L’héritage Martelly

Des idées pour le développement

Publié le 2014-05-12 | Le Nouvelliste

De passage à la ville des Cayes, qui avait mis le feu dans des édifices publics pour le réclamer à la tête du pays, le président Michel Martelly a donné une idée du bilan de ses trois années au pouvoir. Les caisses de l’État sont vides, a-t-il avoué, avant d’admettre que les conditions de vie de la population n’ont pas vraiment changé depuis son accession à la magistrature suprême. «Les richesses d’Haïti ne proviennent jamais de l’étranger; notre richesse, c’est la terre; il faut changer d’attitude, il faut cultiver la terre», a-t-il poursuivi sans dire un mot sur les mesures envisagées par son régime pour promouvoir la production agricole nationale. Or, selon le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Charles Castel, 0 % du total du crédit bancaire n'est accordé au secteur agricole. Les banques commerciales justifient cette absence de financement par les risques du secteur (sécheresse, inondations, maladie des plantes) et l’inexistence d’appui gouvernemental aux agriculteurs. Comment peut-on demander aux paysans de revenir à la culture de la terre dans ces conditions ? Dans les deux ans qu’il reste au président Martelly, son plus grand chantier sera probablement la réalisation des élections. Au meilleur des cas, on peut espérer la finalisation des projets déjà entamés : les fameuses tôles rouges. La ministre de l’Économie et des Finances, Marie Carmelle Jean-Marie, a d’ailleurs lancé une sévère mise en garde au Président: « Pas de nouvelles promesses, pas de nouveaux engagements, parce que les financements ne seront pas disponibles.» La fin du quinquennat s’approche. Et après 3 ans au pouvoir, on n’est sûr d’une chose : le président Michel Martelly laissera au pays un lourd fardeau de dettes en héritage. Sans les moyens de la rembourser. La dette à long terme, cumulée au 31 mars 2014 auprès du Venezuela dans le cadre du programme PetroCaribe, devant être payée sur une période de 25 ans, se chiffrait à 1.38 milliard de dollars américains, selon les données disponibles sur le site Internet du Bureau de monétisation des programmes d’aide au développement (1). Au taux du jour (45.50 gourdes = 1 dollar), cela représente un montant de 62.79 milliards de gourdes, soit 143 % des recettes internes du pays pour l’année fiscale 2013/2014, évaluées à 44 milliards de gourdes. La dette envers le Venezuela représente également 53 % du budget rectificatif 2013/2014 d’un montant de 118.7 milliards de gourdes, déposé par le ministère de l’Économie et des Finances (MEF) le 22 avril 2014 à la Chambre des députés. Cette dette qui continue de grossir a permis à l’administration Martelly/Lamothe de financer, entre autres projets, «son programme d'assistance sociale Ede Pèp, fer de lance des interventions sociales du gouvernement» pour reprendre les termes d’un éditorial (1) de Radio Métropole en date du 23 février 2014. Mais dès cette année, il faudra commencer à penser au remboursement. Le budget 2013/2014 prévoit déjà une augmentation de 12 % des intérêts sur la dette avec le début des règlements du Programme PetroCaribe, selon des informations fournies par le ministère de l’Économie et des Finances. La dette actuelle d’Haïti et son utilisation m’ont fait penser à la politique populiste du général Henri Namphy en 1988. Sous son administration, Haïti a fait le choix de l’importation massive des produits de première nécessité, en baissant ou éliminant les droits de douanes sur les produits importés. Un paquet de trois boîtes de lait coûtait seulement 5 gourdes, le riz importé était vendu à un prix qui défiait toute concurrence. Le peuple de Port-au-Prince et des grands centres urbains, grand consommateur de riz, criait: vive le président ! Ils pouvaient se procurer ces produits à bon marché. On ne pouvait pas espérer mieux, disait-on à cette époque. Mais comme une politique ne fait jamais que des heureux, les paysans producteurs de riz étaient, eux, aux abois. Leur revenu avait drastiquement chuté. Ne pouvant plus vivre de leur activité principale -la production de riz- ils ont, pour la plupart, abandonné les plantations pour s’exiler dans les centres urbains ou émigrer illégalement dans les pays voisins, notamment en République dominicaine, à la recherche d’un mieux-être. Aujourd’hui, tout le pays en fait les frais. Le prix du riz sur le marché international a grimpé, les paysans n’ont plus les moyens de leur politique agricole. Résultat : le pays produit aujourd’hui à peine 45 % de