EXPOSITION

Haïti, un art loin d’être naïf

Le Grand Palais retrace avec originalité deux siècles de diversité créative dans ce qui fut la première république noire.

Publié le 2014-12-22 | Le Nouvelliste

Culture -

À gauche de l’entrée principale, devant la porte H (comme Haïti), est installée une sculpture en aluminium sertie de motifs bariolés. Debout sur quatre pieds, l’ensemble dégage durant la journée une lourdeur pompeuse, semblable à celle d’un dais, cet ouvrage dont on pare aussi bien les trônes que les tombeaux, - une ambiguïté à l’image de l’histoire du pays. Mais de nuit, la structure change de physionomie. Illuminée par des lampions de toutes les couleurs, elle se transforme en lanterne géante, un havre féerique ciselé dans les ténèbres parisiennes. La Porte d’Haïti est la première des 167 œuvres présentées dans l’exposition «Haïti: Deux siècles de création artistique». Elle a été réalisée spécialement pour l’occasion par Edouard Duval-Carrié. Passée la porte, le visiteur n’est pas au bout de ses surprises. Un handicapé déglingué l’attend au beau milieu des escaliers : tête en cassette vidéo, cou de métal tordu, épaules pneumatiques, buste rafistolé en bout de carrosserie et restes d’ordinateur. L’infirme du troisième type est flanqué d’un grand échalas tout aussi cabossé que lui, tas de ferraille humanoïde penché sur le fauteuil roulant. Recouverts de peinture chromée, les deux personnages semblent en discussion. Le vieux demande peut-être à l’autre : «Ils ont quoi, tous ces gens, à nous dévisager ?» Ou l’engueule: «Je t’avais dit de prendre l’ascenseur! » Guyodo, son auteur, y voit pour sa part une métaphore de sa condition d’artiste : «Je suis moi-même un handicapé. Car je n’ai pas de galerie ni de promoteur pour faire vendre mes œuvres. J’ai plus de 800 créations dans mon atelier. Et pourtant, je n’arrive pas à vivre de mon travail.» Il fait partie des permanents de la «Gran Rue», une communauté de sculpteurs connue à Port-au-Prince pour son utilisation des matériaux de récupération. Ses assemblages font penser à du Subodh Gupta façonarte povera. Le faste du plasticien indien donne la nausée à côté d'une telle économie de moyens. En haut des escaliers, voici l’espace d’exposition à proprement parler. Une salle tout en longueur, où l’on retrouve ce jour-là nos guides attitrés : Régine Cuzin et Hervé Télémaque. La première est co-commissaire de l’événement. Le second est un peintre d’origine haïtienne. Installé à Paris depuis les années 60, il a participé à l’aventure de la figuration narrative. C’est un duo sympathique et iconoclaste. «Farce». Régine Cuzin s’est affranchie des contraintes chronologiques pour mettre en scène l’exposition, préférant une «approche rhizomique». Un choix qui met l’accent sur les résonances possibles entre des œuvres issues de périodes différentes. «Haïti. Deux siècles…» n’est donc pas une rétrospective, comme pourrait le laisser croire son titre, mais un panorama de la création artistique dans la première république noire du monde, de 1804 à nos jours. Le jeu des correspondances s’organise autour de quatre grands axes thématiques : «Sans titres», «Paysages», «Esprits» et «Chefs». Le parcours est aussi ponctué de trois «Tête-à-tête», des sections où sont mises en regard les œuvres de deux artistes. Comme Jean-Michel Basquiat avec Hervé Télémaque. La visite s’effectue dans le sens des aiguilles d’une montre. Il est toutefois possible de prendre des chemins de traverse, les œuvres étant disposées en îlots. Première halte. Grand écart. De gauche à droite : deux toiles de Manuel Mathieu, jouxtées par un ensemble de quatre tableaux, comprenant Stivenson Magloire, Louisiane Saint Fleurant et Prospère Pierre-Louis. Soit une trajectoire à rebours allant de 2012 à 1974. A la première extrémité du spectre, des compositions qui hésitent entre abstraction et figuration, silhouettes brouillées, barbouillées, griffonnées comme Basquiat, torturées comme Bacon. À l’autre extrémité, les couleurs sont plus vives, les figures plus nettement dessinées. Stivenson Magloire donne dans le folklo-vaudou. Louisiane Saint Fleurant et Prospère Pierre-Louis lorgnent du côté de Saint-Soleil, une école de peinture née à la campagne, sous les pinceaux de peintres autodidactes. Cette tension palpable entre les deux extrémités de l’arc traduit la volonté de Régine Cuzin de «casser l’image romantique» associée à la peinture haïtienne. Un effort salué par Hervé Télémaque. Le septuagénaire dénonce amèrement la trop forte focalisation de la critique étrangère sur l’art «naïf» en Haïti. «On a voulu