Billet à Monsieur Islam Louis Étienne

Publié le 2014-11-25 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Jean-Marie Beaudouin Paru dans les colonnes de Le Nouvelliste du 4 novembre 2014 sous le titre « Les vautours du 6 décembre », votre texte a le mérite de retracer une des pages de notre histoire de peuple. Lisible et compréhensible, dont la portée historique indiscutable, votre intervention, agrégée d’une bonne documentation, apparaît comme le tocsin de la vérité qui réveille les âmes endormies alors que le pays est longtemps entré dans un cycle d’autodestruction. Que l’élite politico-intellectuelle paraît pour le moins inconsciente. L’affaire Lüders a certes marqué la conscience nationale de l’époque, mais elle est très peu connue du grand public: comme toutes les autres affaires de l’État, comme toute l’histoire des esclaves qui s’imposèrent sur la scène domingoise et qui conquirent l’indépendance d’Haïti dans la dignité, avec un stoïcisme sans égal, et dans la grande félicité que la cause de la liberté vraie engendra. L’histoire de l’esclave africain a été prise en otage tant par ceux qui l’ont écrite ou l’écrivent que par ceux qui la consomment. L’idéologie dominante, qui officie continuellement dans la société, balise l’univers intellectuel haïtien, domine l’imaginaire des sans voix, enferme les masses populaires et paysannes dans les ténèbres de l’inconscience et immunise les actions licites ou illicites des classes dominantes traditionnelles. Histoire de vous dire, Monsieur Étienne, que votre article jette, à notre humble avis, un nouvel éclairage sur cette affaire Lüders qui commence la succession d’évènements ayant marqué nos réalités contemporaines en lettres mortes. De génération en génération, notre pays continue de croupir sous le règne de la honte. D’humiliation en humiliation, les classes dirigeantes n’arrivent toujours pas à redresser la situation; sinon qu’elles ignorent que nos Pères-fondateurs ont talentueusement contribué à la construction de la Conscience universelle lorsqu’ils fondèrent l’État d’Haïti au milieu d’un monde profondément injuste et barbare, dont les têtes couronnées d’Europe croyaient pouvoir tenir les rênes du temps à jamais. On semble ici rentrer tout sous terre: les femmes et les hommes, la culture et les valeurs. Une tristesse sans nom! En avant-dernière analyse, votre interlocuteur se sent bien confortable pour saluer le courage dont vous avez fait preuve pendant qu’il espère que notre jeunesse estudiantine appréciera votre œuvre à sa juste valeur. Elle en a besoin de ces exposés constructifs et consistants, car elle a appris l’histoire de son pays dans les conditions psychologiques réduites et approximatives: la plupart des héros et des hauts faits d’armes ayant accouché de l’Histoire d’Haïti sont émasculés depuis la cuisine de notre système d’enseignement. Ce à quoi l’intellectuel haïtien des deux genres est appelé à déconstruire pour construire un paradigme nouveau où nos enfants pourront alors fièrement étudier nos grands hommes d’État qui ont fait l’histoire au XIXe siècle. Siècle au cours duquel la liberté se répandit à l’échelle de la planète des Terriens, grâce au triomphe et à la réussite de la révolution des esclaves africains. Notre point de vue critique Nous voudrions quand même faire ce point critique en support ou en renforcement du texte de Monsieur Islam Louis Étienne à qui nous prenons et donnons acte pour sa démonstration courageuse. « L’affaire Lüders est une tranche d’histoire qui a marqué la vie du peuple haïtien: une plaie profonde qui nous a atteints jusque dans nos moelles. » Un peu plus loin: « Nous avons toujours cette boue sur nos visages; cette humiliation qui coule comme du sang dans nos veines; cette tristesse, comme un deuil éternel dans nos cœurs. » Paroles sensibles de la cause haïtienne, prononcées par l’auteur Étienne qui semble vouloir dépasser