Peinture

Pascale Monnin, pour une proposition à la rue

Les murs de clôture d’un édifice composent avec les façades, les trottoirs, la rue, l’espace public. Quand une plasticienne délaisse délibérément ce qui est intime : l’intérieur d’une maison, et choisit un carré d’espace pour réaliser une œuvre sur un mur, dites-vous bien qu’elle a quelque chose à dire au passant. Pascale Monnin et le graffeur français Bault, poussés par le désir de créer, ont réalisé, en duo, une fresque au Centre d’art. Intéressé à cet art populaire qui jouit de la complicité de notre regard, nous avons rencontré Pascale Monnin.

Publié le 2015-12-01 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste (L.N.) : Le mur du Centre d’art parle à la rue. Cette fresque, Pascale, est le fruit d’une rencontre. Une histoire créée à quatre mains, celles de Bault et vous. Le ressort de cette œuvre, était-ce une envie, un désir de créer avec Bault ? Pascale Monnin P. M. : En effet. Quand j’ai rencontré Bault, j’ai été heureuse de trouver un homme talentueux, cultivé mais aussi curieux du pays dans lequel il était et de la culture haïtienne. Pour le Centre d’art, je lui ai proposé de penser à un projet qui prendrait en compte l’histoire du Centre. Je lui ai montré beaucoup d’images des différents artistes qui font la richesse du patrimoine haïtien, et le travail de Georges Liautaud, grand maître et précurseur de tout le courant de fer découpé, l’a particulièrement intéressé. Il s’en est donc inspiré pour la fresque sur la tonnelle dans la cour du Centre ainsi que pour certains personnages de la fresque sur le mur de l’Institut français en Haïti. Pour le mur de la rue Roy, comme un boss maçon refaisant le crépi pour accueillir sa fresque et suite à une discussion sur les artistes que nous aimions, de mon travail de sculpture, je lui ai demandé s’il aimerait des formes, une base en relief qui pourrait donner une perspective différente. C’est ainsi qu’est née l’envie de faire cette fresque ensemble. Je suis donc allée chercher deux moulages de visage que j’ai scellés dans le mur et de là nous avons décidé de faire se rencontrer nos deux mondes. Le crocodile de Bault emmène deux de mes personnages dans un voyage dont j’attends des nouvelles.... les deux personnages sur le dos du crocodile étaient habillés tout de blanc mais, petit à petit, le noir s’est imposé.... Quand je les regarde, je vois un voyage, un voyage peut être plaisant ou semé d’embûches. Dans ce monde où les inégalités font rage, le voyage n’est pas toujours un choix. Cette mère et sa fille sont en route et le crocodile de Bault les emmènera, j’espère, à bon port... J’ai scellé des moulages de visage en béton sur lesquels j’ai peint...L’idée était pour moi de faire un clin d’œil à la technique du bas-relief (on en retrouve qui datent de plus de 2000 ans avant JC) et de proposer une rencontre entre l’art du graffiti et une technique ancienne avec des matériaux de notre temps. Les fresques à la merci de notre environnement politico-social L.N. : Les peintures murales. Parlons-en. Elles n’ont pas une longue vie en Haïti. Cela ne vous pince-t-il pas le cœur, Pascale, de savoir que ce que vous avez réalisé ne durera pas longtemps ? P.M. : Rien n’est permanent. Même pas nous. Je suis curieuse de voir avec l’année électorale qui s’en vient si oui ou non elles survivront. Les colleurs d’affiches respecteront-ils l’espace de ces fresques ? Elles sont comme nous, à la merci de notre environnement politico-social. Je n’ai pas d’attente particulière, plutôt de la curiosité quand à une proposition faite à la rue. L.N. : Les murales d’un peintre mexicain comme Diego Rivera ont pris option sur le futur. Vous en savez quelque chose. Au regard de notre comportement vis-à-vis de cet art populaire, doit-on déduire qu’il représente, en Haïti, peu à nos yeux ? P.M. : Je pense que les murs sont un espace vivant et qu’ils fluctuent au gré des aventures politiques du pays....comme en général il est abandonné, laissé brut et que l’État n’a pas de politique spécifique de protection, de mise en valeur, les rares murs préparés sont plus vulnérables que les autres, car ils sont pour certains un espace d’attrait irrésistible. L’expression des murs d’ici L.N. : Nos muralistes, parlons-en. Y en a-t-il parmi eux qui retiennent votre attention ? P.M. : Nous n’avons pas à vrai dire de muralistes. (Sauf