Kettly Mars : lexique du désir ou grammaire du corps ?

Publié le 2014-05-22 | Le Nouvelliste

Née à Port-au-Prince en 1958, juste une année après l’arrivée au pouvoir de Papa Doc, lequel deviendra un peu plus tard ce vieux loup ensanglanté assoiffé de plus de pouvoir, tellement pétri par la dictature de la violence, du cynisme et de l’obscurantisme, Kettly Mars est une figure emblématique de la littérature haïtienne contemporaine. De la littérature féminine haïtienne. Une voix qui s’impose peu à peu dans le paysage littéraire de ces dix dernières années. Écrivaine à la plume sensuelle, aux mots doux, souples et qui tanguent, son « écriture-artiste » charrie toute une charge émotionnelle, érotique. Elle est cette femme-écrivain qui écrit avec son cœur. Son corps. Ses sentiments et ce génie impulsif qui l’habitent. Poète, nouvelliste et romancière, cette grande dame à l’architecture corporelle qui envoûte fait corps avec ses récits. Des récits baignés de la sauce érotique. Qui attisent les passions. À la Nadine Magloire. Elle qui disait dernièrement, dans un article paru dans les colonnes du Nouvelliste, qu’elle n’a pas réinventé la roue. Qu’elle doit beaucoup à Marie Vieux-Chauvet et à l’auteur de Le sexe mythique. Même si sa poésie peut, dans une certaine mesure, laisser le lecteur froid, par moments, parce que ne relevant pas du grand art, il n’y a point de doute que ses récits sont le signe d’une maîtrise assez parfaite de l’écriture romanesque. Une entrée brusque et inattendue Kettly Mars a fait des études en Administration. Mais elle est surtout connue comme romancière même si c’est par le récit bref –donc la nouvelle- qu’elle a tout d’abord révélé ses talents d’écrivain en remportant haut la main en 1996 le premier prix du Concours Jacques Stéphen Alexis de la nouvelle avec son titre « Soleils contraires ». Une entrée brusque et soudaine. Elle revient une année plus tard –soit en 1997- avec « Feu de miel », son premier recueil de poèmes. Plus tard, d’autres titres vont suivre, entres autres « Mirage-Hôtel », « Un parfum d’encens » qui sont des nouvelles. En effet, ce n’est qu’en 2003 que la présidente du jury du prix littéraire Henri Deschamps publia, à compte d’auteur, son tout premier roman, « Kasalé ». En 2005, elle signe avec Vent d’Ailleurs –une maison d’édition très prestigieuse en France versée « dans l’édition des livres venus des cultures d’ailleurs, proches ou lointaines avec la conviction que la connaissance des cultures du monde aide à bâtir une société plus solidaire et plus humaine ». Du coup, elle découvre un autre univers. Celui de la confiance, de la célébrité et de la notoriété. Son travail est apprécié. En même temps qu’elle prend du champ, son talent se précise de plus en plus. Membre du jury du prix littéraire Henri Deschamps, elle a reçu, en 2006, le prix Senghor de la création littéraire pour « L’heure hybride ». Un roman fort. Percutant. Inquiétant et troublant. Écrit à la première personne dans un style rapide, dans une langue limpide. Une sorte de journal intime dans lequel le personnage principal –Jean François Éric L'Hermite, dit Rico L'Hermite- et narrateur également se trouve pris aux pièges de la misère et de la pauvreté. Mais il a du charme. Il ne se doute pas du tout de son pouvoir de séduction. Surtout avec ses yeux couleur de miel. Ni Blanc. Ni Noir. Il fréquente les beaux quartiers de Port-au-Prince, mettant à profit son corps pour gagner sa vie. Un livre non recommandé aux esprits faibles et fragiles qui mélangent (homo)sexualité, hypocrisie et mensonge. Repris en 2007 par les éditions Vents d’ailleurs en France, le récit de « Kasalé » porte sur une question très sensible : la part du sacré dans les croyances d’un peuple en perte de repères. Coupé de ses origines. L’auteure nous emmène dans un « lakou » à « Salé », une ancienne habitation, pour nous conter la vie quotidienne des habitants. Avec leurs dieux ou leurs esprits. Leurs traditions. Leurs histoires et leur monde propre à eux. Célibataire n’ayant jamais connu d’homme, Sophonie tombe enceinte. Là se trouve tout le mystère ! Une vraie énigme à résoudre. Entre-temps, la maison qui abrite les esprits a été détruite et il faut la reconstruire. Un roman aux senteurs de feuilles, de terre mouillée qui rappelle un peu « La case de Damballah » de Pétion Savain. L’aventure Mercure Dans la même foulée, Mercure de France, une branche des éditions Gallimard, lui fait des œillades. Elle tombe dans la tentation et donne en l’espace de trois ans trois romans. Le premier, « Fado », publié en 2008, est présenté par Mercure de France comme un roman « plein de sensualité et de mélancolie, baigné d'un bout à l'autre par la belle musique portugaise ». Si dans « L’heure hybride » l’auteure donne la parole à un homme, ici il est question d’une