Emily Bauman, l’art à fleur de peau

PUBLIÉ 2016-06-29
Les tatouages éphémères ont la cote depuis quelques saisons déjà. Après avoir fait leur apparition sur les podiums des défilés haute couture, ils ont envahi la planète mode et refusent simplement de partir. Dorés, argentés ou colorés, bagues, bracelets ou motifs en tous genres, la panoplie de choix est large. Différentes marques étrangères se sont mises à la production de ces bijoux de peau et nos créateurs locaux ne sont pas en reste ! Rencontre avec Emily Bauman, aussi connue comme Amanacer, une passionnée d’art qui commercialise depuis l’été 2015 « Ritual Art », une série de tatouages temporaires inspirée des vèvè, ces symboles qui représentent les divers lwa du panthéon vaudou haïtien.


« Elle est bien plus jeune et surtout bien plus jolie que sur les photos d’elle que j’avais vues sur Instagram. » Telles sont les premières réflexions que je fais en croisant Emily Bauman à l’entrée du restaurant Le Michel au Best Western. 25, 30, 35 ? Quel âge peut-elle bien avoir ? Elle se gardera de le préciser. « J’ai presque 30 ans ! », répond-elle à ma question avec ce sourire franc qui retient tout de suite mon attention. Blonde, yeux verts, visage ouvert et de l’enthousiasme à revendre, Emily fait bonne impression. Bien que simplement vêtue, la jeune femme laisse apparaître dès le premier contact son amour des bijoux et autres accessoires. Pendentifs, bagues de phalanges, tatouages métalliques… Pas étonnant qu’elle en crée elle-même ! Sympathique, bien qu’un tantinet réservée, Emily Bauman a le ton léger et le verbe facile, malgré quelques troubles avec le langage, car la dame est plus anglophone que francophone. Installée en Haïti depuis l’âge de 7 ans avec ses parents travailleurs sociaux qui venaient d’accepter un poste au pays, la Canadienne d’origine parle avec passion de cette terre qui l’a conquise. Elle a grandi à Jacmel où ses parents possèdent un guest house. Le Sud-Est reste d’ailleurs le coin d’Haïti qu’elle préfère. Mais ce n’est pas faute d’avoir vu du pays qu’Emily est restée attachée à cette région. Amoureuse du grand air, ses séjours récurrents dans diverses provinces avec ses amis prennent souvent l’allure d’explorations. « Il se passe rarement un week-end sans que je ne sois dans une ville de province », dit-elle manifestement désireuse de s’imprégner de la culture de ce peuple qui l’a initiée à l’art. De sa voix fluette mais chaleureuse Emily ne tarit justement pas sur son obsession pour l’art, en particulier l’art haïtien. « J’ai grandi entourée par les formes artistiques et tout à fait inspirée pour devenir artiste », raconte-t-elle. Sa formation vient surtout de ce frottement continu avec l’art, car elle n’a jamais suivi de cours sur la matière. « Il y a bien eu cette tentative ratée au secondaire, se rappelle la jeune femme. J’étais à une école chrétienne à l’époque et mes croquis inspirés de vèvè n’ont pas été particulièrement bien appréciés. » Mais il fallait bien plus pour avoir raison des velléités artistiques de madame ! Après avoir complété ses études classiques en Haïti, Emily Bauman est repartie pour le Canada où elle a obtenu une licence en philosophie anglaise et un master en relations internationales. Ses études universitaires bouclées, elle a d’abord essayé de travailler dans son pays d’origine. Mais cette sirène de cœur n’a pas pu résister longtemps aux appels incessants des plages de Jacmel. De retour au bercail, elle s’est installée à Port-au-Prince où elle passe ses journées à travailler sur ses multiples projets. L’art doit faire partie de sa vie ; Emily en a décidé il y a de cela très longtemps. Elle s’est d’ailleurs trouvé assez tôt un nom d’artiste, Amanacer, histoire de rendre la chose officielle, définitive. Il s’agit en réalité d’une rédaction erronée du mot espagnol Amanecer qui se traduit par lever du soleil. Mais, elle en prend conscience bien trop tard pour le changer. Avec un « e » ou un « a », le mot renvoie pour elle au réveil de l’esprit créatif qui sommeille en elle et qui a fait d’elle l’artiste