le marais d’inconscience dans lequel l’élite politico-intellectuelle est retenue depuis des temps immémoriaux. Monsieur Étienne évoque une page d’histoire de la vie nationale, qui remonte à cent dix-sept ans (117 ans: 1897 – 2014). Il est bien planté dans l’histoire. Ce qui revient à dire que, si les nantis du terroir eussent pu se comporter en adultes ayant une conscience aiguë des phénomènes économiques et des rapports sociaux de production, ils pussent assurer les acquis de la révolution haïtienne et continuer la grande aventure que Dessalines initia dans la nouvelle société postcoloniale et esclavagiste; nous estimons que l’auteur Étienne n’eût alors pas besoin de revenir sur l’affaire Lüders, qui est une page à jeter dans la poubelle de l’histoire. Le progrès scientifique, obtenu, efface les mauvais souvenirs dans la mémoire. Il [Étienne] eût plutôt produit une œuvre descriptive des progrès de la civilisation haïtienne: des hameaux (des lieux d’habitation du paysan pauvre) eussent été transformés en de véritables villages modernes, des centres scolaires et de formation supérieure, technique et professionnelle se fussent implantés dans les bois, des centres polyagricoles fussent érigés dans nos départements géographiques, l’analphabétisme et l’illettrisme eussent été un souvenir dans nos mémoires lointaines, la résorption du chômage aliénant eût été une réalité effective au gré du développement de l’industrie et du commerce dans ses pôles d’attraction transversaux, la migration massive haïtienne, souvent illicite, eût été encore un autre souvenir lointain, les réseaux routiers et énergétiques eussent eux-mêmes été les plus modernes de la Caraïbe. Peut-être que, dans cette perspective toujours possible, l’État se doterait de beaucoup plus d’ingénieurs urbanistiques et d’agronomes de terrain que des littérateurs modernes qui nous racontent des contes de fée pour l’essentiel. Peut-être aussi que l’armée des avocats, qui, par des combinaisons malsaines des notaires et arpenteurs, dépossèdent des paysans de leur terre, se seraient reconvertis en agents agricoles: parce que le règne de l’impunité disparaîtrait pour faire place à la justice pour tout un chacun: riches et pauvres. Ce n’est pas tant l’affaire Lüders qui est une plaie comme vous dites, Monsieur Étienne. C’est plutôt la nature défaitiste et déloyale des élites haïtiennes qui n’ont jamais fait preuve de conscience d’élite. Éthique, valeur morale, avant-garde, progressisme, dignité, autonomie, indépendance, etc., sont des vocabulaires ou des concepts tout à fait absents chez elles. Elles sont vassales des bourgeoisies américaine, européenne, et bien évidemment de la bourgeoisie dominicaine qui les absorbe sur leur propre terrain. Il faut bien qu’on le leur dise, car elles en portent toute la responsabilité dans le malheur séculaire de la grande masse du peuple. Disons mieux: le génocide national qu’elles ont engendré avec l’assassinat de Dessalines. Voici un exemple concret du défaitisme moderne de l’élite intellectuelle qui pratique la politique dans le plus pur style des seigneurs médiévaux: Un comité de suivi s’est formé vers l’été de l’année en cours, dont le but ultime est de commémorer le centenaire de la première occupation militaire américaine. Autrement dit, les gens de la bien-pensance haïtienne se préparent à donner un «Wonmble» osinon yon Koudjay à l’approche de la date fatidique du 28 juillet 2015, rappelant l’anniversaire de l’occupation militaire du sol national par l’impérialisme américain. L’auteur ignore pour l’instant si le cénacle a l’intention d’organiser sa sacrée séance de travail dans une ambiance festive, au regard de la tradition culturelle du pays. Mais quel est le sens d’une telle démarche qui nous a paru d’ailleurs une supercherie, ou une véritable singerie intellectuelle? Des Haïtiennes et des Haïtiens de lettres, qui dominent la littérature