Qu’ont-ils fait d’Eugène Piou ?

Revisiter des millions de fois souvenirs ou cauchemars de ces années soixante marquées au fer rouge d’une des dictatures les plus féroces du monde… Plonger dans les eaux brulantes et boueuses de cette époque de terreur pour retrouver, tout au fond des abysses de soi-même, une mince voie apte à conduire vers ce dernier lieu, cette dernière heure, ce dernier soupir de ce père, de cet époux ou de ce frère que des tortionnaires, une nuit, ont fait disparaître de l’univers des siens…

Publié le 2014-02-03 | Le Nouvelliste

Nuit du 27 au 28 janvier 1964 ... à Dame-Marie, paisible commune de la Grand’Anse, la vie d’Eugène Piou, cet homme de loi, ce passionné d’agriculture et de belles lettres allait basculer dans l’épouvante, sous les yeux de son épouse et de ses enfants en bas-âge. Cette nuit-là, comme ils le faisaient tous les soirs après que les enfants se soient endormis, les époux Eugène et Germaine Piou commentaient les événements qui ont eu cours dans une région ou une autre du pays. Mais contrairement aux autres nuits, cette nuit-là, le contenu de l’échange laissait l’épouse sans voix, pétrifiée. Ce 27 janvier 1964, en début de soirée, une amie d’Eugène s’était empressée de venir le mettre au courant de ce qui se tramait contre lui. ‘’Je viens de parler à un gwo makout toujours très bien informé. Il m’a dit que cette nuit tu seras arrêté pour cause de conspiration contre Duvalier. Je t’en prie mon ami, mets-toi à couvert. Ces gens-là sont capables de tout. ’’ Homme de principe, citoyen honnête et courageux, confiant en la justice de son pays, Eugène n’a pas voulu céder à la peur. ‘’Non, je n’irai me cacher nulle part. Je n’ai rien fait. Ils peuvent venir m’arrêter. Je leur ferai comprendre qu’ils font erreur.» Arrivé chez lui, Eugène ne tait pas à son épouse de 32 ans ce qu’il venait d’apprendre. ‘’Si par malheur ils viennent m’arrêter cette nuit, concluait-il, ne t’inquiète pas, ce ne sera que pour quelques heures. Le temps de clarifier le sujet avec les autorités. ‘’ Au bord des larmes, l’épouse acquiesça, sans se douter que c’était la dernière conversation qu’elle aurait avec son époux et que ses enfants, pour la dernière fois, souhaitaient bonne nuit à leur père. Vers minuit et quelques minutes, alors que Dame-Marie se reposait des fatigues de la journée, un véhicule rempli de militaires et de makout traversait à vive allure la grand’rue de la ville. Après avoir bifurqué au carrefour de la rue des Amourettes, il s’arrêtait net devant la résidence des Piou, dans un bruit de pneus à faire frémir les morts dans leurs tombes. Six hommes en sortirent. Rapidement ils encerclèrent la maison. L’un d’eux, arme à la main, frappa sauvagement à la porte en criant: « Eugène Piou, sortez de la maison! Nous devons vous conduire à Jérémie pour répondre aux questions des autorités. » Eugène Piou ne dormait pas. Il les attendait. Aussi, dès l’arrêt du véhicule, s’était-il mis debout. A sa femme qui l’accompagnait vers la porte, il avait dit d’un air confiant : ‘’Ne t’inquiète pas. Ce ne sera pas long. Je reviens bien vite.’’ Pendant que militaires et makout jetaient Eugène Piou dans leur véhicule, les pleurs et les cris de ses enfants perçaient le silence de la nuit… Réveillés en sursaut par le vacarme des hommes en armes, ils avaient compris que quelque chose de très grave se passait au rez-de-chaussée. Les plus grands ont vite fait d’ouvrir la porte donnant sur le balcon. Et c’est de là qu’ils ont pu voir ce véhicule d’enfer, tous feux allumés, démarrer en trombe et emmenant leur père vers une destination inconnue. Hurlements d’enfants déchirant les tympans des plus sourds dans la nuit noire… Aussi voisins et habitants d’autres quartiers de la ville ont accouru, les yeux remplis de larmes, l’esprit perturbé, la conscience choquée, totalement désemparés devant l’acte odieux que les agents de la terreur venaient de commettre à l’encontre d’un homme apprécié et respecté de la population. La dictature avait une faim insatiable de citoyens dignes et fiers. Il ne lâchait pas facilement une proie. Et son plan, dans le cas d’Eugène Piou, avait un double niveau : l’enlèvement d’un ‘’opposant’’ et l’accaparation de son patrimoine. A travers sa structure de répression, l’Armée d’Haïti, elle porta un autre coup dur à la famille d’Eugène Piou. En effet, quelques mois après l’effroyable nuit, la maison familiale a été réquisitionnée pour servir de quartier général au nouveau district militaire de Dame-Marie… ‘’Déguerpissez !’’ avait dit ce chef militaire à Germaine qui refusait de partir de se laisser ainsi déposséder. Et elle aurait pu se retrouver à la rue avec ses cinq enfants n’était la bonté d’un ami de son époux… Comment tenir tête à un pouvoir qui se gave d’arrestations en pleine nuit, d’assassinats ou de départs forcés vers ailleurs de ceux qui refusaient de courber l’échine ? Germaine a dû accepter de s’établir avec ses enfants loin de la maison familiale et cela pendant plus de vingt ans. (Notons que ce n’est qu’en 1987, après le départ du dictateur fils, que suite à de multiples démarches, cette maison a été remise à la famille d’Eugène Piou.) Le vide de l’absence du père, du fils, de l’époux se creusait de jour en jour. Lutter pour son retour sans se laisser vaincre par les menaces de mort des uns et des autres … Chercher les traces d’Eugène et tenter de le sortir des griffes de la bête, telle serait désormais la lourde tâche de Germaine. De nature brave, elle a su faire face aux sbires. ‘’Dans quelle prison gardez-vous mon mari ?’’ ne cessait-elle de demander à ces agents du système qui disaient vouloir ‘’l’aider’’ moyennant une somme importante contre la plus insignifiante information. Elle a ainsi fini par apprendre qu’Eugène avait été emmené à Fort Dimanche et non aux Casernes Dessalines, comme son entourage l’avait supposé dans les premiers mois de l’enlèvement. De Fort-Dimanche ou plus justement, Fort-de-la-mort (Fòlanmò), combien en sortaient vivants ? Des milliers ont été massacrés dans cet enfer comparable sur bien des aspects à un camp d’extermination nazi. Seuls quelques centaines de rescapés ont pu retourner à la vie, pour témoigner de l’horreur… Comment la machine infernale s’était-elle prise pour couper le souffle de vie d’Eugène Piou ? Comment est venue cette mort prématurée ? Par un de ces maux physiques causés par la torture régulière ou par les mauvais traitements quotidiens? Est-il mort d’une maladie infectieuse chronique, de la tuberculose pulmonaire ou d’une maladie rénale ? A-t-il souffert d’une des maladies liées à la malnutrition ou à l’insalubrité de la prison? Ou encore, a-t-il été exécuté, une nuit, vers minuit et quelques minutes, dans les bois entourant ce sinistre bâtiment ? A qui allaient ses dernières pensées ? A ses enfants qu’il ne verrait pas grandir ? A son épouse qui, il le savait, serait prête à affronter le diable pour que les enfants ne connaissent jamais la faim ? A sa sœur Brunette qui, des Etats-Unis, dépensaient sans compter pour qu’on lui apporte une preuve de vie ? A sa mère Elvécina St Martin, morte de chagrin, deux ans après son arrestation ? Et ce crime odieux est survenu en quel jour ? En quel mois ? En quelle année ? Depuis un demi-siècle, toute une famille est hantée par ces questions restées sans réponse. Depuis un demi-siècle, toute une famille attend que quelqu’un se fasse entendre, brise l’interdit abject, dise la vérité sur cette néfaste nuit et nomme les responsables directs et indirects de cet enlèvement suivi de mise à mort… Mais seul le silence se fait entendre. Cela fait cinquante ans… Le temps a passé et aujourd’hui, peut-être, tous les bourreaux sont morts. De leur belle mort, sans aucun doute. Comme meurent des citoyens qui n’ont rien à se reprocher ! L’impunité, cette autre bête immonde, les a enveloppés dans son manteau de gloire ! Bien sûr, ils ont ri de nous comme de tous ceux qui réclamaient et qui réclament encore justice. Eugène, ceux de ta famille vivant encore sur cette terre, n’ont aucun lieu de culte pour te pleurer. Aucune sépulture sur laquelle ils auraient pu graver ton nom ainsi que des mots qui traduiraient leur affection et leur reconnaissance envers toi. Rien. Non, rien. Ton épouse (ta veuve ?) aujourd’hui encore revoit le douloureux film de ton enlèvement comme s’il avait eu lieu hier. Une plaie encore béante, vive… Tes enfants, eux, ont su, malgré leur enfance volée ou leur adolescence éventrée, lutter et suivre le chemin que tu leur avais tracé : les études et une vie de citoyens, de citoyennes dignes. Eugène, il ne reste plus à ta famille que sa mémoire pour revivre ta vie… que son cœur pour raviver ton sourire … que des mots pour esquisser la profondeur de ton être !…Mais son bonheur violenté, lui, ne se revivifiera jamais plus… Et en ce 28 janvier 2014, cinquante ans plus tard, ta famille peut-elle souhaiter à ton âme le repos éternel ? Famille Eugène Piou N.B. La famille tient à remercier Le Nouvelliste qui a bien voulu publier ce témoignage dans ses colonnes.
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