qu’elle est devenue aujourd’hui. Influencée par ce qu’elle voit et ce qui l’entoure, Emily est une passionnée des symboles. « J’accorde beaucoup de valeur aux motifs. C’est une façon universelle de communiquer sans les mots », explique la jeune artiste qui est aussi une fervente admiratrice de Tiga et du mouvement Saint-Soleil. Ainsi, les vêvê ont toujours constitué un sujet intéressant qu’elle a pendant longtemps étudié pour bien le maîtriser. « Je ne pratique pas le vaudou, mais je respecte cette religion et ceux qui la pratiquent. J’admire aussi la façon dont l’art et la culture y sont liés et comment il a façonné l’artisanat haïtien », poursuit Emily qui dit avoir assisté à des cérémonies vaudou et avoir discuté avec prêtres et prêtresses de cette religion pour mieux se documenter sur le sujet. « Ritual Art », qui lui a permis de lancer sa carrière d’entrepreneure-créatrice, est justement intimement lié au vaudou. « J´étais à Jacmel pour célébrer les fêtes de fin d’année avec mes amis. J’étais obsédée par les flash tattoos que je portais tout le temps à l’époque. C’est alors que m’est venue l’idée de créer quelque chose qui serait bien plus liée à ma propre culture. J’ai mené ma petite enquête. J’ai pu constater qu’il n’y avait rien du genre sur le marché et je m’y suis lancée en partenariat avec Sebastien Hernandez, un Argentin très doué en graphic design.» Ainsi a pris naissance, en juin 2015, « Ritual Art », une série de 15 tatouages métalliques dorés et argentés dont les dessins ont été inspirés de vèvè. Ces ornements pour la peau peuvent être portés comme bracelets ou comme colliers en substitution des véritables bijoux pour diverses occasions, que ce soit pour la plage ou la piscine ou encore une sortie en boîte. Dessinés par Amanacer, ils ont été digitalisés par Sebastien Hernandez, réalisés en Californie et distribués en Haïti et au Canada. « Ils peuvent durer 4 à 6 jours et peuvent être intégrés dans la mode quotidienne. J’adore voir les différentes combinaisons que les utilisateurs font de mes créations. Ce sont des pièces d’art, pas des manifestations d’un lwa quelconque », précise l’artiste. Et comme s’il fallait encore plus pour motiver les acheteurs, la jeune femme explique que 5 % de chaque achat d’un paquet de tatouages de « Ritual Art » est une donation à Aqua Haiti pour la purification de l’eau. Les fashionistas peuvent donc s’adonner à leur activité favorite tout en contribuant à une bonne cause ! Parallèlement, la native de Waterloo travaille sur une nouvelle série basée sur les sirènes dont la sortie est prévue pour la rentrée scolaire et une autre dont les principaux sujets seront Erzulie et l’amour. Mais il n’y a pas que ça. Ses carnets sont aussi déjà remplis de croquis réalisés pour les besoins de son projet de présenter une collection de bijoux, toujours avec des symboles inspirés des vèvè. Artiste à part entière, Emily peint aussi. Dans cette petite pièce qu’elle dénomme amoureusement son « art cave », elle réalise des peintures à l’huile, de l’art abstrait et des portraits. Certaines de ses œuvres sont d’ailleurs encore exposées aux côtés de celles de deux autres artistes Jean-Louis Maxan et Patsye Delatour à Café 36 dans le cadre de l’exposition Zanmi Destine. Mais surtout, ne vous y méprenez pas ! Bonne viveuse, l’artiste ne s’enferme pas dans son atelier. Elle s’assure aussi de passer du bon temps avec ses amis. « J’affectionne les longues conversations autour d’un verre de vin. Aussi, je sors beaucoup, un peu trop même », confie la jeune peintre dans un sourire. Grande fan de Gardy Girault et du groupe Akoustik, elle a passé un grand nombre de ses soirées à Yanvalou, ce bar prisé de Pacot. Pour avoir grandi au bord de la mer, elle a conservé des rapports serrés avec l’océan. « Je suis bien plus heureuse quand j’ai les pieds dans le sable ». Grande amatrice des excursions, Emily Bauman s’adonne aussi à la photographie à ses heures perdues. C’est que pour elle, l’art revêt diverses formes et mène à mille et un sentiers qu’elle veut tous explorer !



Réagir à cet article