Comment haïr son pays en moins de 48 heures ou le calvaire d’un patient ordinaire

Publié le 2014-06-09 | Le Nouvelliste

Une sensation de fièvre. Une douleur à la main gauche avec une démangeaison aigue au niveau du doigt majeur. Je crains d’être déjà sous les griffes de la chikungunya. Je me dépêche de quitter le bureau pour rentrer chez moi. Sur la route, je m’arrête à une pharmacie pour m’acheter du paracétamol. On dit que c’est très efficace contre cette fièvre qui fait rage au pays ces derniers temps. La pharmacienne m’annonce que le paquet se vend à 35 gourdes. Stupéfait, je lui rappelle qu’il y a 2 jours j’en ai acheté à sa pharmacie et elle me faisait payer le paquet à 25 gourdes. Elle s’est contentée de me répondre que c’est le nouveau prix, à prendre ou à laisser. Ici, on profite de toutes les situations. Chaque épidémie est une aubaine pour amasser de l’argent sur la souffrance des autres. On se concentre sur les petits avantages, les petits bénéfices que l’on va tirer pour soi-même. Après chaque période d’épidémie ou de catastrophe naturelle que connait le pays, les plus riches deviennent plus riches et les plus pauvres plongent davantage dans la pauvreté. Bref. Ne nous arrêtons pas sur ces détails. Mon histoire est loin de se terminer. Comme je vous le racontais, j’ai acheté mes paracétamols à 35 gourdes. Mais ils ne se sont pas révélés efficaces cette fois. Je passe le reste de l’après-midi à souffrir. Maux de tête, fièvre, douleur au bras. Une nuit blanche……. Le lendemain, ma mère, choquée par mes gémissements, me prépare une tisane. Sa tisane, une composition médicamenteuse presque magique tant elle a l’habitude de calmer rapidement les douleurs, n’a pas su me soulager. Dans ma tête, il ne reste plus qu’une option : aller à l’hôpital. Je vérifie mes poches. Je n’ai que 750 gourdes. Je passe en revue les feuilles plaquées sur le mur à coté de mon lit. Il y a l’adresse d’un hôpital pas trop loin de chez moi qui accepte en paiement la carte d’assurance maladie. Cela tombe bien, vu que je suis détenteur d’une carte d’assurance que je n’ai jamais eu l’occasion d’utiliser. J’y vais. Un médecin me reçoit. Il m’ausculte et m’explique que ma douleur au bras est due à un panaris. Il m’envoie faire des examens de laboratoire et me prescrit des médicaments. Ma prescription en main, je passe d’abord à la pharmacie interne de l’hôpital. Ils n’ont pas les médicaments. Je m’en vais à une autre pharmacie. Ils les ont, le tout coute 815 gourdes. Il ne me reste que 250 gourdes en poche. Je demande de payer avec ma carte de crédit. Ils ne prennent pas de carte de crédit. Quelques mètres plus loin, j’aperçois l’enseigne d’une autre pharmacie. J’y vais. Je trouve tous mes médicaments pour 780 gourdes. Intrigué par la différence de prix,-je ne m’y attendais pas,-je décide d’aller voir ailleurs. Dans un bâtiment juste à coté, il y a une autre pharmacie. Là aussi, ils ont tous mes médicaments, le tout coute 800 gourdes. Dans toutes ces pharmacies, on n’accepte ni de carte de crédit ni de carte d’assurance. Je retourne chez moi bredouille…. Ici, tu ne sauras jamais quand tu as payé quelque chose au prix normal. Tu auras beau arpenter des boutiques et trouver des prix moins chers que d’autres mais tu ne sauras jamais le bon prix. Les prix ne suivent aucune règle, aucun contrôle des autorités même dans un domaine aussi important que la santé. Et si tu veux acheter, il faut absolument que tu aies du cash. Oui, ici, c’est du cash ou rien. Mais pour avoir ce cash, il faut être en bonne santé pour passer des heures debout à faire la queue à la banque ou être assez chanceux pour tomber sur une caisse automatique qui n’est pas défectueuse. Là encore, il faut être client de l’unique banque qui dispose de quelques caisses automatiques dans le pays. Revenons à ma péripétie…. Je me débrouille pour trouver du cash. Je me fais acheter les médicaments. Je suis les conseils du médecin. Malgré tout la douleur ne s’arrête pas. Elle s’envenime. Ne pouvant pas dormir, je téléphone au service d’urgence de l’hôpital au milieu de la nuit. On m’informe qu’il n’y a aucun médecin disponible à cette heure et qu’il faut attendre demain. J’attends. Je souffre. Je gémis.