Patricia Camilien écrit à Frantz Duval

Publié le 2015-08-18 | Le Nouvelliste

Monsieur Duval, C’est avec un sourire tout aussi convenu que votre « coup de gueule » que j’ai lu votre diatribe contre ces abstentionnistes responsables de tous les maux d’une démocratie qui n’existe que dans les discours d’acteurs bien éloignés de la vie quotidienne du peuple haïtien. Cela m’a rappelé une récente discussion que j’ai eue avec quelques amis sur l’irresponsabilité de ceux qui invitent les Haïtiens à aller voter dans des élections organisées par un Conseil électoral n’ayant aucune crédibilité et dont le président, Monsieur Pierre-Louis Opont, a reconnu publiquement avoir accepté d’escamoter les vrais résultats des élections de 2010 pour laisser publier ceux qui ont été approuvés par la communauté internationale, en particulier l’Organisation des États américains. Dans Le ventre pourri de la bête (paru en 2014), l’ancienne conseillère électorale, Ginette Chérubin, reprend une conversation glaçante entre un Pierre-Louis Opont, alors directeur du Conseil électoral provisoire, et le représentant de l’OÉA, Monsieur Edmond Mulet, depuis rattrapé par son passé de « trafiquant d’enfants ». Dans cette conversation des plus respectueuses du processus démocratique, le représentant spécial de la MINUSTAH, parlant « au nom de toute la communauté internationale », précisait, tout de go, qu’elle « n’accepter[ait] pas que M. Jude Célestin soit présent au 2e tour du scrutin, voire qu’il soit gagnant au premier tour ! ». La suite, nous la connaissons. Nous la vivons aujourd’hui. Nous la vivons tous les jours. Des irresponsables accusent le peuple – qui a toujours bon dos – d’avoir voté pour des élus peu recommandables en oubliant que ce peuple, bien au fait de la mascarade que représentent désormais les élections en Haïti, s’en est abstenu à un taux débilitant de 78%. Dans un pays dont l’index démocratique de 3,82 le place résolument parmi les régimes autoritaires, le peuple haïtien a compris que les élections ne servent à rien d’autre qu’à légitimer l’inavouable et le méprisable quand nos votes blancs ont été comptabilisés et redistribués (2006), et le vote populaire rejeté (2011). Depuis 1990, les élections haïtiennes sont financées de 70 (1999) à 98 % (2005) par une communauté internationale qui, 4 fois sur 7, en a publié elle-même les résultats. La seule fois où celles-ci ont été financées localement, c’était pour les fameuses élections de 2000 ayant débouché sur une double présidence et un coup d’État. La réalité est que les élections en Haïti sont une obligation faite à Haïti par une communauté internationale qui en a fait une condition sine qua non de sa « collaboration » avec les gouvernements haïtiens. Ce qui est important ici n’est donc pas tant la réalisation d’élections démocratiques que celle de l’illusion d’un processus démocratique permettant de consacrer l’inévitabilité de la démocratie libérale telle que définie par le Consensus de Washington comme mode idéal et final de la gestion de la cité. Aussi la communauté internationale ne laisse-t-elle rien au hasard des desirata d’un peuple que, manifestement, elle méprise. Chez nous, il existe une véritable répartition de tâches permettant de consacrer la dénationalisation du processus électoral et démocratique haïtien. Le Programme des Nations Unies pour le Développement, le PNUD, gère le budget global des élections. La Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti s’occupe de la gestion des opérations. L’Organisation des États Américains s’occupe des ressources humaines et matérielles. Le Conseil électoral provisoire, seule entité haïtienne dans ce quatuor, a été réduit à des tâches normatives de publication de calendrier, de rejet ou d’acceptation des candidatures et d’officialisation des résultats. Alors la question, Monsieur Duval, n’est pas de savoir ce que nous faisions dimanche mais plutôt de savoir en quoi ce dimanche était si spécial. Car une participation de 3 à 5% aux élections, Monsieur Duval, n’est pas une abstention ; c’est, tout au plus, une erreur statistique. Patricia Camilien Citoyenne haïtienne excédée
Patricia Camilien Auteur

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