Des rapatriés haïtiens sous le soleil d’Anse-à-Pitres

Publié le 2015-06-30 | Le Nouvelliste

Au bord d'un chemin poudreux fouetté par les vents, dans un océan de ''bayahondes'', de cactées et de ronces, des rapatriés de Saint-Domingue ont installé leur demeure. Des tentes, des taudis rafistolés de bouts de tôle, de planches, de bâches et de carton servent d'abris. Tout ce qui est utile et qui peut servir à se protéger du soleil d’Anse-à-Pitres, ville frontalière, est bienvenu pour construire sa baraque. C’est dans ce décor hostile, non loin de la ville dominicaine de Pédernales, dans le département du Sud-Est, le lundi 29 juin 2015, que la première dame de la République, Mme Sophia Martelly, a visité des centaines de familles démunies.

On courait après elle comme dans une bande de rara sur des routes blanches, battues de soleil. Des hommes filaient sur la route ; les femmes, un ou deux gosses sur les bras, la suivaient. Elle passait sous des tentes, distribuant des caisses de nourriture et autres à une population figée dans une posture de sinistré.

Dans l’un des quartiers d’Anse-à-Pitres, le staff de médecins et d’infirmières qui accompagne généralement Mme Martelly dans ses pérégrinations a administré sur place des soins à la population. Des médicaments, suivant les prescriptions des médecins, ont été offerts aux patients qui ont aussi reçu quelques kits de produits alimentaires et sanitaires.

Des dons sont aussi apportés par d’autres ONG à ces rapatriés dont bon nombre travaillaient de l’autre côté de la frontière dans le secteur agricole, chez un couple comme femme de ménage ou dans un petit commerce en cachette.

Les rapatriés témoignent

Biéné, 27 ans, deux enfants, est né de l’autre côté de la frontière. « Je suis désolé d’être ici. Tous les matins je me réveille, je regarde le ciel et ne vois pas d'où sortira mon pain quotidien ».

Depuis le mois de mai, Biéné a construit sa bicoque, lui, ce jeune aux grandes mains qui travaillait dans le secteur agricole. Il est aussi à l’aise en espagnol que dans sa langue maternelle. « Tout ce que je souhaite, c’est de trouver du travail. Je sais travailler. Je peux travailler », insiste ce père de famille qui n’a jamais eu la chance d’aller à l’école. Ses deux enfants, l’un, six ans, l’autre cinq ans connaissent le même sort que lui. Il a le sort de milliers d’Haïtiens qui suent sang et eau de l’autre côté de la frontière.

Elifèt Bata, ne connaît pas son âge, mais il sait qu’il est né à Bodari, un quartier proche de Thiotte. Il a un fils, Jean, âgé de cinquante ans. Celui-ci est aussi prolifique que lui.

Elifèt a quatorze enfants, de trois femmes. Six vivent en République dominicaine ; Jean a eu d’une seule femme dix enfants. Tous des cultivateurs. « Je ne voulais pas que mes fils cultivent la terre. J’ai sué pour les envoyer à l’école ; mais un à un, ils ont accroché leur valise et ont décidé de travailler la terre, je ne pouvais rien faire », dit le vieux d’un air résigné.

Lifèt a parcouru les batèys dominicains. Depuis 1961, il sillonne les champs: La Romana, Los pasos, Consuelo, Cibao… Il a travaillé toute sa vie et est resté pauvre. Parfois, quand il travaille pour un particulier, un deux-moitiés, il s’offre un revenu. « Dès que les plantes sont belles, que pointe le temps de la moisson, le Dominicain vous chasse et vous menace parce que vous êtes un sans-papiers ; et on recommence ailleurs, allant de plantation en plantation pour se nourrir », dit-il.

Mais pourquoi Lifèt ne reste-t-il pas chez lui dans son pays ?

Pour Lifèt, l’Haïtien ne voit pas en l'autre un frère. C’est encore plus dur de travailler dans ces terres sans eau du Sud-Est et qui attirent des jaloux lorsque ces plantations deviennent belles. Il n’a pas toujours été sans terre, Lifèt. Sous l’administration du président Jean-Claude Duvalier, il a été dépossédé par un bras droit du régime comme bon nombre de paysans. Depuis lors, il a erré « Nan panyòl », comme il dit.

Morilène, 5 enfants, 28 ans. Cultivatrice, elle est revenue de son plein gré de peur d’être victime. « On disait que les Haïtiens sont sans valeur et qu’ils doivent retourner chez eux! », se souvient-elle.

Rose-Laure, 34 ans, cinq enfants, est revenue volontairement parce que l’atmosphère là-bas n’était pas de tout repos pour les sans-papiers. Analphabète comme des milliers d’Haïtiens n’ayant pas un document pour s’identifier en tant que citoyens, Rose-Laure ne peut même pas savoir où elle est née.

« - Où êtes-vous née, Rose-Laure ?

- Par là ?

- Où ? En République dominicaine ?

- Non ! Non. Là où il y a une rivière »

Ses amies lui soufflent, entre deux rires, Anse-à-Pitre, Thiotte. Elle nie catégoriquement avoir vu le jour dans ces communes-là. Tout simplement reprend-elle innocemment : « Je suis née par là », un endroit où coule une rivière. Tout ce dont elle se souvient. Sa mère est morte en République dominicaine lorsqu’elle était toute petite.

Une autre jeune fille, Jessica, entre dix-sept et dix-huit ans, ne comprend pas ce qui lui est arrivé. Elle est née en République dominicaine et a un enfant d’un Dominicain. Depuis deux semaines, elle est là sous une tente, avec le soleil qui lui tape fort sur la tête. Elle ne sait où aller ni à quel saint se vouer.

Anse-à-Pitres, pour celui qui a vécu en Haïti après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, affiche un air de désolation encore plus grand que tous les camps de fortune qui avaient essaimé après le désastre. A Anse-à-Pitres, les germes pour une catastrophe prennent racines dans la poussière et le désespoir.

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