….. L’une des plus longues nuits de ma vie. Le lendemain au petit jour, je me pointe à l’hôpital. Je demande à voir un médecin en urgence. La secrétaire m’annonce qu’il n’y a qu’un médecin disponible pour tous les cas, les autres étant malades de la Chikungunya. Elle me fait m’asseoir dans une petite salle et me promet de me faire signe dès que le médecin sera disponible. Les minutes devenaient lourdes et interminables. Avec une douleur insupportable, on n’a plus la notion du temps. La démangeaison paralyse presque mon bras. Mon souffle s’affaiblit, les battements de mon cœur s’accélèrent. Je transpire. Je m’allonge, tel un trépassant, sur deux chaises dans la salle. J’imagine les cris de mes parents à l’annonce de ma mort suite à une simple douleur au bras. J’imagine l'étonnement de mes amis qui trouveront bizarre que je m’en suis allé si vite, les commentaires de mes collègues de travail qui s’étonneront de n’avoir pas su que j’étais malade. Je me sens m’en aller tranquillement…. Brusquement, j’entends une voix parler dans la salle. Je reconnais la voix. J’ouvre les yeux. C’est une ancienne connaissance. Il m’a reconnu. D’une accolade chaleureuse, il me salue. Je ne savais pas qu’il était le directeur de l’hôpital ! Soulagement. Il me prend en charge. Tout à coup, toutes les infirmières sont à mon chevet. J’étais invisible et anonyme dans la salle, au bord du trépas. Maintenant, tout le monde me prête de l’attention. Je suis traité en VIP. En quelques minutes, mon doigt est opéré... Ma souffrance allégée…. J’aurais passé une journée à gémir dans la salle d’attente, n’était cette personne qui m’a reconnu. Nos hôpitaux sont caractérisés par l’insouciance et le mépris à l’égard des patients. La vie n’est plus une priorité. Le sens du « Servir » n’existe plus. Dans les couloirs des hôpitaux, les jeunes médecins et les infirmières, vêtus orgueilleusement de leurs toges, pavanent comme des stars. Ils prêtent plus d’attention aux compliments sur leur tenue qu’à la détresse sur le visage des patients. Leurs va-et-vient ne sont pas pour régler des urgences mais pour se faire voir en attendant que les huit heures s’écoulent. A l’hôpital et dans toutes les institutions de service du pays, la lenteur des actions et le piétinement des étiques font le fardeau des consommateurs. Des gens qui sont payés pour donner du service attendent d’être suppliés ou soudoyés pour offrir convenablement le service. Crois-moi, tu seras fier d’être Haïtien jusqu’au jour où tu as besoin d’avoir un service à temps et dans de bonnes conditions. Nous sommes paresseux, hautins et médiocres. Quand ce n’est pas la compétence qui nous fait défaut, c’est la négligence qui nous fait la peau. Combien de gens sont morts parce que des médecins ou des infirmières ont été négligents à leur égard ? Combien de personnes sont morts parce le prix de certains médicaments ont subitement augmenté à cause de ceux qui veulent profiter d’une épidémie ? Combien sont morts parce qu’ils n’avaient qu’une carte de crédit ou une carte d’assurance à leur portée pour acheter des médicaments en urgence ? Combien sont morts le temps qu’on arrive à passer la ligne pour récupérer un peu de cash à la Banque ? Combien de gens sont morts parce qu’ils n’avaient personne pour leur faire bénéficier d’un service VIP à l’hôpital ? Combien d’autres vont mourir parce que, comme moi, nous acceptons n’importe quoi sans oser lever le petit doigt pour exiger mieux?
Nicxon Digacin digacin@gmail.com Auteur

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