour pénétrer le réel parce qu´ainsi on va plus loin que soi. Quand on est né dans un lieu, on perd le sens de l´étonnement et de la surprise. Ce souci de découvrir et de témoigner de la grandeur et de la beauté a inspiré mon rapport avec Haïti. JMT. Et l´unité d´action ? CN. Chez moi, le montage est une étape décisive où je refais la couture d´une histoire brisée. L´action chez moi n´est pas essentielle, ce qui importe c´est la perception. J´aime des réalisateurs comme Antonioni ou Tarkovski qui ont rompu avec le récit linéaire. L´intrigue est plus importante que l´action, l´espace-temps davantage que l´action. Haïti répond pour moi à cette idée d´un cinéma qui n´est pas celui de l´action mais de la perception. L´Indépendance de 1804, pour moi, est une action héroïque mais elle n´a pas trouvé son dénouement, pas encore. JMT. Cela a t-il modifié ton rapport avec la France ? CN. Cela m´a modifié et a changé mon rapport avec mon pays. Depuis mon voyage en Haïti, je ne peux résider en France qu´à condition de partir souvent, je me sens comme un "Mawon" dans mon propre pays. Ma maison est un camp retranché, je trouve que la France va mal dans son identité et dans sa façon de traiter l´étranger. Moi, je suis du « parti de l´étranger… » Je pense d´abord aux autres avant de penser à moi, c´est pour cela que je suis de gauche. C´est tout le contraire de Le Pen qui a dit : « j´aime d´abord les miens ». Je suis en train d´adapter un roman d´André Schwartz Bart « La négresse solitude » qui est pour moi le plus beau roman sur la Guadeloupe, l´esclavage et la négritude. Et pourtant, il a été écrit par un juif polonais. Cette traversée vers l´autre est la condition même de la rencontre du réel. De même pour filmer après le 12 janvier, en Haïti, ce qui a été un choc terrible pour moi, c´est la rencontre de Frankétienne qui m´a rendu supportable ce réel. Le film s´est fait comme une évidence. C´est un requiem en hommage aux victimes sans sépulture du tremblement de terre. Tous ces morts anonymes, sans sépulture me renvoyaient à une histoire familiale. Avec Frankétienne, nous avons composé un requiem sonore et visuel aux disparus. Nous étions d´accord pour faire échec à l´oubli. Dans un pays et à une époque où chacun se soucie d´abord de survivre, on oublie vite. Nous, nous voulons que reste la mémoire de ce lieu sacré. Je n´étais jamais entré dans la Cathédrale avant ce désastre, mais à présent les ruines prennent pour moi une dimension sacrée.

Propos recueillis Jean Marie Théodat Paris, septembre 2011 Auteur

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