sa consommation alimentaire. Les remèdes proposés à la vie chère en 1988 se sont révélés en 2014 pires que la maladie elle-même. En 2013, le ministre de l’Économie et des Finances, Wilson Laleau, avait tenté sans succès d’augmenter à nouveau les tarifs sur les produits agricoles importés en vue d’inciter les paysans à regagner confiance dans les champs. Mais certains dégâts comme la fuite des cultivateurs vers les villes sont irréversibles. Et sans une politique d’incitation à la production agricole, ce n’est pas une simple invitation du président Martelly qui fera retourner les agriculteurs aux champs. La décision politique de baisser ou d’éliminer les tarifs de l’administration du président Henri Namphy ressemble sur certains points à celle que fait l’équipe du président Martelly d’endetter le pays. À court terme, ceux qui en bénéficient crient viktwa pou pèp la. Par exemple, les 27 000 étudiants qui, selon les statistiques officielles, reçoivent les 18 000 gourdes annuellement dans le cadre du programme Kore Etidyan sont probablement très contents du cadeau gouvernemental pour un montant de 486 millions de gourdes l’an. Il en est de même pour les bénéficiaires du programme Ti manman cheri. Les entreprises qui bénéficient des contrats financés par le PetroCaribe sont également aux anges. Mais quand viendra le temps de rembourser la dette au Venezuela, ces bénéficiaires répondront probablement aux abornés absents. Dans le cas des plus pauvres, ils ne pourront tout simplement pas. Présentement, chaque Haïtien doit en moyenne 138 dollars américains au Venezuela. Dans un pays où 75 % de la population vit avec moins de deux dollars américains par jour, on peut être sceptique quant à la capacité du pays de rembourser la dette dans un délai de 25 ans. Et même si les caisses de l’État sont vides, il faudra payer. Comme le contrat liant Haïti au Venezuela prévoit un acquittement en nature, un choix intelligent du gouvernement haïtien pouvait être un investissement massif des fonds du PetroCaribe dans le secteur agricole. Cela permettrait au gouvernement non seulement de reconstruire les capacités de production agricole des paysans, mais en même temps de s’assurer de notre possibilité de rembourser la dette dans le futur sous formes d’exportations de produits agricoles. Le Venezuela qui fait face à une forte pénurie de denrées alimentaires en serait grandement satisfait. Ce serait un programme gagnant-gagnant. Même si le Venezuela exigerait le remboursement en argent, la baisse des importations de produits alimentaires aurait permis de dégager les ressources nécessaires à cet acquittement. Le fonds PetroCaribe aurait alors été complètement investi et non consommé. Un fardeau pour les générations futures La dette publique d’Haïti envers le Venezuela constitue donc un lourd fardeau laissé en héritage aux générations futures. En ce sens, Herbert Hoover, président américain lors de la Grande dépression (1929-1933) déclarait ironiquement: «Heureux sont les jeunes, car ils hériteront de la dette nationale». Une déclaration qui sied bien aux dirigeants haïtiens, passés et présents, qui font généralement fi des générations futures. David Ricardo, le célèbre économiste, agent de change et député anglais du XIXe siècle, déclarait par devant le Parlement britannique que : « Notre pays serait le plus heureux du monde et sa prospérité dépasserait tout ce que l’on peut imaginer si nous nous débarrassions de deux grands maux: la dette publique et les lois sur les céréales». Cette déclaration a été faite dans un contexte où Ricardo combattait les restrictions sur le commerce imposées par son pays. Afin de protéger l’agriculture britannique contre la concurrence étrangère, le gouvernement britannique avait imposé, par voie législative, de 1794 à 1846, des taxes sur l’importation des céréales en Angleterre. C’est pour combattre cette loi que David Ricardo avait fait en 1817 sa plus grande contribution à la pensée économique à travers sa théorie des avantages comparatifs où il exigeait la libéralisation du commerce entre les pays. La formule ricardienne est fort simple: importer les biens et services que le reste du monde peut produire à moindre coût et lui exporter ceux que nous pouvons fournir au moindre coût. Comme pour suggérer d’importer le pétrole vénézuélien et de fournir du riz Madan Gougous en retour aux Vénézuéliens. Une formule qui devrait conduire à un marché gagnant-gagnant. Depuis 1988, Haïti a choisi la première partie de la leçon sans décider des biens et des services qu’elle