moderne, s’apprêtent à célébrer ou à se recueillir devant les tombeaux des paysans, victimes du massacre de Carrefour-Marche-à-Terre (les Cayes/Sud), survenu au début de l’intervention militaire étasunienne. Ils se proposent d’un tel projet pendant qu’ils sont sous occupation militaire depuis plus de dix ans, la troisième dont ils prennent une sainte précaution dans leurs exposés oraux ou écrits d’omettre le triumvirat (US, Canada et France: trois pays impérialistes) qui était militairement présent sur le sol national. Voyant que cette forme d’occupation était injustifiée et pouvait soulever des malentendus dans les relations internationales, le triumvirat s’était alors empressé d’ordonner au Conseil de sécurité de l’ONU de dépêcher dare-dare des troupes en Haïti avant qu’il s’en aille. D’où la présence des Casques bleus en terre Dessalinienne, malheureusement. Mais il semble que cette occupation militaire ne soit pas une préoccupation pour la respectable intellectualité, creuset de la bien-pensance haïtienne. Il arrive souvent dans l’histoire que la bourgeoisie intellectuelle ait besoin de faire peau neuve, particulièrement après une période de disette ou de déception. Le communisme international était pour elle un sentencieux prétexte: elle a passé toute la période du fascisme moderne des années 1930 – 1940 à déverser ses laves sur la philosophie marxienne, en stigmatisant tous les théoriciens de la doctrine communiste. Aujourd’hui, elle occupe le devant de la scène dans ce qu’elle appelle « conflit ou guerre ethnique ». Elle s’en crée elle-même la matière pour pondre continuellement ses illogismes. Chez nous, pour se requinquer, la bourgeoisie intellectuelle dispose à la porte deux occasions traditionnelles dont elle en a fait un fromage de chèvre: la première occasion fait référence aux fêtes nationales pendant lesquelles elle exprime abracadabrante ses formules toujours bancales. Elle en tire pourtant un capital politique: parce que le marché du savoir et de la culture est très réduit, elle veut même qu’il soit toujours aminci et amaigri, objet de sa domination perpétuelle sur l’imaginaire haïtien. La deuxième occasion concerne la vieille légende idéologique, soit le colorisme de classe: dépendant de la durée des vaches maigres, elle renoue avec sa doctrine ancestrale: le mulâtrisme pour les mulâtristes et le noirisme pour les noiristes. Les deux légendes doctrinales se dirigent tout droit dans la direction de la droite du capital: la bourgeoisie dominante, mère-nourricière des trafiquants politico-intellectuels, de la cinquième colonne et des mercenaires de tout poil, les bénit, les immunise pour avoir neutralisé les mouvements populaires qui sont une menace pour elle, la classe d’intérêt pour ainsi dire. Conclusion: crédit et avertissement Notre conclusion, nous la formulons succinctement en deux points: 1) Nous vous donnons crédit pour votre texte portant sur l’affaire Lüders. Nous admirons également le talent avec lequel vous avez traité votre sujet, aussi avons-nous tantôt suggéré que la jeunesse militante a intérêt à y poser son regard critique. Elle n’aura pas perdu son temps, elle se sera plutôt livrée à un bon exercice intellectuel. « L’appétit vient en mangeant, la soif s’en va en buvant », écrivait Rabelais. 2) Le président Tirésias Simon Sam fut un personnage funeste et corrompu. Sous son gouvernement, l’impunité avait atteint ses plus hauts sommets, et, aujourd’hui, elle est la norme de la nomenclature traditionnelle qui l’exerce contre les masses laborieuses. Des faussaires, des prédateurs, des voleurs, des corrupteurs et des corrompus puaient les structures de la Banque nationale, y compris les hauts cadres de l’administration publique. Des Haïtiens qui composaient la haute bourgeoisie de l’époque, des commerçants et des étrangers, ils s’enrichissaient tous illicitement sous l’administration du président