En guise d’hommage à Jean Métellus

Jean Métellus est parti. Exit une des gloires d’Haïti. Ce double confrère du scalpel et de la plume m’a inspiré énormément. Mon dernier roman À chacun son big-bang porte en épigraphe une citation de lui « Tout autour de lui parait dénudé, découvert, menacé de dislocation, de rupture… ». Et le dernier chapitre de Rythmique incandescente (Riveneuve 2011) est une lettre ouverte adressée à lui que j’ai l’honneur de reprendre ici.

Publié le 2014-01-07 | Le Nouvelliste

Culture -

Lettre à Jean Métellus, neurologue et écrivain. Dehors de savant froid. Pourtant habité par l’exil impie. Par Jacmel au crépuscule. Par son pays qui décline, dernier soleil à son dernier coucher. Ce citoyen du monde a récemment posé cette question : Comment ça va là-bas? Ici : une réponse idiote, jetable comme un rasoir, produite avec la même froideur, le même stoïcisme, la même indifférence feinte qui a accompagné l’interrogation. Quand, dans le tiers-monde, on a la chance ou la déveine d'être catapulté, par une naissance de trop, dans une province insignifiante, quand on a pu - survie oblige - se bâtir de ses propres mains un appartement de bambous solides, moyennement confortable, sans luxe outrancier, ayant pour premiers compagnons des daturas aux feuilles fumables, des ixoras, et des gingembres ornementaux, sans compter des aromatiques semées du geste hiératique bien connu des mystiques précolombiens, quand on veut extirper de sa gorge une chanson inappropriée et qui vous revient, sans effort, sans relâche, comme un mythe de Sisyphe à rebours, quand dans un mouvement centrifuge, avec une satisfaction équivoque, on balaye des yeux, à côté d’une Eve nue, un gaspillage de fruits défendus, de fruits suspendus, piqués par les hannetons, dévorés par des rats jusqu’au trognon, quand, sans être héliciculteur, on est entouré d’escargots ou de crabes soldats qu’on méprise souverainement puisque, question d’habitude, on a le choix d’autre chose, des chèvres qui cabriolent aux sommets des mornes, tout près des ubacs et adrets, quand on peut bouffer écolo, quand on prend son café à partir des cerises cueillies sur place et que les infusions de thé se préparent de façon extemporanée, à partir de bourgeons frais, quand on ne s'embarrasse pas du cocorico d’avant-jour, des aboiements qui font écho aux autres jappements environnants, vacarme rassurant pour les pusillanimes, quand on est d’une ville dont on dit qu’elle est la capitale du rhum blanc, la cité des écrivains et des poètes, et que les faux-culs, buveurs impénitents, font sembler d’ignorer ... quand, après l’avoir visitée, Dany Laferrière, bien avant le prix Médicis, a déclaré qu’elle est la seule ville où l’on entre par le cul (Bravo, il a au moins trouvé l’entrée ! Les bébêtes n’ont jamais pu y pénétrer)… quand on n’est pas loin des Abricots surnommé paradis des Indiens, disons paradis des anciens et enfer des modernes… quand le maire du village est écrivain et poète, qu’il s’appelle Jean-Claude Fignolé et qu’il prend le risque, après la fin du monde, de jouer au démiurge envers et contre tout, d’y enclencher la venue fragile d’un nouveau monde, quand on a tout cela en héritage ou bien quand on peut se l'adjuger à relativement peu de frais mais à un prix excessif de courage, de bonne volonté et de persévérance, quand on vit dans un monde baptisé « le bout du monde » tant il est difficile d’accès, quand dans une diarrhée de mots on parle avec colère de choléra, d’intestins troués où les eaux dégringolent, quand on parle de morts humaines survenues dans le pays telle une chute de mouches, tandis que cette portion du bout du monde où l’on vit est virtuellement épargnée, quand on peut faire l’amour au temps du choléra et que le baiser sent la rose, alors on peut se considérer un habitant authentique d’un paradis perdu en passe d’être reconquis... Loin du centre contaminé et contaminateur, il y a ceux qui ont eu la veine ou la malchance de naviguer dans la vie comme des graines de provinciaux béats. Insatisfaits de leur sort, satisfaits de vivre, leur destin sous le bras, sans jamais importer – distance aidant – aucun germe venu d’ailleurs. Ils invitent ceux qui en ont le courage à venir goûter la faiblesse de leur bonheur, le bonheur de leur faiblesse. Alors, sans s'en rendre compte, ils sont partie prenante d’une avancée, même si elle est d’escargot. Tout paradis a son goût d’enfer. Il faut tout inventer. Le dénuement est la chance de l’homo faber. La terre vous rend au centuple ce que vous lui offrez. Il y a l'élevage moderne, mais ici, on est poète et un peu dingue : les choses se font à l'ancienne... La fin du monde n’est point pour demain. Le maître-mot : viabilité. Il faut la provoquer par sa présence pour qu'elle rejaillisse sur les gens et sur soi-même. Le passage même à court terme d'un grand écrivain serait cause évidente d'une secousse stimulatrice. Cela vient à l’esprit et on le laisse tomber à tout hasard... La littérature est le sel de la terre.

Jean Robert Léonidas Auteur

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