peut-être l’expérience de Sainte-Trinité, le mur d’un collectif supervisé par Patrick Vilaire à Jalousie, les peintures des murs intérieurs de l’ancien aéroport...) Il y a des initiatives individuelles mais en général les murs sont un espace envahi par les politiques ou les publicitaires. Ils ne font pas l’objet d’une réelle réflexion à long terme : pas de plan général, ni de politique concertée d’embellissement de l’espace public. Si des espaces étaient préparés, prédéterminés pour les affiches électorales, d’autres espaces réservés aux artistes, nous pourrions commencer à penser murales, voire muralistes. Les muralistes mexicains dont vous parlez étaient inspirés de l’histoire, eux aussi avec des messages politiques mais ils furent encadrés par une volonté de l’État et de certains grands mécènes. Des espaces à l’intérieur de bâtiments publics leur furent réservés, des façades construites pour recevoir leurs fresques, des murs extérieurs pensés à cet effet et protégés par la suite. Ils sont devenus aujourd’hui partie du patrimoine mexicain et sont traités et entretenus pour leur assurer une plus grande longévité. Les murales ici sont essentiellement politiques, anarchiques et éphémères. Par exemple, celles qui ont fleuri après la chute de Duvalier étaient l’expression d’un espoir. Il y eut à cette époque un nombre ahurissant de murales, de peintures, de tags. Les murs sont un espace de campagne pour les acteurs du jeu politique, un espace de revendication, de polémique, de propagande religieuse. Pour d’autres, c’est un espace où exprimer les événements historiques actuels mais aussi une surface ou Haïti se rêve. Certaines murales étaient extrêmement intéressantes et quelques livres et photographes les ont documentées. Elles ont par la suite disparu et ont été remplacées par d’autres. Pour une pérennité de certaines de ces œuvres, il faudrait une réflexion qui reconnaisse certaines de ces peintures comme des œuvres d’art et que l’État s’engage, les reconnaissent comme historiques et si elles sont jugées importantes, qu’elles soient protégées et mises en valeur. Il est vrai que bon nombre de murs sont balafrés par les slogans politiques, les publicités et la propagande religieuse, et c'est assez désolant. Il n'y pas de vrai politique de commande publique d'art mural en Haïti. J'ai rencontré Jerry, graffiteur haïtien qui a fait de nombreuses interventions dans le tissu urbain, les messages qu'il porte sont positifs, et j'encourage fortement les jeunes créateurs à investir l'espace public. Un travail physique et intellectuel L.N. : In fine, puisque la peinture murale est éphémère, exige-t-elle à l’artiste un grand effort tel qu’il aurait déployé pour peindre une toile ? P.M. : Cela demande parfois beaucoup plus d’effort que pour une simple toile. C’est toujours un défi d’échelle : comment réaliser un dessin en grand format en respectant les bonnes proportions alors que l’on travaille à 50 cm du mur et à huit mètres de hauteur ? C'est un travail physique et intellectuel, c’est très intense. Je ne vois aucune différence de traitement entre la réalisation d’une toile et d’un mur, c’est la même exigence. Nos murs sont réalisés dans l’instant et sont pris en photo. C'est ce support qui fera trace, mais n’oublions pas que certaines peintures rupestres encore visibles datent de plus de 40 000 ans. La fresque que j’ai faite avec Bault sur le mur du Centre d’art a été faite avec beaucoup de cœur mais dans mon cas c’est une proposition, et je suis curieuse de voir ce qu’elle inspirera à la rue : respect, envie au contraire d’ajouter sa touche, voire rejet. L’effort, la générosité et une forme de modestie sont nécessaires aux créateurs et je pense que les artistes, quand ils décident de mettre leur art dans l’espace public, doivent être prêts à la réponse de la rue. L.N. : Pascale, votre actualité. P.M. : Après l’exposition au Grand Palais, je me suis consacrée au Centre d’art où je remplis la fonction de directrice artistique, tout en continuant aussi de travailler à la revue IntranQu’illités qui vient de sortir un nouveau numéro qui rassemble nos 2 premiers numéros. Un numéro 4 est en gestation pour 2016. En décembre, je serai à Acqua, une foire d'art contemporain dans le cadre de Art Basel Miami. Propos recueillis par Claude Bernard Sérant

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