pourrait exporter. Les arguments contre la dette poussés à l’extrême ont conduit James Madison (1809-1817), 4e président des États-Unis, à affirmer qu’«une dette publique est une malédiction nationale». Madison est l’un des principaux auteurs de la constitution américaine et en particulier de la théorie sur l’équilibre entre les pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. Dans les prochaines années, le débat sur la soutenabilité de la dette va refaire surface en Haïti. Le fardeau qu’elle représente paraissait tellement lourd pour les pays du tiers-monde endettés qu’ils faisaient l’objet d’une large campagne de sensibilisation à l’échelle internationale vers la fin des années 90, campagne soutenue notamment par des organisations non-gouvernementales et chrétiennes à l’aube du jubilé de l’an 2000. L’annulation de la dette visait à dégager de nouveaux moyens financiers pour les pays bénéficiaires puisque les intérêts sur la dette devaient servir à financer les projets de développement. En ce sens, les bénéficiaires devaient retrouver leur capacité d’investissement dont le service de la dette les avait privé. Il fallait également éloigner ces pays du spectre de la faillite imminente, celle qu’ont connue les Grecs à la fin de l’année 2012. Les défenseurs de la campagne sur l’annulation de la dette la considéraient comme une aide au développement des pays pauvres. Haïti avait bénéficié de ce vaste programme d’annulation de la dette. Plus récemment, après le séisme du 12 janvier 2010, la République bolivarienne du Venezuela a annulé officiellement 395 millions de dollars américains de la dette de la République d'Haïti. N’était cette annulation, la dette d’Haïti envers le pays de feu commandant Chavez serait élevée au 31 mars 2014 à 1,77 milliard de dollars américains. Chaque Haïtien aurait alors eu une dette de 177 dollars américains envers l’État vénézuélien. Jusqu’à quand Haïti pourra-t-elle continuer à s’endetter ? Indéfiniment, pourrait répondre un dirigeant irresponsable. Puisque la charge encombrante de remboursement reviendra aux gouvernements et générations futurs. La question du taux d’endettement était posée pour l’Italie et la Grèce en 2008 lorsque l’endettement représentait respectivement 113 % et 101 % de leur produit intérieur brut (PIB). Ils étaient les 2e et 3e pays plus endettés du monde derrière le Japon (173 % de son PIB). Cela n’a pas pris du temps aux Hellènes pour toucher le fond. Le Japon et l’Italie ne connaissent plus de prospérité économique depuis quelques années. L’Europe entière a été obligée de venir en aide aux Italiens pour éviter la faillite. Haïti pourra-t-elle résister au poids de la dette si l’on garde le rythme d’emprunt actuel? Rien n’est moins sûr ! Rappelons qu’à un certain niveau d’endettement, les marchés ne prêtent plus ou exigent des taux d’intérêt exorbitants rendant insoutenable toute politique d’endettement. Il convient de noter également que le Document de stratégie nationale pour la réduction de la croissance et de la pauvreté (DSNCRP) a été finalisé en 2007, sous les exigences des bailleurs de fonds internationaux, dans le cadre de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés dont faisait partie Haïti. Les pays qui faisaient preuve de leur bonne volonté et de leur capacité à entamer leur processus de développement à partir d’une stratégie fiable et cohérente avaient vu leur dette externe allégée ou annulée afin de rendre plus de ressources financières disponibles pour l’accès aux objectifs du millénaire pour le développement à l’horizon 2015. Le cadre paraissait alors très cohérent. Mais à six mois de l’échéancier des objectifs du millénaire pour le développement, Haïti n’a pas fait un grand pas vers son développement économique pendant qu’elle se rapproche déjà du niveau d’endettement antérieur à l’annulation de la dette dont elle avait bénéficié. Y aura-t-il d’autres annulations ? Pas sûr. Il faudra cette fois se serrer la ceinture. Particulièrement si le président vénézuélien Nicolás Maduro n’arrive pas à garder le pouvoir. Autrement dit, sur le plan économique, l’avenir d’Haïti est pour le moins incertain et de plus en plus difficile à cerner. (1): http://www.bureaudegestion.gouv.ht/partenaire_bilateraux_petrocaribe_fonds.htm (2): La révolution bolivarienne menacée: notre plus grand bailleur de fonds est en difficultés (http://www.metropolehaiti.com/metropole/full_une_fr.php?id=23653)
Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr Auteur

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