femme qui vit son dédoublement. Jalousie, nostalgie, regrets, bonheur inachevé, Kettly Mars nous fait promener dans le double monde d’Anaïse-Frida, femme abandonnée par Léo, son mari, et qui devient par la suite la femme du bordel tenu par Bony. Portrait de deux femmes en une seule, le roman se situe à égale distance de la psychanalyse et de la vie intérieure. Le deuxième, « Saisons sauvages » paru en 2010, est une page d’histoire de la dictature de Papa Doc. Un livre-mémoire. Daniel Leroy est un intellectuel, opposant farouche au régime duvaliériste. Enlevé et jeté en prison, sa femme Nirvah Leroy se voit obligée de satisfaire les instincts sexuels du secrétaire d’Etat, Raoul Vincent, en devenant, sous les regards des curieux, sa maîtresse. Ayant pris possession de la maison, il étendra son emprise sur toute la famille du prisonnier, s’emparant, du coup, de la fleur de ses deux enfants –Marie et Nicolas. Un récit poignant sur les dessous du régime mais aussi sur les mœurs légères de certaines femmes de telle classe sociale et aussi la haine terrible de l’homme-ignorant, brusque et autoritaire parce qu’au pouvoir, à l’endroit de tout individu qui n’est pas de sa classe. L’auteure va jusque dans l’intimité des personnages pour dénoncer la corruption sous toutes ses formes, l’avarice des uns et l’indécence des autres. Le troisième, « Le Prince noir de Lillian Russel », paru en 2011 et coécrit avec Leslie Péan, lève le voile sur un pan de l’histoire d’Haïti. Sur les préjugés et les vieilles pratiques ségrégationnistes de la grande Amérique civilisée de la fin du XIXe siècle. Le livre se situe aux frontières de l’histoire et de la légende. Ce n’est pas toutefois une œuvre épique quoiqu’il y ait lieu de parler d’un mélange d’histoire et de légende. Henri de Delva, prince noir d’une petite île de la Caraïbe, débarque à New York pour organiser une expédition navale en vue de renverser le gouvernement dictatorial d’Hyppolite. Dans le « Big Apple », il tombe dans les bras de la belle Lillian Russell, grande voix de la chanson américaine qui fait courir le Broadway de l’époque et dépense l’argent de la révolution pour la séduire. Et la presse américaine qui voit très mal cette liaison. Et voilà que la révolution n’aura pas lieu. Entre intrigues, passion, corruption et duperies, le roman dresse le portrait d’une Haïti ravagée, divisée et meurtrie par les luttes fratricides et la soif du pouvoir. Un roman subversif qui met à nu les mesquineries de notre monde. Son dernier roman « Aux frontières de la soif » pour lequel elle a reçu la bourse de la Société du Rhum Barbancourt en 2011 porte sur l’après-séisme du 12 janvier 2010. Ce livre dit la difficile situation des sinistrés dans un camp à Canaan, une petite zone située à l’entrée nord de la ville de Port-au-Prince transformée en un vaste bidonville. Fito Belmar, ingénieur-architecte et écrivain de son état, fréquente ce lieu d’enfer à la recherche de petites filles à peine pubères pour satisfaire ses appétits sexuels. Dans ce lieu maudit, la prostitution et le proxénétisme sont monnaie courante. Misère oblige. Fito est perdu. Son âme est à Canaan. Il est habité par ce lieu en même temps qu’il le répugne. Ce livre, écrit comme un coup de poing à la figure, se veut un acte de mémoire au regard du séisme du 12 janvier et de révolte aussi face à la situation difficile des sinistrés du camp de Canaan. Un hommage à Jean-Claude Fignolé –sans doute, le plus grand écrivain haïtien vivant pour reprendre les propos de Wébert Charles- et un hymne à la végétation grand-anselaise, Abricots principalement. Au-delà de la transgression Récipiendaire du prix Prince Clauss de la Hollande en 2011 pour son « écriture émouvante et énergique, avec sa vision incisive de la réalité et son portrait fascinant de la société haïtienne », lit-on sur le site de Cuny. Avec ses récits qui frisent, pour certains, l’indécence mais qui soulèvent toutefois des problèmes de société, pour d’autres, Kettly Mars est cette femme-écrivain qui possède le don de charmer. Une écriture du désir, du corps et des courbes. En d’autres termes, une écriture de l’intime. De sexe, de communion de corps. Impudique. Violence, viol, prostitution, pédophilie constituent, entres autres, un pilier important de l’axe thématique de son œuvre. Auteure également de roman-feuilleton, son œuvre s’inscrit (et c’est ma lecture à moi) dans une dynamique de désacralisation de la sexualité. Ou plutôt de l’érotisme. Tout ce qui est tabou passe sous sa plume. Aussi peut-on affirmer en toute latitude et sans risque de se tromper que son écriture n’est que l’expression d’une tentative de valorisation du corps ! Question d’aller au-delà de la transgression. De susciter chez le lecteur un désir inassouvi…
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