figer l’art haïtien dans une seule proposition. La farce de ces braves négros, qui peignent tout joliment, avec des couleurs éclatantes. Des Haïtiens tous heureux, tous peintres», rouspète-t-il en égratignant une formule d’André Malraux, qui s’écriait en découvrant les toiles de Saint-Soleil en 1975 : «Premier peuple de peintres !» En vantant les peintures ultracolorées et - osons le mot - enfantines des peintres paysans, l’ancien ministre français de la Culture s’inscrivait dans la droite ligne de Jean-Paul Sartre, André Breton et Truman Capote, lesquels participèrent tous, à la fin des années 40, à bâtir la réputation des naïfs haïtiens. Ces artistes, issus du Centre d’art fondé à Port-au-Prince par l’Américain Dewitt Peters après la Seconde Guerre mondiale, furent les premiers hérauts d’une peinture véritablement populaire. Une révolution réelle pour l’époque, mais érigée bientôt comme modèle unique du style supposément «haïtien». Sous l’influence des marchands internationaux, en demande du genre, l’art naïf phagocyte l’image de la peinture haïtienne. Au détriment de ceux qui ne rentrent pas dans les cases. «Ce sont eux les premiers modernes haïtiens», clame Hervé Télémaque en se dirigeant vers les toiles de Roland Dorcély, Lucien Price et Max Pinchinat. Dès 1948, Price porte la grammaire cubiste vers de nouveaux sommets, biffant des entrelacs de hachures au fusain rehaussées de touches rouges, jaunes, vertes. Max Pinchinat raffine son art de la composition en mélangeant estampe japonaise et dripping à la Pollock au milieu des années 60. «C’était mon mentor, précise Télémaque. Grâce à lui, j’ai appris l’importance du dessin.» Dans notre dos, l’immense Legba (5 m de haut) d’André Eugène ouvre la voie vers le pôle «Esprits». Sa présence prouve que le Grand Palais n’a pas lésiné sur les moyens pour acheminer les œuvres. Elle revêt en outre un caractère spécial pour Régine Cuzin, qui raconte : «Cette sculpture a été détruite pendant le séisme. Mais les habitants du quartier y étaient tellement attachés qu’ils ont aidé à la reconstruire.» Sorte de totem de solidarité. «Préjugés». Les crânes et les statues constellés de paillettes de Dubréus Lhérisson créent une ambiance mi-joyeuse mi-glauque au centre de la salle. Le souvenir de For the Love of God, crâne en diamants de Damien Hirst, provoque le même sentiment que la comparaison entre Guyodo et Gupta. Quelque chose comme la conscience accrue de ce qu’est l’indécence. Derrière, Eustache ou l’Eloge de la complexité apparaît en ombres chinoises. L’installation de Pascale Monnin ne parle pas du vaudou, mais de «toutes les religions, et de la foi en général», revendique l’artiste. Elle espère que l’exposition permettra de «casser les préjugés qui se sont abattus sur Haïti encore plus fort après le séisme». Et confesse : «Je regrette le titre de l’exposition. Est-ce qu’on appellerait une exposition "France" ? En Occident, Haïti résonne avec "vaudou" et "catastrophe". Mais Haïti est riche ! Elle est complexe et multiple. Comme le visage de mon installation [composé de morceaux de miroirs, ndlr], elle reflète plusieurs vérités, toutes aussi belles les unes que les autres.» Côté «Chefs», cinq tableaux de Mario Benjamin s’échelonnent jusqu’au plafond. Coups de brosses erratiques. Le bleu et le jaune s’entrechoquent en traînées vertes. Le couteau creuse dans la peinture des brouillons de visage. L’aérosol noir fait planer une menace. Sans que l’on puisse se l’expliquer, quelque chose chez Mario Benjamin évoque Cy Twombly. L’artiste se dit surtout nourri d’expressionnisme allemand. Comme Monnin, il veut changer le regard sur l’art haïtien : «Nous ne sommes pas une enclave minuscule, où il ne se passe que des négreries. Comme n’importe quel artiste, nous sommes ouverts sur l’international. C’est pourquoi j’ai exorcisé le vaudou de mon art, et que j’encourage les jeunes artistes à regarder tout ce qui se passe dans le monde aujourd’hui.» La diaspora haïtienne fait aussi partie de l’exposition. À l’image de Sasha Huber et Jean-Ulrick Désert. La première vit en Finlande, le second en Allemagne. Leurs œuvres témoignent d’un engagement fort pour le pays natal. Shooting Back, de Sasha Huber, crucifie la dictature Duvalier par voie d’agrafes. Constellation de la déesse, de Jean-Ulrick Désert, rend hommage aux victimes du séisme de 2010. Arrivé au bout de l’exposition, Hervé Télémaque commente : «C’est bien. Mais il faudrait au moins le double de l’espace !» Et pour tout raconter, encore le double de pages.

Emile RABATÉ Auteur

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