Paul Augustin Tirésias Simon Sam, de mars 1896 à mai 1902. C’est justement son attitude liberticide et antinationale qui détermina son successeur (Pierre Nord Alexis) à organiser le procès de la Consolidation. Ce fut le seul procès contre des dilapidateurs des deniers de l’État, qu’un chef d’État haïtien ait pu réaliser. Le président Nord Alexis, dit Tonton Nord, a étonné l’histoire. Mais c’est aussi étonnant que les Consolidards aient reçu les faveurs de la société intellectuelle de l’époque, a contrario, elle punit, accable et stigmatise le président Tonton Nord. Son grand âge n’est pas respecté non plus. On ne lui permet pas de se reposer, il reçoit tous les jours les gifles de l’élite intellectuelle qui le maintient dans la fange de l’opprobre et de l’humiliation. Cette condamnation centenaire apparaît comme la lettre écarlate qu’on met sur le front du général qui est mort en 1910. Monsieur Islam Étienne, nous vous assurons que si vous lisez les nouveaux textes (publications, œuvres collectives et individuelles, pamphlets, romans, etc.), vous verrez texto l’unité qui existe entre l’intelligence haïtienne du XIXe siècle et celle qui professe à notre époque. S’il existe une différence, il faut peut-être la chercher chez l’ancienne qui a été plus directe et nous laisse l’impression qu’elle n’avait pas besoin de recourir à la technique du bouc émissaire. Sans chercher aucune excuse, elle porta sa critique acrimonieuse contre le président Tonton Nord pour avoir intenté un procès pénal contre des Haïtiens et des étrangers pour faux et usage de faux. Compte tenu de la délicatesse de l’affaire après plus d’un siècle, la bourgeoisie intellectuelle d’aujourd’hui se voit dans l’obligation de se procurer d’un parapluie. En effet, elle le trouve dans la personne du savant Firmin dont elle s’en sert dans ses basses œuvres. Sous un barrage d’arguments fielleux contre Nord Alexis, la confrérie bourgeoise prétend défendre la cause de l’incomparable intellectuel Anténor Firmin, dont elle affirme être victime des soubassements de la politique politicienne qui prévaut jusqu’à nos jours. Dans l’histoire récente, plus précisément dans la période de 2001 à 2004, la commune de Port-au-Prince (Siège de la capitale politique) avait vu se défiler devant elle le gotha du savoir haïtien dans le but essentiel de déposer un pouvoir constitutionnellement établi. Faire et défaire le pouvoir d’État, tel est le rôle historique des nantis d’ici. Donc qu’est-ce qu’on reproche au général de l’armée Nord Alexis? D’avoir usurpé le pouvoir en 1902? Nous avons envie de dire que si c’était le but poursuivi par ses détracteurs traditionnels, on aurait dû longtemps établir en Haïti un système politique qui empêcherait le développement d’un tel phénomène, c’est-à-dire en finir une fois pour toute avec les coups d’État et les usurpations de pouvoir, soit par les urnes, soit par la rue. En tout cas, nous doutons que Firmin soit bien compris dans sa vaste production intellectuelle, notamment son œuvre monumentale « De l’égalité des races humaines: Anthropologie positive ». Il fut un homme debout et hautement civilisé. Avant tout, il fut un Haïtien intégral. Il n’a certainement pas besoin d’une défense qui dégrade, qui jette l’anathème sur les siens qu'il porte dans son âme et dans son esprit. Monsieur Islam Louis Étienne, nous vous disons merci de nous avoir inspiré ces lignes. Au revoir, à bientôt! « Zakamede, map travay avè-w, kouto digo m nan menm map sekle »; « Tande m tande bon pawòl ap pale, konnen-konnen, konnen-konnen: lwa-yo di ke se lanmou ki pral gouvène ». Sont ici des refrains populaires du riche répertoire de Boukman Eksperyans, l’un des porte-drapeaux de la culture nationale. Chapo pou gwoup-la! Pandanke nou jete dlo pou sila-yo kap veye sou nasyon-an. Jean-Marie Beaudouin Novembre 2014; coifopcha@yahoo.fr

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