Pauvreté

Fritz Jean dénonce les inégalités et l’accumulation

Devant un public suspendu à ses lèvres, l’ancien gouverneur de la Banque de la République d’Haïti, devenu président de la Chambre de commerce, d’industrie et des professions du Nord-Est, Fritz Jean, a livré une communication dans un langage clair, simple, accessible, pour dénoncer les inégalités criantes en Haïti. Il appelle à une rupture du présent modèle économique basé sur l’accumulation et la rente.

Publié le 2014-03-25 | Le Nouvelliste

Economie -

Dans un silence de cimetière, l’homme qui depuis quelques années s’est établi dans sa commune natale de Sainte Suzanne a pris le temps pour décomposer le système économique haïtien qui, selon lui, est archaïque. Il s’est particulièrement adressé aux décideurs d’Haïti, à la classe dirigeante pour leur demander ce qu’ils choisissent de faire de l'économie du pays transformée en une économie de pauvreté généralisée. « Il faut que nous soyons conscients de cette réalité. Comment le budget peut-il s’appuyer sur un autre modèle? Nous avons besoin de la refondation du modèle économique », s’est demandé Fritz Jean, qui cite le ministre des Finances, Wilson Laleau, dans son discours prononcé plus tôt dans la journée du lundi 24 mars. Il appelle à une rupture d’avec ce modèle archaïque qui ne peut plus répondre aux besoins de la population. Comme si les explications ne suffisent pas, Fritz Jean a révélé les résultats d’une étude menée au Cap-Haitien et à Port-au-Prince. Selon l’étude, une famille qui a un enfant à éduquer débourse 51 000 gourdes dans la deuxième ville du pays et 55 000 dans la capitale. Si à Port-au-Prince moins de 10% de la population répond à un tel niveau de revenu, au Cap-Haitien moins de 6% de la population peut disposer d’autant d’argent pour la scolarité. La situation n’est pas différente dans la fonction publique. Moins de 5 % des cadres répond au critère de 51 000 gourdes. L’ex-doyen de la Faculté des sciences économiques, sociales et politiques de l’Université Notre-Dame d’Haïti explique que le niveau de revenu est collé à une forme d’organisation de la production. Cette organisation de la production, dit-il, émerge du modèle économique essentiellement de rente que nous avons mis en place et qui constitue la trame de notre histoire économique depuis 210 ans. Avec ce niveau de concentration, avec cette faiblesse de la demande interne, cette forme d’organisation de la production, Haïti est devenue un pays totalement assisté et carrément dépendant aux yeux de Fritz Jean. Il a souligné que les statistiques indiquent 60 % de chômeurs et un secteur informel extrêmement important dans le pays. « Nous sommes dépendants et assistés à cause de la dégradation de la production agricole. Selon une enquête sur les statistiques d’importation dans le Nord, nous recevons chaque mois 1 250 conteneurs remplis de toutes sortes de produits de la République dominicaine, 1 500 conteneurs de la « République de Port-au-Prince », entre 300 et 400 conteneurs sortent du port du Cap-Haitien », a révélé le président de la Chambre de commerce du Nord-Est. qui s’exprimait, lundi, dans un séminaire atelier dit « Stratégie de croissance économique », dans les hauteurs de Port-au-Prince. Nous sommes en train d’alimenter une pauvreté à cause de la mauvaise performance de notre économie, a insisté Fritz Jean, qui rappelle qu’en 2011 les 100 plus grands contribuables haïtiens ont versé quelque 200 millions de dollars dans les caisses de l’Etat. Ces 200 millions représentent 70 % des recettes fiscales. Il suffit, dit-il, de jeter un coup d’œil sur les besoins de l’économie pour comprendre que le pays est extrêmement pauvre. Observateur privilégié des échanges entre les deux pays et qui vit sur la frontière haïtiano-dominicaine, l’ancien gouverneur de la banque centrale haïtienne signale à titre de comparaison : « Les actifs totaux de la troisième banque de la République dominicaine correspondent à l’actif de l’ensemble du système bancaire haïtien. Encore pour montrer à quel point le pays est pauvre. L’économiste constate qu’en Haïti les réseaux sociaux d’accumulation s’arc-boutent sur l’Etat. En s’appuyant sur l’Etat, ce dernier inonde ces réseaux d’informations et de contrats. Les réseaux sociaux maîtrisent les circuits de la production, ceux de la commercialisation et du financement. A travers le maillage étriqué et des mécanismes de concentration et de centralisation, ils bloquent le développement des forces productives. Une situation qui ouvre la voie à la dépendance et à l’assistanat, selon M. Jean. Une étude concernant l’utilisation des produits agricoles dans les hôtels, restaurants et les marchands de repas du secteur informel (machann manje kwit) de la région du Nord révèle que 98% des marchands des produits utilisés dans cette dernière catégorie proviennent de la République dominicaine, les 2% restants concernent le charbon. Cette étude réalisée, il y a six mois, pour le compte de l’Agence américaine pour le développement international (USAID) met à nu une réalité : « Nous sommes dépendants », a regretté Friz Jean. Il ne faut pas nous fourvoyer, nous vivons dans un pays de pauvreté généralisée. Ce système de concentration nous amène à une économie d’exclusion et surtout à la pauvreté. Quelles sont les initiatives qui doivent être prises pour permettre de relever ce défi afin d’arriver à cette couche moyenne ? L’absence, le déficit de couche moyenne résultent de cette forme d’organisation de la production au travers de ces réseaux sociaux d’accumulation qui contrôlent tout. La plaine qui prolonge le Nord-Est d’Haïti de l’autre côté de la frontière, c’est la région du Cibao. « Les entreprises de cette région réalisent leur plan d’affaires au regard de ce qui se passe dans le Nord-Est. Dans une échelle plus grande, la République dominicaine planifie pour 20 millions de consommateurs. Nous nous érigeons en dépotoir des voisins de l’Est.» Et cela mérite d’être corrigé, s’est exclamé Fritz Jean. L’Etat haïtien, conclut Fritz Jean, est trop faible pour contrôler la frontière. Il n’a pas les ressources nécessaires pour faire face à ce défi. Et d’après Nesmy Manigat, cité par le conférencier, nous vivons sur une île, deux pays, trois territoires. Le troisieme territoire c’est la frontière avec la République dominicaine. Même si on parle de marché binational, le gros des échanges se fait en faveur des voisins.

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